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C'était un matin radieux, pas l'ombre d'un nuage ne menaçait
l'espace céruléen où le soleil semblait trôner
pour l'éternité. Nous étions quelques habitués
dans la piscine du Hilton, piscine de rêve puisque alimentée
par une source d'eau chaude, laquelle selon la légende aurait
incité l'impératrice Taitu, femme de Ménélik,
à demeurer en cet endroit et à y faire construire
une ville : Addis Abeba, soit la Nouvelle Fleur.
Il y avait là Mélie, Vera, Katia, Mohamed, Johannès,
Paola, Sergio, Zen et moi. On entendait de l'amharique, de l'anglais,
de l'allemand, de l'italien, du français et toutes ces langues
s'entremêlaient avec bonheur. Peut-être parce qu'elle
avait vu la voiture que conduisait son mari sauter sur une mine,
Mélie, la doyenne d'entre nous, exprimait en nageant la volupté
que lui procurait cet instant privilégié, dont elle
mesurait toute la précarité. Même chose pour
Véra qui, à 18 ans, avait perdu une jambe dans un
accident de moto. Pareil pour Katia, qui des mois durant avait tremblé
de peur de perdre son enfant, né prématuré
et chétif. Kif kif pour Johannès et Mohamed qui sous
le terrible règne du Dergue, après la torture, connurent
la prison.
Sous le même régime, Paola assista impuissante à
la mort de sa mère adorée, faute de médicaments.
Tandis que Zen perdit ses neuf frères, exécutés
au nom de la révolution, qu'ils avaient soutenue. Neuf frères
que sa mère, dans son infini désespoir, continuait
d'appeler, de chercher. Quant à Sergio, il attendait, depuis
25 ans, des nouvelles de son fils, demeuré en Érythrée.
Moi, de passage sur cette terre de souffrance, que les guerres et
toutes les calamités qu'elles engendrent avait ravagée,
je m'efforçais de ne penser qu'au plaisir du moment, évinçant
à grand renfort de mouvements les pensées pernicieuses
que j'entendais haleter au fond du labyrinthe de mes oreilles.
On formait une bonne équipe. L'équipe du matin. Les
amis du sport ainsi que le disait pudiquement Mohamed. Mais c'était
plus que ça, puisque chaque jour dans cet écrin de
verdure, dont les oiseaux avaient fait leur domaine, outre nos corps,
c'est aussi nos âmes que nous dévêtissions.
Il était sur les coups de 10 heures quand les premières
rafales d'armes automatiques nous ont immobilisés. Nous nous
sommes groupés et nous avons prêté l'oreille.
Paola qui est prof a dit : " Ca vient de l'Université.
" Puis elle s'est abattue dans l'eau, en hurlant : " Je
les hais ! " Cependant qu'une épaisse fumée noire
s'élevait du centre ville, " Mercato brûle ! "
s'est exclamé Sergio " et Piazza aussi semble-t-il...
" a constaté Mélie avec désabusement.
On s'est embrassés pour la première fois, mais aucun
n'a dit à demain.
Mon quartier était encore calme, rien du drame qui se déroulait
n'avait apparemment modifié ses habitudes. Chacun vaquait
à ses occupations, comme à l'accoutumée.
Le lendemain, les parasols étaient comme en berne autour
de la piscine désertée. Les émeutes s'étaient
poursuivies toute la nuit. Le mouvement estudiantin avait mis le
feu aux poudres, libérant ainsi l'expression de révolte
trop longtemps contenue de milliers de miséreux. Les magasins
avaient été pillés, certains bâtiments
administratifs dévastés. Les véhicules incendiés,
parmi lesquels figuraient des autobus, ne se comptaient plus.
Paola ne nageait pas, elle marchait l'air absent. Mohamed, lui,
nageait doucement en se tordant le cou dans tous les sens. Le fils
de Paola, étudiant en deuxième année, n'était
pas rentré. Elle ignorait où il était. Mohamed
savait que Johannès avait été arrêté
dans la nuit à son domicile. Paola monologuait tout haut
en marchant. Des coups de poings dans l'eau ponctuaient ses phrases
: " Ils ont traité les étudiants aveugles comme
les autres, avec la même brutalité, ils les ont poursuivis
jusque dans les dortoirs. Les giclements de sang sur les murs témoignent
de la violence de leur intervention. Où est mon fils maintenant
? Qu'ont-ils fait de mon enfant ? On parle de plus de soixante morts,
de centaines de blessés. Les hôpitaux débordent.
On y va pour mourir. Et d'ailleurs comment pourrait-il en être
autrement, puisqu'il n'y a rien dedans ? "
Après cette tirade, Paola s'est adossée au bassin.
Ses lèvres frémissaient légèrement,
je crois qu'elle priait. J'ai fait quelques longueurs, puis je suis
retournée vers elle.
" Tu me trouves dégueulasse d'être là ?
a-t-elle demandé.
- Comment ça ?
- Tu trouves que c'est la place d'une mère d'être dans
une piscine quand son fils est peut-être mort ? Où
serais-tu à ma place ?
- Je ne sais pas, Paola, je ne sais pas. Comment peut-on savoir...
?
- J'étais aux portes de l'université, dès l'aube,
parmi quelques centaines de mères dans la même situation
que la mienne. Enveloppées dans leurs netellas blancs, elles
priaient, pleuraient, demandaient où étaient leurs
enfants. Elles m'ont fait penser à des anges que Dieu aurait
chassés du paradis. Tu crois, toi ? "
J'ai appuyé la tête sur le bord du bassin et regardé
là- haut. Un arc-en-ciel circulaire entourait le soleil voilé.
Je n'avais jamais vu cela de ma vie. Je suis restée un instant
fascinée par le phénomène, puis je l'ai fait
remarquer à Paola qui a murmuré : " Tu sais ce
que les Éthiopiens disent quand ça arrive ? "
J'ai fait signe que non. " Ils disent que le sang va couler
". " C'est déjà fait " ai-je répliqué,
" la preuve que le ciel est trompeur ! "
Je n'avais pas sitôt fini ma phrase que des giclées
de Kalachnikovs parties du côté de Mercato firent que
s'égaillèrent des nuées d'oiseaux.
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