Une photographie de Yann Beauson

 

POURTANT MEURT LA PESTE

d'Isabelle Servant

Passages

Sommaire

   

 


"Car que reste-t-il à trouver
Qui n'est pas disposé ici
Par volonté très humaine d'y être?"

(Mathieu Boily)


L'après-midi où Alexandre déboula dans le labo comme une furie la mort aux trousses, "la peste" de Camus à la main, il faisait ce genre de météo idyllique des septembre de la frontière italienne: mer étale et tiède allongeant mes fenêtres, mandarines naissantes, pistils de cédrats, bassins de pierre dormant sous les feuillages, merles chanteurs, heure chaude, sommeillant...

Entre Alexandre.

Là, vous avez le choix de l'image: un raz de marée planétaire; un taureau de combat déferlant dans l'arène; un nuage de sauterelles.
- Clo, mon amour chéri, j'ai une idée superbe de manip, mais alors su-per-be!
- Je ne suis pas ton amour chéri, dis-je en soupirant.
Je ne m'appelle pas Clo non plus, mais Denise, un prénom gnangnan qui me fait positivement horreur. Mais au labo on m'appelle Cloche depuis une sombre histoire de syllepse dans le film "Diva", que j'ai mis très longtemps à comprendre. Je n'aime pas la rhétorique, et je suis un peu stupide aussi, il faut bien le dire...

- Comme tu le sais, dit mon collègue, je travaille toujours sur les connecteurs. Là, dans Camus, je tiens quelque chose de fabuleux, si on peut mettre le fragment en situation de test. Un "pourtant", à la fin de la maladie de Grand, qui est particulièrement ambigu. Il me faut des mouvements des yeux là-dessus, ma vieille.
C'est peu dire que je ne suis pas enthousiaste.
- On ne peut pas en parler plus tard? Inscris-toi sur le planning de l'eye tracker. J'ai des analyses de variance un peu complexes à interpréter et je...
- D'accord, je te mets ça dans ta boîte. mais tu vas voir, Clo, lorsque tu vas me lire, tu vas adorer. Telle la foudre, le gypaète barbu fondra sur la grive innocente.
- Tu nous embêtes avec tes métaphores, tu sais, Alex...
- Désolé, ma douce, c'est une périphrase, dit-il sans se troubler le moins du monde en sortant de mon bureau.


Le pauvre, il joue de malchance. D'abord, la peste, ça me rappelle le lycée, et ça, je préfère oublier. Ensuite, ça se passe à Oran, et c'est à Oran qu'est parti l'homme de ma vie il y a deux ans, pour y mourir. Un puits sans fond et douloureux qui part de ma poitrine et s'enfonce encore.

"Ici c'est pas la vie, c'est le temps qui t'enchaîne de sourire en mépris"


Cette nuit, pourtant, je relis le livre.
Là non plus, je n'ai plus de mots, Camus les a tous pris, travaillés, triturés, épurés, je me demande comment j'ai pu vivre sans cette peste-là, et la certitude de ma mort semble s'y accrocher, toute la nuit.

"Toute la nuit, l'idée que Grand allait mourir le poursuivit. Mais le lendemain matin, Rieux trouva Grand assis sur son lit parlant avec Tarrou. la fièvre avait disparu. il ne restait que les signes d'un épuisement général.
- Ah, docteur, disait l'employé, j'ai eu tort. mais je recommencerai. Je me
souviens de tout, vous verrez.
- Attendons, dit Rieux à Tarrou.
Mais à midi, rien n'état changé. Le soir, grand pouvait être considéré comme sauvé. Rieux ne comprenait rien à cette résurrection. A peu près à la même époque POURTANT, on amena à Rieux une malade dont il jugea l'état désespéré et qu'il fit isoler dès son arrivée à l'hôpital. La jeune fille était en plein délire et présentait tous les symptômes de la peste pulmonaire. Mais, le lendemain matin, la fièvre avait baissé."


Le traitement de la fonction de connecteur, pensé-je en reposant le livre, est ici extrêmement rare, différent du banal, où le premier argument est constitué d'une phrase ou d'un groupe de phrases, et où le second argument est situé dans la phrase même du connecteur. Ici, impossible de déterminer le second argument tant qu'on n'a pas répondu à la question: la jeune fille a-t-elle aussi survécu? De ce fait, la charge cognitive à la lecture du POURTANT me paraît exceptionnellement élevée, comment comprendre cet adverbe? La guérison de Grand, l'homme qui consacre sa vie à trouver le mot juste et exact, est-elle unique ou bien la peste a-t-elle soudain, ici, sur ce mot même, marqué le pas? Le flottement, que je retrouverai sûrement dans le pattern de saccades et de fixations des yeux en temps réel si je projette de faire juger de la plausibilité de la suite logique du contexte droit, c'est-à-dire après l'adverbe, ce flottement me trouble profondément, soudain, dans la nuit. Il ressemble à un choc, un faux pas que le lecteur ferait immanquablement, une trappe, un passage maudit. Et, comme chez Proust, ce faux pas est une clef magique. Les deux tiers du roman se sont déroulés uniment dans la progression tragique de la maladie, et tout à coup, là, sur ce mot même, POURTANT, le lecteur comprend que le sommet de la montagne Peste est passé, que l'on va maintenant descendre, descendre vers la mort de la peste, mais aussi vers d'autres morts plus déchirantes encore, celle de l'ami; celle de l'amour, la sienne propre. Sur un mot unique, même pas important. Un connecteur... Monstrueux.

Je n'ai même pas réfléchi, j'ai saisi mon téléphone. Ce n'est que lorsque Alexandre a décroché que j'ai réalisé que l'aube pointait déjà.
- Alexandre, c'est Denise. Tu es génial.
- Chère Clochette, j'estime que tu ne devrais m'appeler à cinq heures du matin que pour me dire des choses que je ne sais pas déjà. Mais tu as de la chance, entre quatre et cinq je ne supporte que les italiens, plus tôt c'est Philippe Hersant, tu n'aurais sûrement pas aimé. Tiens, tu écoutes?
On entend du bel canto, Alexandre est aussi un spécialiste d'opéra, de haut niveau, mais de quoi n'est-il pas spécialiste, hélas? Oubliant complètement la peste, il est en train de m'analyser les différentes manières de Verdi d'amener une quarte et sixte, et de me dire qu'il vient de découvrir, sur un forum musical, un magnifique specimen de petit tyran ignoble, un de ses gibiers favoris; il ne devrait pas, je n'ai pas la moindre idée de ce que peut être une quarte et sixte, et j'ai horreur d'internet.
J'ai du m'endormir, car dans mon souvenir l'histoire ne continue que l'après-midi suivant, avec une note d'Alexandre collée sur mon ordinateur.
"Je vais à Oran parler de la Peste à ce fichu colloque, tu sais? Besoin de toi, obtenu le financement de ton déplacement aussi. Ca boume?"

Je vais lui dire non, je pense.

Pourtant...

Isabelle Servant