Une photographie de Stéphane Popu

LA CHUTE

de Michel Fréring

Nouveaux mondes

Sommaire

 

Midi.
La vallée épongeait la sueur de ses milliers de touristes en quête d'hypothétiques coins tranquilles. Alignés sur les larges plates-formes que la rivière s'est aménagées dans sa patience millénaire, les corps tartinés de crème exsudaient, puis plongeaient dans l'eau claire. Une évidente conscience professionnelle présidait aux opérations : application de l'onguent, éventuellement à deux, offrande plus ou moins prolongée de la peau au soleil, immersion baptismale accompagnée de quelques mouvements rythmés, retour sur la plaque de cuisson, absorption de liquide, et répétition du cycle.
La conscience elle-même se réifiait, se minéralisait. Seuls quelques canoës-kayaks et les enfants infatigables animaient cette scène quasi-pompéïenne.
Torpeur partagée, hébétude d'un bonheur inscrit dans le calendrier. Incongru, le cri du bambin rompit l'engourdissement général.
- "Maman, regarde..."
La curiosité étant contagieuse, mille regards convergèrent bientôt.
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Trois heures plus tôt, quelque part ailleurs, plus haut dans la vallée, une étrange communauté s'affairait.
Entièrement dévêtu, un groupe de personnes de tous âges célébraient les temps anciens, ceux d'avant la chute d'Adam et Eve : "L'homme et la femme étaient nus, tous deux sans en ressentir de honte." (Genèse 2.25). Ils ne connaissaient ni le bien, ni le mal, c'était... paradisiaque. La suite avec son cortège d'horreurs qui ont tissé l' "Histoire", ne semblait pas s'appliquer à ce peuple d'élus.
Le vêtement - cette peau sociale - était banni de l'assemblée. Adieu pantalons, chemises, jupes, jupons, corsages, foulards et autres fanfreluches, l'équation nudité-vérité s'affichait avec assurance. Et le voyeurisme ne s'entretenait plus aux dépens de son frère jumeau l'exhibitionnisme. C'est bien connu : lorsque tout est "monstré", il n'y a plus rien à voir !
Encore qu'en l'occurrence les regards des sectateurs obéissaient au même tropisme, et s'orientaient tout naturellement vers les formes les plus harmonieuses, en évitant soigneusement les chairs molles, ou difformes, ou simplement vieillissantes. Mais cela faisait partie d'un code secret, non-dit mais diablement efficace. Les seins des femmes et les organes sexuels des hommes étaient cotés selon une mercuriale officieuse d'autant plus impitoyable qu'elle échappait à l'expression verbale - on attendrait d'être au bureau pour aborder le sujet sans tabou.
Un chef charismatique officiait aux préparatifs de la randonnée. Tous les membres du groupe obéissaient gravement aux lois de l'organisation ; visiblement chacun se mettait au service de la communauté, et l'harmonie présidait au remplissage des sacs à dos. Les boissons firent l'objet d'une attention particulière du maître : la
journée serait chaude, et il n'était pas question de manquer d'une eau précieuse qui de toute manière disparaîtrait en sueur.
Les porteurs de sacs s'étaient recouvert les épaules pour les protéger contre les morsures du contact râpeux des bretelles. De vieux tricots de coton firent l'affaire et de plus protégeaient le haut du dos des coups de soleil. De même le chapeau s'imposa, d'abord pour les enfants, puis pour toute la communauté : le maître craignait les insolations et ne voulait pas que fût gâchée une si belle excursion.
Comme à l'accoutumée, les petits furent les derniers à se chausser correctement. Ils refusaient généralement l'emprisonnement de leurs pieds, et peut-être encore plus le port de chaussettes, pourtant déclarées indispensables pour ne pas se faire d'ampoules aux talons.
La petite troupe était enfin prête, et s'ébranla en bon ordre. Le chef et quelques anciens s'étaient confectionné des cannes en coudrier et les avaient ornées de motifs s'apparentant au caducée de Mercure. L'itinéraire était connu des initiés les plus proches du maître, et le lieu du pique-nique était déjà repéré sur la carte d'état-major.
Tout se passait donc pour le mieux, l'atmosphère détendue autorisait les conversations joyeuses et même les rires. Quelques chants fredonnés par l'un ou l'autre étaient repris par plusieurs, tandis que les enfants - délestés de toute charge - se rassemblaient en sous-ensemble à bonne distance des parents.
Pendant deux heures, les bienheureux naturistes ne rencontrèrent que quelques randonneurs dont l'itinéraire croisait le leur. Le sentier emprunté longeait la rivière à quelques dizaines de mètres au-dessus de son lit. Les passages ombragés étaient fréquents, et certains esprits forts se demandaient même si les vêtements n'étaient pas superflus.
Subitement, le sentier jusqu'alors en palier amorça une descente, et tandis que la frondaison protectrice disparaissait, la vallée apparut. Splendide, écrasée de chaleur et de lumière, elle révélait tout son charme sauvage... et ses milliers de touristes allongés sur les plates-formes tout contre la falaise.
Innocemment, le groupe avançait en terrain découvert, à l'abri pourtant de la loi du groupe, comme au temps antédiluvien de la Genèse, avant la chute. Les bas-ventres étaient exposés aux regards des profanes, en toute simplicité.
C'était le cri de l'enfant : "Maman regarde ! " qui avait précipité le choc des cultures. Très rapidement les corps allongés prirent la station assise, et les commentaires jaillirent spontanément. Des petits s'apitoyaient : "Les pauvres, ils n'ont
même pas de culotte...". Des mamies outrées poussaient de petits cris d'orfraies en hurlant au scandale. Mais la plupart des adultes commençait à rire de bon cœur. Les cris, les commentaires et les rires s'amplifièrent jusqu'à devenir une grande clameur.
Dans le même temps, les naturistes vivaient l'expérience biblique d'Adam et Eve - "...Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent ; ils virent qu'ils étaient nus, assemblèrent des feuilles de figuier, et s'en firent des ceintures..." (Genèse 3 - 7) - et obéissant à une sorte de consigne ancestrale, ils s'égayèrent à la recherche d'un abri les protégeant des regards. En un instant ils avaient redécouvert l'impudicité. Le voyeurisme gaulois des vacanciers les avait transformés en exhibitionnistes malgré eux...
Le pique-nique se déroula dans la forêt retrouvée... Mais l'appétit manquait.

Michel Fréring