BOCAMPE : L’intention pratique de la langue.

par Régis NIVELLE

 

À l’endroit d’un commencement, il s’avère toujours un combat. Il s’agit d’un combat intérieur, primordial, aussi vieux et même davantage que celui dont nous parlent toutes les légendes du monde. Mais ce combat pacifique, qui n’en est pas moins âpre, concerne à la fois le début et la fin, la boucle des recommencements d’où il faudrait sortir l’être ; en dépasser l’oubli et ses psychés.

C’est donc d’abord à travers l’art et la poésie, leurs tremblements médiumniques, que l’homme sera toujours poussé par une impérieuse et profonde nécessité de parler de cette toute intuitive détermination qui l’anime à vouloir regagner, depuis la connaissance, les multiples tracés d’un chemin qui dessine l’enfance d’un univers concevable.
L’artiste, qu’on le veuille ou non, est une sorte de prophète mais qui n’annonce jamais le chaos, même si parfois, ne nous y trompons pas, il nous entretient du sien et de celui qui l’entoure ; les ruines1 résultant de nos faiblesses. C’est sa propre dissémination -je nous en terre ou dans l’azur- qu’il nous propose, et c’est aussi là qu’il échoue provisoirement, parfois dans la grâce ou la disgrâce, rarement dans l’extase.

Consentirions-nous, chantent les voleurs de feu, à évincer le seul pouvoir des mots d’ordre productivistes, à faire sauter le vernis narcissique que recouvrent les codes de nos fictions sociales, et la labiale oméga ne serait plus l’effet d’un songe. Or, sans que nous le voulions vraiment, de notre suffisance -ses logomachies-, d’écoulent encore trop d’inconséquences qui, partout ou presque, polluent ou dénigrent paradoxalement notre besoin vital d’harmonie, de partage, et qui de leurs hoquets monstrueux influent tant sur l’Histoire. Cela relève évidement de ce que nous aurons manqué de vaincre dans les combats précédents. À la lumière de cet effort de disparition auquel nous invite la poésie, on se doute pourquoi : Nous progressons.
Si la perspective humaniste tracée par les écrits de BOCAMPE – puisque de mon point de vue, il est important de ne pas présenter une telle démarche émancipatrice comme s’il s’agissait d’un simple exutoire littéraire-, ne participe ni ne procède d’une réflexion purement philosophique ou anthropologique, elle s’inscrit néanmoins pleinement dans le champ de cette progression, puisqu’elle témoigne ardemment de cette volonté de dépassement des oppositions.

En évitant (un peu) l’ornière de la question du but et donc des fins (précisément pour ce que ces dernières recèlent d’infinis antagonismes), d’une destinée humaine, l’œuvre de ce non-conformiste choisit délibérément de se camper dans la réalité immédiate de l’action et des comportements dans ce qu’ils sont étroitement liés à notre capacité de ressentir ou non, du mystère et du sensible, ce qui nous attache, tous autant que nous sommes, au sens universel.

C’est donc bien vers l’ambitieux projet d’être, que tend l’irrépressible désir de BOCAMPE.
Être de vie avec les autres. Dans les émanations, la réalisation de l’être.

Chez BOCAMPE, tout passe en fait par l’intime universel.
N’ergote, ni ne pinaille. Pas de pavane ni de faux-semblants, il va du simple au simple, non de façon simpliste, mais en transposant le principe d’une complexité redoutable (la conscience), tant redouté par les promoteurs du "peut-être", à l’amour et à ses gestes ; dans le ressenti et la prodigalité de sa pratique.
Qu’à l’enseignement de l’homme par le cosmos (la connaissance), ait pu succéder en retour le mépris des entreprises humaines visant à l’asservissement de l’espèce, jusqu’à même son avilissement (thèse alimentant l’idée d’un paradis perdu et la peur du progrès dont auront largement fait les choux gras des générations entières de prêtres et autres conservateurs dominants), est une assertion sans fondement qu’ironise à sa façon l’auteur de La Planète Bleue, quand ce n’est pas s’en dégageant dans un rire qui ne juge pas autant qu’il jure et ne laisse place à aucun malentendu : Pas de poétique ésotérique ou métaphysique à deux balles que sous-tendrait une économie de l’occulte et de l’inquiétude, mais le simple objet de la joie ; la prosodie du monde.

Agir ici et maintenant, dans les inflorescences du cœur et de l’esprit.

On a donc vite fait de comprendre que derrière la façade, certes, un peu moraliste de la fable et autres récits ou considérations, la nostalgie du passé, tout comme l’espoir benêt d’un avenir radieux n’y délimiteront pas trop le champ d’action de l’œuvre.

À la lecture de Quentin la Broussaille, du Monologue d’un citoyen du XXIème siècle ou de L’Alcool, on voit bien, me semble-t-il, que les limites sont ailleurs. Elles voisinent avec les bords gazeux d’un cosmos de conscience où l’amour, c'est-à-dire la vie, s’applique à répandre sa puissance bienfaitrice, même si parfois, il est vrai, le poète s’y découvre un peu nostalgiquement pataud, évoquant "la conscience presque éteinte de l'homme moderne" ; maladresse(s) que sauve néanmoins toute la charge de sincérité bienveillante qui y est contenue et qu’un artisan éprouve pour sa matière première ; la tendresse.

Tout ce qui nous incline à aimer BOCAMPE, est précisément là, cristallisé dans la spontanéité et la tendresse, dans cette part de douce folie qu’il ne renie pas et même en revendique les effets d’enthousiasme, tant dans l’énonciation que dans l’action.

BOCAMPE est vrai. Même si pour certains cela peut paraître gênant. Il mène son combat d’homme parce qu’il a commencé ou recommencé subjectivement, mais non sans quelque autodérision, de parler de sa quête spirituelle qui fut indissociable de l’apprentissage puis de l’exercice du difficile « métier d’homme »².
Désormais défait de l’influence de ses chimères casse-gueule, c’est d’une ressouvenance tellurique et cosmique qu’émane son chant de pierres et de fleurs.

Tendue vers le tactile et l’émotion, la langue de BOCAMPE est vivante parce que nous l’entendons et la reconnaissons. C’est qu’elle fut aussi la nôtre ; ancrée à la terre. Je veux dire qu’elle est également celle que nous avons probablement abandonnée à la terre par oubli, non par négligence, mais par sottise.
Et parce que tout y germe prodigieusement, c’est à la terre, au chant résurgent des pierres et de l’eau, qu’il nous faudra bien sûr revenir.

Voilà le toupet de BOCAMPE, sa subversion : L’intention pratique de sa langue. Une langue d’instinct, pleine et solaire, mue sans concession par une âme de berger, de paysan conteur.
Et l’audace de cette âme, c’est de montrer l’élan qu’elle sait impulser au corps qui l’accepte, pour que l’être soit comme le beau visage d’un mur en pierres sèches, en prise totale avec le sens qui l’entoure, couronné par le sens ; dans une solide et mutuelle compréhension.


Régis NIVELLE


1 « L’homme est toujours mêlé à ses ruines, d’une manière ou d’une autre » BOCAMPE, L’Alcool entre illusion et réalité. -Editions de L’Escarboucle-

² BOCAMPE, La Planète Bleue. -Editions de L’Escarboucle-

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