Une photographie de Stéphane Popu

Quand la rosée devient sang sur les fleurs

de Jeanne Cordelier

La tempête

Sommaire

 

C'était un matin radieux, pas l'ombre d'un nuage ne menaçait l'espace céruléen où le soleil semblait trôner pour l'éternité. Nous étions quelques habitués dans la piscine du Hilton, piscine de rêve puisque alimentée par une source d'eau chaude, laquelle selon la légende aurait incité l'impératrice Taitu, femme de Ménélik, à demeurer en cet endroit et à y faire construire une ville : Addis Abeba, soit la Nouvelle Fleur.
Il y avait là Mélie, Vera, Katia, Mohamed, Johannès, Paola, Sergio, Zen et moi. On entendait de l'amharique, de l'anglais, de l'allemand, de l'italien, du français et toutes ces langues s'entremêlaient avec bonheur. Peut-être parce qu'elle avait vu la voiture que conduisait son mari sauter sur une mine, Mélie, la doyenne d'entre nous, exprimait en nageant la volupté que lui procurait cet instant privilégié, dont elle mesurait toute la précarité. Même chose pour Véra qui, à 18 ans, avait perdu une jambe dans un accident de moto. Pareil pour Katia, qui des mois durant avait tremblé de peur de perdre son enfant, né prématuré et chétif. Kif kif pour Johannès et Mohamed qui sous le terrible règne du Dergue, après la torture, connurent la prison.
Sous le même régime, Paola assista impuissante à la mort de sa mère adorée, faute de médicaments. Tandis que Zen perdit ses neuf frères, exécutés au nom de la révolution, qu'ils avaient soutenue. Neuf frères que sa mère, dans son infini désespoir, continuait d'appeler, de chercher. Quant à Sergio, il attendait, depuis 25 ans, des nouvelles de son fils, demeuré en Érythrée. Moi, de passage sur cette terre de souffrance, que les guerres et toutes les calamités qu'elles engendrent avait ravagée, je m'efforçais de ne penser qu'au plaisir du moment, évinçant à grand renfort de mouvements les pensées pernicieuses que j'entendais haleter au fond du labyrinthe de mes oreilles.
On formait une bonne équipe. L'équipe du matin. Les amis du sport ainsi que le disait pudiquement Mohamed. Mais c'était plus que ça, puisque chaque jour dans cet écrin de verdure, dont les oiseaux avaient fait leur domaine, outre nos corps, c'est aussi nos âmes que nous dévêtissions.
Il était sur les coups de 10 heures quand les premières rafales d'armes automatiques nous ont immobilisés. Nous nous sommes groupés et nous avons prêté l'oreille. Paola qui est prof a dit : " Ca vient de l'Université. " Puis elle s'est abattue dans l'eau, en hurlant : " Je les hais ! " Cependant qu'une épaisse fumée noire s'élevait du centre ville, " Mercato brûle ! " s'est exclamé Sergio " et Piazza aussi semble-t-il... " a constaté Mélie avec désabusement.
On s'est embrassés pour la première fois, mais aucun n'a dit à demain.
Mon quartier était encore calme, rien du drame qui se déroulait n'avait apparemment modifié ses habitudes. Chacun vaquait à ses occupations, comme à l'accoutumée.

Le lendemain, les parasols étaient comme en berne autour de la piscine désertée. Les émeutes s'étaient poursuivies toute la nuit. Le mouvement estudiantin avait mis le feu aux poudres, libérant ainsi l'expression de révolte trop longtemps contenue de milliers de miséreux. Les magasins avaient été pillés, certains bâtiments administratifs dévastés. Les véhicules incendiés, parmi lesquels figuraient des autobus, ne se comptaient plus.
Paola ne nageait pas, elle marchait l'air absent. Mohamed, lui, nageait doucement en se tordant le cou dans tous les sens. Le fils de Paola, étudiant en deuxième année, n'était pas rentré. Elle ignorait où il était. Mohamed savait que Johannès avait été arrêté dans la nuit à son domicile. Paola monologuait tout haut en marchant. Des coups de poings dans l'eau ponctuaient ses phrases : " Ils ont traité les étudiants aveugles comme les autres, avec la même brutalité, ils les ont poursuivis jusque dans les dortoirs. Les giclements de sang sur les murs témoignent de la violence de leur intervention. Où est mon fils maintenant ? Qu'ont-ils fait de mon enfant ? On parle de plus de soixante morts, de centaines de blessés. Les hôpitaux débordent. On y va pour mourir. Et d'ailleurs comment pourrait-il en être autrement, puisqu'il n'y a rien dedans ? "
Après cette tirade, Paola s'est adossée au bassin. Ses lèvres frémissaient légèrement, je crois qu'elle priait. J'ai fait quelques longueurs, puis je suis retournée vers elle.
" Tu me trouves dégueulasse d'être là ? a-t-elle demandé.
- Comment ça ?
- Tu trouves que c'est la place d'une mère d'être dans une piscine quand son fils est peut-être mort ? Où serais-tu à ma place ?
- Je ne sais pas, Paola, je ne sais pas. Comment peut-on savoir... ?
- J'étais aux portes de l'université, dès l'aube, parmi quelques centaines de mères dans la même situation que la mienne. Enveloppées dans leurs netellas blancs, elles priaient, pleuraient, demandaient où étaient leurs enfants. Elles m'ont fait penser à des anges que Dieu aurait chassés du paradis. Tu crois, toi ? "
J'ai appuyé la tête sur le bord du bassin et regardé là- haut. Un arc-en-ciel circulaire entourait le soleil voilé. Je n'avais jamais vu cela de ma vie. Je suis restée un instant fascinée par le phénomène, puis je l'ai fait remarquer à Paola qui a murmuré : " Tu sais ce que les Éthiopiens disent quand ça arrive ? " J'ai fait signe que non. " Ils disent que le sang va couler ". " C'est déjà fait " ai-je répliqué, " la preuve que le ciel est trompeur ! "
Je n'avais pas sitôt fini ma phrase que des giclées de Kalachnikovs parties du côté de Mercato firent que s'égaillèrent des nuées d'oiseaux.

Jeanne Cordelier