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Des lumières. Des chocs d'enclume qui martèlent un
acier résistant aux quatre coins de son crâne. Tout
va sauter au fond de précipices où il tombe sans fin,
tandis que des océans d'écumes viennent étouffer
sa bouche. Que d'efforts est-il obligé de mener pour rejeter
toute cette salive d'entre les dents ! Un ciel blanc parsemé
de projecteurs à lumière froide se plaque sur ses
orbites dilatées. Des silences hurlent et transpercent sa
tête.
Puis plus rien, la tempête s'est apaisée. Le noir est
descendu lentement. Un immense rideau s'est refermé sur lui.
Pierre Stéphane est mort.
Aussitôt après des soubresauts dans le ventre. Des
serpents protéiformes fouillent ses entrailles, remontent
dans sa bouche. Il veut crier, mais le son de sa voix ressemble
à une sirène d'usine, au loin, dans la montagne.
Plus tard, une faible lueur filtre à travers la forêt
épaisse. Son lit installé au centre d'une clairière
est heurté par une mer écumeuse à force d'être
agitée et qui finit, à chaque respiration, par s'engloutir
dans ses poumons. Des arbres blancs de sel deviennent silhouettes
; des visages s'éloignent pour ensuite se rapprocher à
la vitesse d'un zoom diabolique. Des mots, aussi, comme ça,
sans suite, et encore d'autres mots, puis un visage, un sourire.
Il essaie de sourire à son tour. Brusquement son lit a cessé
de voguer, la tempête s'est calmée. Les amarres ont
été jetées ici, dans cette chambre aux murs
laqués de blanc. Plus rien ne bouge. Dans sa tête et
autour de lui il sent seulement les pulsations rythmées de
son sang le long du corps et des appareils branchés au bout
des artères comme autant de prolongateurs à sa sensibilité.
Des aiguilles folles s'agitent derrière des hublots de verre
; des chiffres de couleurs tournent dans de petits tubes sous vide.
Au détour d'un mouvement de tête, il l'a voit, assise,
à gauche, qui le regarde et lui sourit, qui lui parle mais
qu'il n'entend pas.
A peine l'a-t-il devinée, il a peur de la perdre, de ne plus
la sentir à ses côtés, de ne plus sentir son
souffle sur la joue, son parfum, entendre sa voix minuscule, un
peu ridicule et folle comme un ludion qu'une main agiterait au fond
d'une bouteille d'eau.
Puis il sent ses lèvres sur les siennes, son parfum tenace
collé à sa peau et qu'il continuera à respirer
après son départ, longtemps après même.
Il lui prend la main, la garde, la porte à ses lèvres,
malgré les efforts que cela lui coûte, pour des baisers
de tendresse et de protection demandée. Sa présence
ici, à ce moment même, le rassure, lui donne confiance,
oui, il n'est pas seul, il n'est plus seul. Seul, ce mot il veut
maintenant le rayer de son vocabulaire personnel. " Je ne serai
plus jamais seul. Non, je ne veux plus. Elle est là, plus
rien de mauvais ne peut m'arriver. J'en suis sûr à
présent. " pensa-t-il.
Puis, au goutte à goutte, les souvenirs lui reviennent. Le
noir de son cerveau s'éclaircit, se désembrume, se
nettoie, se décante de tout un limon malsain. " Que
m'est-il arrivé ? " demande-t-il en articulant avec
beaucoup de difficulté. " Rien, dors ! ", telle
fut sa réponse.
Croyait-elle sincèrement que ce laconisme suffirait comme
réponse à Pierre ? Ses forces étaient-elles
meilleures - ou moins mauvaises - que son entourage ne le pensait
? Toujours est-il que cette réponse ne le satisfaisait pas
: " Mais comment m'a-t-on trouvé chez moi ? ".
Elle s'approcha de lui et lui parla tout bas à l'oreille
: " C'est moi qui ai tout arrangé, tu peux dormir tranquille,
tu vas guérir. Je suis venue pour te sauver ! "
Un peu plus tard - à moins que ce fut quelques secondes après
- elle lui murmura : " Je t'aime. ".
Et encore d'autres jours.
Maintenant, il s'asseyait dans le lit, la tête calée
sur une pile d'oreillers. Elle était toujours là.
Pierre trouvait cela normal, bien qu'elle dut travailler, mais son
cerveau n'avait sans doute plus son rythme normal, et ses différentes
fonctions ne devaient plus s'interconnecter suivant les processus
habituels ; à chaque fois qu'il ouvrait les yeux, reprenant
un semblant de conversation, elle était assise à ses
côtés, sur sa petite chaise en fer blanc laqué
et elle lui souriait. Son visage avait maintenant un contour net
dont il pouvait distinguer les moindres détails : les petites
rides à la pointe des yeux et aussi aux commissures des lèvres
lui étaient parfaitement discernables. Il entendait mal et,
de plus, éprouvait une assez grande difficulté à
prononcer des mots ; articuler était un effort qu'il avait
peine à surmonter et puis sa propre voix lui demeurait lointaine,
comme venue d'ailleurs et il n'était pas sûr que cette
voix ridicule et faiblarde fût bien la sienne. De cette façon
il était très pénible d'entamer un dialogue.
Alors, il se contentait de se laisser caresser la main ; de respirer
son parfum ; de prendre plaisir à sentir la peau de sa joue
ou la chaleur de ses lèvres sur son visage ; de la regarder
lui sourire ou battre des cils, comme si elle voulait lui lancer
un message d'une quelconque complicité entre eux deux.
Un peu plus tard, il vit le médecin principal.
Le jour même on l'emmena dans une immense salle qui lui parut
bizarre ; équipée d'instruments inconnus pour lui
d'où s'échappaient des lumières inhabituelles
à l'il humain et aussi des sons étranges comme
des cornes de brume de l'ancien temps ou encore des sifflements
si aigus que les tympans semblaient en être percés.
A chacune de ses réactions des bandes de papier se déroulaient
hors d'énormes armoires. On injecta un liquide dans une oreille,
une sonde au fond de sa gorge, on visualisa ses réactions.
Puis on le libéra trois quart d'heure après. A son
retour dans sa chambre, la nuit tomba subitement devant ses yeux.
En quelques instants, il fut dans un noir intégral. Un grand
rideau fut tiré et il ne se souvint plus de rien.
Les médecins, les infirmières occupèrent sa
chambre en permanence, deux spécialistes furent appelés
en urgence qui examinèrent Pierre Stéphane. Leurs
mines inquiètes témoignaient de la gravité
de la situation.
Dans la nuit, l'un d'entre eux prononça ces simples mots
: " Cliniquement, il est mort ! ".
Alors, elle attendit que tous aillent discuter dans le couloir pour
délicatement, lentement, débrancher les tuyaux qui
maintenaient encore un soupçon de vie à Pierre Stéphane.
Elle crut lire sur ses lèvres comme un sourire qu'elle ne
sut comment interpréter : complicité
remerciement
ou
tout simplement contentement de quelque chose d'irréel ?
Aux regards étonnés des médecins, elle murmura
: " C'était sa volonté
. ".
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