Une photographie de Jim Hayes

Une photographie de Yann Beauson


Rêve transatlantique

par Jean André Constant

Transatlaniques

Sommaire

Ils ont surgi comme des fantômes dans la pesanteur de la vitesse, une horde d'hommes en haillons, une poignée de femmes vidées de leurs entrailles, en quête du rêve américain. Ils doivent être quelque deux cents, hébétés, hagards, exténués par les coups de vague et les agitations du voilier qui grâce aux anges et le Bondieu leur promet déjà de toucher la rade.

On est là hommes et femmes entremêlés, africain d’origine et d’ascendance, haïtiens, dominicains, cubains jamaïcains mélangés, la misère et les grands rêves nous ayant séparés les uns de nos gosses et autres êtres chers, les autres de nos oratoires et amulettes les plus intimes. On cherche la victoire sur la mer, le salut dans les vagues et les rêves que l'on pousse en avant.

Ils ont hurlé, vomi, rugi, pété, séché courageusement. Maintenant ils sanglotent en se soutenant l'un l'autre. Les cris au secours avaient déjà éteint leurs voix. La soif avait séché leurs lèvres et durci leur langue. Ils avaient fini par céder leur voix à celle des vagues qui, joyeuses en compagnie de cette horde d’yeux voyageurs montaient j0usqu’aux hanches du voilier puis descendaient. Ces vagues lumineuses sous l’assaut du soleil et glacées la nuit, dessinaient des seins ornés de nuage et d’ombres blanches et noires alternées. Le voilier chancelait, avançait à qui mieux- mieux laissant luire à l’horizon le profil de la terre entourée d’eau comme si les iles d’où venaient ces aventurier du rêve donnaient sur d’autres îles ou qu’elles regardaient d’autres terres mouillées par le blanc des distances. Certains étaient arrivés la première fois aussi loin de leur terre après mille tentatives.

C’est l’illusion que Victor a emportée avec lui, ce jour de nuage et de vent si lourds. Ce bel angolais d’une élégance provocante qui, après ses études de médecine à Cuba, travaillait dans un village retiré au Nord d’Haïti, (dans le cadre de la coopération haïtiano-cubaine) est aujourd’hui encore sur la mer vers la Floride. Il est d’un petit village que baigne l’océan atlantique et où la langue bantoue porte les séquelles des guerres, des méchancetés voisines et lointaines.

A quoi bon compter le temps si les nuits et les jours se ressemblent en longueur, étendus sur le cou du vide, aux confins de la terre, où les écumes se mêlent au nuage dans le hasard des yeux vagabonds. Point n’est besoin de compter les côtes du jour ou les rayons de lune. Ceux-ci, loin de l’aveugler, ramenaient Victor à ses dettes envers les écumes qui ont rassasié sa soif sur la mer.

je me rends compte que la mer s’alterne entre l’agitation et le calme à mesure qu’elle se heurte contre mes rêves et les flancs de notre voilier « Chercher la Vie ». Cette chance qui fait que je sois encore en vie, je la dois a notre capitaine qui avait choisi au bon moment les têtes d’hommes et de femmes à tirer dans l’eau quand la barque menaçait de s’enfoncer et aussi à ces femmes généreuses qui nous ont allaités quand nous étions déjà à bout d’eau et de nourriture. Je dois aussi la vie aux alizés qui nous poussent de la haute mer sereine à travers le radeau dessiné par le capitaine très adroit, dans le gouffre.

Ce qui nous insufflait l’espoir que dans quelques jours ou quelques heures, le courant des vents contraires nous emmènerait vers la baie des rêves.

Victor se rendait compte que les terres bien que les unes plus riches que les autres pouvaient être jumelles grâce au trompe-l’œil de la mer. Un homme nuageux, vidé de lui-même par la mer océane et les eaux indulgentes et qui portait avec lui sa faim, sa soif, ses rêves. Il a aussi emporté avec lui la pluie qui déferle sur les vagues et dévie un peu l’attention des gardes-côtes. Ses yeux donnaient sur les mouvements pas trop gentils de l’eau, les canards et les cygnes jouant au cache-cache dans les parcs naturels alentour. Il a laissé derrière lui la tristesse des jours pris d’assaut par l’incertain. Ces tas de gratte-ciel donnant sur la plage cognaient son regard et peut être ceux de ses compagnons d’aventure qui rêvaient de cette vie ou l’argent coule à flots, ou les joies semblent éternelles. A quelques mètres, la lumière trop accessible et trop présente qui aveugle, les voitures qui volent, des freins criaillant, les puissants engins meuglent, les richesses qui fusent.

S’il m’arrive de toucher la rade, je soustrairai la mer de mon corps, le sel de mes lèvres et la crampe de mes pieds pour atteindre la cime de mes désirs d’outre mer .Les ondées me pousseront bien au contraire, au delà du possible, je me défendrai de la terre, je ferai la course aux chats, aux chiens de garde de la police d’immigration sans naufrage aucun. Je sauverai ma vie de cette voie rocailleuse.

On est brave par obligation, par instinct de survie et d’embellies. Les chiens et les regards des agents de police à la mine hargneuse. Ils sont là aux aguets de ceux qui ne sont pas cubains. Ils font le va-et-vient. Il faut se serrer, ne faire qu'un, penser aux milles magies pour dérober la vigilance de ces cossus multicolores et leurs compagnons de chasse, à la gueule menaçante. Je connais mon plan et je ne ferai pas marche arrière. J’utiliserai mes dons de survoler l’atlantique, pour vaincre les gratte-ciel et les regards idiots des flics. Il va falloir attendre le jour et se mêler aux vacanciers et des baigneurs ou touristes en tenue de bain. Se tirer sous les ponts, sous les voitures garées, se jeter dans le décor. Et surtout ne pas parler pour ne point exposer mon accent.

La certitude c’est que notre homme parvint à traverser la rive après avoir écarté les regards dont il était conscient jusqu’au contour des édifices multiformes où attendait un policier blanc aux lunettes noires, planté dans les parages pour exécuter la politique de population étasunienne. Il savait que ces gratte-ciel n’étaient pas méchants et qu’ils n’allaient pas étrangler les autres constructions et encore moins les regards. Bien au contraire, ils pourraient cacher la présence d’un aspirant immigrant transatlantique. Toutefois, il comprit que les buildings et les ponts aériens s’érigeaient sur de vieilles blessures encore vives, creusées dans les villages d’où les traditions ancestrales étaient chassées. Que veux-tu ? se dit-il si les gens sont heureux. Bien à l'abri derrière une guérite, le costaud policier d’origine russe armé jusqu’au cœur tenait un regard mystérieux. Mais Victor en a vu tellement qu’il ne savait lequel pouvait l’intimider. Il se méfiait moins de ceux aux yeux nus.

Il était guidé par un dessein trop incarné: tirer sa fiancée de toujours des atrocités de la guerre dans son village (bien que mordu en son for intérieur à l’idée qu’elle devait avoir fait l’amour à quelqu’un d’autre, homme ou femme pendant sa longue absence). Ce projet spirituel et sibyllin remplissait tous ses rêves et habitait sa patience. Il courut, esquiva les regards, se glissa hors des foules, s’y glissa au besoin, ralentit en quête d’un téléphone public. Il resta fort courageux, jusqu’au moment d’escalader un édifice et se tira hébété, moribond, pour se faire taper par une voiture trop rapide, en essayant d’ échapper au regard jugé menaçant de l’agent de police aux lunettes noires. Une émeute a failli s’en suivre, un groupe d’haïtiens de Miami, ruèrent sur le policier qui jurait de ne pas montrer ses yeux. Ceux-ci étaient trop mouillés, trop occupés à pleurer la mort de sa fille en Biélorussie. Ses lunettes étaient trop distraites pour entrevoir l’angolais et ses pairs. Ses yeux, il en avait besoin pour pleurer sa perte, contenir la douleur de ne pouvoir voyager au delà de l’atlantique par faute de temps et d’argent.

Pourtant, l’inattendu survint. Mésaventure diront certains, merveille diront d’autres. Bonheur diront peut-être les philosophes, et miracle, les magiciens. Notre angolais transatlantique se releva du rêve comme d’un abîme, ou plutôt le faîte d’où se perchait le centre de santé communautaire qu’il se démenait à faire fonctionner depuis deux ans malgré la rareté des médicaments et la précarité de l’environnement. Il fixa l’obscurité avec méfiance, colère et douleur et s’attela à ne plus dormir pour ne plus rêver. Il voulut se diriger vers la clinique, s’entretenir avec les patients et le personnel. Il était trop tôt ou plutôt trop tard. Il rêvait de ne plus dormir toute sa vie. Il finit par conclure que la vieille matière épaisse et coriace des rêves était impossible à briser encore moins à contourner. C'est au creux des rêves que les hommes et les femmes tournent au mystère et réécrivent l’histoire du monde.

 

Jean André Constant
Auteur de Folitude
Editions Pages Folles