Une photographie de Yann Beauson

 

   Passages de Paris

de Michel Ostertag


Passages

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Passage du Caire,
passage Brady,
des Panoramas,
du Lido,
Vivienne ou Choiseul,
vous êtes les traboules de Paris, luxueuses, achalandées, éclairées, recherchées, bien fréquentées, à l'écart des touristes, aux bruits en forme d'écho, aux harmoniques du passé : Paris de la fin d'une époque, celle du XIXè siècle…baron Haussmann… Hugo en exil écrivant sur Paris à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867…passage des poètes, des flâneurs, des acheteurs parfois, des femmes seules, aussi…
Les poètes prétendent qu'on en sort à chaque fois différent de ce qu'on était en entrant.
Peut-être !
Mais ce qui est vrai c'est que le temps écoulé dans tous ces passages est un temps retenu, retaillé à l'échelle du temps pour une autre mesure, plus subtile celle-là. On entre par un quartier, on s'attarde à la devanture d'une librairie, on se laisse aller à feuilleter un vieil album de photos sur Paris, ou encore, discrètement, quelques photos osées des années " d'entre-deux- guerres ", on perd la notion du temps, on oublie ses soucis, mais arrive un moment où il faut repartir, l'extase ne peut pas durer au-delà d'un certain temps, on accélère le pas, on se promet à soi-même de revenir, et on sort à l'autre bout du passage dans un autre quartier, il pleut, quand tout à l'heure il faisait soleil. Trait d'union entre deux moments ; deux endroits, deux états d'âme. Mystère des passages de Paris.
Mystère et aussi envoûtement.
Y mettre les pieds une fois et l'on est conquis pour la vie. Avec un seul désir : visiter d'autres passages, ne serait-ce que pour vérifier si le même charme opère.
Je peux en parler, j'ai fais cette démarche - un peu comme un rite initiatique - et je peux vous affirmer qu'à chaque fois le miracle s'accomplit, le désir est devenu si fort qu'on ne peut y résister : qu'on revienne à celui-ci ou à un autre, n'importe, l'atmosphère est à chaque fois la même, tenace.
Je suis ici chez moi… Je rêve d'habiter dans une de ces petites pièces, tout là-haut au-dessous des verrières, petites fenêtres alignées les unes à-côté des autres, comme à touche-touche…
Me pencher à l'une de ces lucarnes et comme vu du ciel passer mon temps à regarder flâner les passants… Le rêve !
Quand la nuit est tombée sur Paris… les soirs d'hiver… j'aime le moindre bruit qui résonne à l'infini…les pas du dernier rôdeur, du dernier passant, du dernier rideau de fer qu'on abaisse avec vigueur comme pour bien marquer la fin de la journée…
Alors, je retarde sans cesse le moment de vous quitter, Passages ! Hélas, ce n'est pas encore ce soir que je ferai la fermeture d'un de ces lieux privilégiés…
Un jour, je serai clochard au passage Choiseul à déclamer à haute voix des poèmes de José-Maria de Hérédia ou de Sully Prudhomme en hommage à Alphonse Lemerre qui fut l'éditeur des poètes parnassiens, au n° 23 du passage, n'oublions pas que c'est chez lui que Verlaine publia ses premiers poèmes…
Et quelque soir d'hiver, j'entrerai en cachette au théâtre des " Bouffes Parisiens " par une porte dérobée donnant dans le passage, et, tapis dans l'ombre, j'assisterai à une pièce que j'aurai choisie par sa qualité poétique, le renom des acteurs et, une fois le rideau retombé, l'âme enchantée, je finirai ma nuit couché dans l'encoignure d'une porte cochère la tête dans les étoiles et le cœur plein de beaux sentiments et de vers mêlés. Bonheur ineffable à nul autre pareil !

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Michel Ostertag