Une photographie de Stéphane Popu

La mort de Pierre Stéphane

de Michel Ostertag

La tempête

Sommaire


Des lumières. Des chocs d'enclume qui martèlent un acier résistant aux quatre coins de son crâne. Tout va sauter au fond de précipices où il tombe sans fin, tandis que des océans d'écumes viennent étouffer sa bouche. Que d'efforts est-il obligé de mener pour rejeter toute cette salive d'entre les dents ! Un ciel blanc parsemé de projecteurs à lumière froide se plaque sur ses orbites dilatées. Des silences hurlent et transpercent sa tête.
Puis plus rien, la tempête s'est apaisée. Le noir est descendu lentement. Un immense rideau s'est refermé sur lui. Pierre Stéphane est mort.
Aussitôt après des soubresauts dans le ventre. Des serpents protéiformes fouillent ses entrailles, remontent dans sa bouche. Il veut crier, mais le son de sa voix ressemble à une sirène d'usine, au loin, dans la montagne.
Plus tard, une faible lueur filtre à travers la forêt épaisse. Son lit installé au centre d'une clairière est heurté par une mer écumeuse à force d'être agitée et qui finit, à chaque respiration, par s'engloutir dans ses poumons. Des arbres blancs de sel deviennent silhouettes ; des visages s'éloignent pour ensuite se rapprocher à la vitesse d'un zoom diabolique. Des mots, aussi, comme ça, sans suite, et encore d'autres mots, puis un visage, un sourire. Il essaie de sourire à son tour. Brusquement son lit a cessé de voguer, la tempête s'est calmée. Les amarres ont été jetées ici, dans cette chambre aux murs laqués de blanc. Plus rien ne bouge. Dans sa tête et autour de lui il sent seulement les pulsations rythmées de son sang le long du corps et des appareils branchés au bout des artères comme autant de prolongateurs à sa sensibilité. Des aiguilles folles s'agitent derrière des hublots de verre ; des chiffres de couleurs tournent dans de petits tubes sous vide.
Au détour d'un mouvement de tête, il l'a voit, assise, à gauche, qui le regarde et lui sourit, qui lui parle mais qu'il n'entend pas.
A peine l'a-t-il devinée, il a peur de la perdre, de ne plus la sentir à ses côtés, de ne plus sentir son souffle sur la joue, son parfum, entendre sa voix minuscule, un peu ridicule et folle comme un ludion qu'une main agiterait au fond d'une bouteille d'eau.
Puis il sent ses lèvres sur les siennes, son parfum tenace collé à sa peau et qu'il continuera à respirer après son départ, longtemps après même.
Il lui prend la main, la garde, la porte à ses lèvres, malgré les efforts que cela lui coûte, pour des baisers de tendresse et de protection demandée. Sa présence ici, à ce moment même, le rassure, lui donne confiance, oui, il n'est pas seul, il n'est plus seul. Seul, ce mot il veut maintenant le rayer de son vocabulaire personnel. " Je ne serai plus jamais seul. Non, je ne veux plus. Elle est là, plus rien de mauvais ne peut m'arriver. J'en suis sûr à présent. " pensa-t-il.
Puis, au goutte à goutte, les souvenirs lui reviennent. Le noir de son cerveau s'éclaircit, se désembrume, se nettoie, se décante de tout un limon malsain. " Que m'est-il arrivé ? " demande-t-il en articulant avec beaucoup de difficulté. " Rien, dors ! ", telle fut sa réponse.
Croyait-elle sincèrement que ce laconisme suffirait comme réponse à Pierre ? Ses forces étaient-elles meilleures - ou moins mauvaises - que son entourage ne le pensait ? Toujours est-il que cette réponse ne le satisfaisait pas : " Mais comment m'a-t-on trouvé chez moi ? ". Elle s'approcha de lui et lui parla tout bas à l'oreille : " C'est moi qui ai tout arrangé, tu peux dormir tranquille, tu vas guérir. Je suis venue pour te sauver ! "
Un peu plus tard - à moins que ce fut quelques secondes après - elle lui murmura : " Je t'aime. ".
Et encore d'autres jours.
Maintenant, il s'asseyait dans le lit, la tête calée sur une pile d'oreillers. Elle était toujours là. Pierre trouvait cela normal, bien qu'elle dut travailler, mais son cerveau n'avait sans doute plus son rythme normal, et ses différentes fonctions ne devaient plus s'interconnecter suivant les processus habituels ; à chaque fois qu'il ouvrait les yeux, reprenant un semblant de conversation, elle était assise à ses côtés, sur sa petite chaise en fer blanc laqué et elle lui souriait. Son visage avait maintenant un contour net dont il pouvait distinguer les moindres détails : les petites rides à la pointe des yeux et aussi aux commissures des lèvres lui étaient parfaitement discernables. Il entendait mal et, de plus, éprouvait une assez grande difficulté à prononcer des mots ; articuler était un effort qu'il avait peine à surmonter et puis sa propre voix lui demeurait lointaine, comme venue d'ailleurs et il n'était pas sûr que cette voix ridicule et faiblarde fût bien la sienne. De cette façon il était très pénible d'entamer un dialogue. Alors, il se contentait de se laisser caresser la main ; de respirer son parfum ; de prendre plaisir à sentir la peau de sa joue ou la chaleur de ses lèvres sur son visage ; de la regarder lui sourire ou battre des cils, comme si elle voulait lui lancer un message d'une quelconque complicité entre eux deux.
Un peu plus tard, il vit le médecin principal.
Le jour même on l'emmena dans une immense salle qui lui parut bizarre ; équipée d'instruments inconnus pour lui d'où s'échappaient des lumières inhabituelles à l'œil humain et aussi des sons étranges comme des cornes de brume de l'ancien temps ou encore des sifflements si aigus que les tympans semblaient en être percés. A chacune de ses réactions des bandes de papier se déroulaient hors d'énormes armoires. On injecta un liquide dans une oreille, une sonde au fond de sa gorge, on visualisa ses réactions. Puis on le libéra trois quart d'heure après. A son retour dans sa chambre, la nuit tomba subitement devant ses yeux. En quelques instants, il fut dans un noir intégral. Un grand rideau fut tiré et il ne se souvint plus de rien.
Les médecins, les infirmières occupèrent sa chambre en permanence, deux spécialistes furent appelés en urgence qui examinèrent Pierre Stéphane. Leurs mines inquiètes témoignaient de la gravité de la situation.
Dans la nuit, l'un d'entre eux prononça ces simples mots : " Cliniquement, il est mort ! ".
Alors, elle attendit que tous aillent discuter dans le couloir pour délicatement, lentement, débrancher les tuyaux qui maintenaient encore un soupçon de vie à Pierre Stéphane. Elle crut lire sur ses lèvres comme un sourire qu'elle ne sut comment interpréter : complicité…remerciement…ou tout simplement contentement de quelque chose d'irréel ?
Aux regards étonnés des médecins, elle murmura : " C'était sa volonté…. ".


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Michel Ostertag