Une photographie de Jim Hayes

Une oeuvre de Mari Mahr

Histoire courte et triste

par Josette Haage

Jeunes pousses

Sommaire

 

La couleur de sa tutrice était le Vert, non par appartenance à un quelconque mouvement politique du même nom mais tout simplement parce qu’elle aimait et respectait la Nature.

Le vert qu’elle aimait n’était pas n’importe quel vert c’était ce vert tendre des jeunes feuilles d’arbre ou arbuste au printemps, des jeunes pousses qui sortent timidement de terre pour trouver la lumière ce vert quasi transparent qui laisse passer les premiers rayons du soleil d’avril.

Pour ceux et celles qui sont citadins et citadines et n’ont pas la chance de côtoyer de jeunes pousses régulièrement ... un peu la couleur anis à la mode du prêt-à-porter de ce printemps...

Sa tutrice bouturait tout ce qui se bouturait, plantait tout ce qui se plantait, graines, oignons, bulbes ....

Elle ne vivait que pour voir ses « jeunes pousses », comme elle disait, sortir de terre.

Elle les appelait aussi ses « enfants » en souvenir des enfants qu’elle avait mis au monde et qu’elle avait aidés à trouver leur place dans le monde.

Elle avait rapporté un jour, d’un de ses voyages africains, une graine de baobab parce qu’elle avait un respect immense pour ces arbres, témoins du temps qui passe, repères de vie et forces de la nature. Elle avait hésité avant de l’enfermer dans sa valise, se demandant si elle arriverait à lui faire les conditions propres à son développement idéal. Mais elle s’était dit qu’à force d’amour et de bons soins, elle lui ferait une bonne vie d’arbre.

Tout allait bien. Les jeunes pousses poussaient en ce printemps 2007.

La graine de baobab s’était transformée en une jeune pousse d’un vert aussi tendre que les autres pousses. Elle grandissait insouciante au milieu des autres pousses de chênes, de frênes, d’ormes...

Sa tutrice avait l’habitude de s’occuper de ses plantations en écoutant de la musique sur son petit poste radio portatif. D’abord parce qu’elle adorait la musique et ensuite parce qu’elle avait lu que les plantes étaient sensibles à un bon environnement sonore.

Ce qui semblait se vérifier.

Qu’avait-il pris à sa tutrice, en ce mois d’avril-là, de commencer à écouter des émissions politiques ?

La jeune pousse de baobab ne comprenait pas tout ce qui se disait. Elle entendait des blablabla.... blablabla .... « identité nationale », blablabla ... blablabla.... « immigration choisie » blablabla.... blablabla ..... Elle ne comprenait pas ce que cela voulait dire et, à vrai dire, ne s’en souciait pas, heureuse qu’elle était au milieu de ses compagnes pousses, heureuse de l’amour de sa tutrice.

Mais vous devinez la suite .... les autres pousses commencèrent à la regarder d’un autre oeil, d’un oeil soupçonneux... que faisait-elle, elle l’africaine sur leur terre française ? n’allait-elle pas leur voler les bons soins de leur chère tutrice ? n’allait-elle pas leur voler leur eau ?

La vie devint infernale pour la jeune baobab qui dépérit en quelques semaines.

La tutrice alarmée et ne comprenant pas la raison de ce dépérissement subit, envisagea même de faire un voyage éclair pour la ramener auprès des autres baobabs mais y renonça, croyant jusqu’au dernier moment qu’elle pouvait la sauver par la force de son amour.

Il n’y eut pas de miracle.

La tutrice, après sa mort, l’incinéra et répandit ses cendres au pied des autres pousses d’arbre, persuadée qu’elle leur donnait ainsi un peu de la force et de l’esprit de ce grand arbre.