Je n'arrêtais pas de faire le tour de la maison, fier de moi. Je ne voyais plus la
moindre ronce, la plus petite herbe folle, alors qu'un coupe-coupe n'eût pas été
superflu pour s'y aventurer quelques heures plus tôt. Les gamins allaient être contents
en rentrant des vacances de neige, comme le ballon de foot, les boules et autres jeux de
plein air qui commençaient à prendre racine dans le garage. Quant à Lise, leur maman,
elle pouvait désormais se prélasser dans l'herbe sans se faire attaquer par un
rhinocéros, nom qu'elle donnait à de petits scarabées affublés d'un appendice rigolo
au bout du museau. Mais aucune carapace, aucune corne n'avait pu arrêter ma tondeuse
infernale, qui fumait encore le long du mur, et j'étais vraiment fier de moi.
Ce n'était que la première partie de ma mission pendant que la petite famille glissait
sur les pistes. Une seconde bien plus ardue m'attendait à l'intérieur, sous la forme de
trois cahiers grands formats petits carreaux noircis jusqu'à la gueule et d'une machine
à écrire qui devait commencer à se rouiller, depuis le temps. Comme la tondeuse.
J'avais une bonne semaine de travail devant moi pour taper ce roman, surtout à deux
doigts, voire trois dans mes périodes de forme, et je n'avais pas oublié de faire des
provisions pour réduire au minimum les pertes de temps superflues. Sur le bureau, toute
la nourriture nécessaire pour la machine à écrire, ramettes de papier, cartouches de
rechange, rubans correcteurs, et, dans la cuisine, la mienne tout aussi essentielle. Le
frigo était presque autant garni que le bas du placard qui débordait de bouteilles. Les
packs de bière empilés les uns sur les autres en quelques tours encore hautes - j'avais
étêté avec modération en rasant la forêt vierge - et le whisky à côté qui
résistait courageusement à l'urbanisation. Suffisamment en tout cas pour oublier les
tentations du dehors et finir un boulot sans cesse repoussé.
Sitôt rentré et sans prendre le temps de souffler, je fermai les volets, débranchai la
prise du téléphone, posai une énorme pile de cassettes près de la chaîne stéréo,
avant de m'asseoir devant la machine, bien décidé à la faire cracher jusqu'à
épuisement des cahiers, ou du bonhomme!
A droite, les pages tournaient à un bon rythme pendant que les feuillets dactylographiés
s'entassaient gentiment sur ma gauche. Même les petits doigts ne se gênaient pas pour
aller débusquer les touches aux confins du clavier, et si l'appétit vient en mangeant,
je peux vous dire que la technique vient en tapant. Une vraie mitraillette. Sans mentir,
je passais quasiment plus de temps à installer les feuilles qu'à les remplir... Jusqu'au
moment où, comme tout athlète, je demandai à souffler, et à me désaltérer.
Je fonçai dans la cuisine pour attraper le dernier étage de la tour la plus proche, un
pack de six s'ouvrant en suivant la flèche. Je pris la première bouteille venue, tournai
dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, simple et efficace, et la vidai d'un
trait. Je décapsulai la seconde en me demandant depuis combien de temps je bossais?
Sûrement longtemps vu le travail abattu, une bonne centaine de pages. Et pendant
longtemps encore, je me partageai entre l'aller-retour chariot et l'aller-retour cuisine,
au point de raser le quartier de la Défense et de transformer le bas du placard en
vulgaire terrain vague.
C'est à partir de ce moment-là que je commencai à piocher dans le whisky...
Et je tapais toujours. Un petit chapitre, une cassette, un whisky; un grand chapitre, une
double cassette, un double whisky, et ainsi de suite. Je voyais bien de temps en temps de
la lumière filtrer au travers des volets, mais j'avais toujours l'impression d'être dans
ma première nuit, ma nuit alternative, et de peur de les ouvrir au mauvais moment, je
préférais les laisser clos. Quand j'ouvris le troisième cahier - le dernier - j'avais
la langue si sèche que je n'arrivais même plus à tourner correctement les pages.
J'étais épuisé, les jambes tétanisées, incapable de mettre un pied devant l'autre,
comme un marin d'eau douce égaré au beau milieu du Golfe de Gascogne. D'ailleurs la
simple vue de mon verre de whisky me donnait le mal de mer. Je me levai malgré tout, en
m'accrochant au bastingage, avec l'intention d'aller fureter une dernière fois dans la
cuisine. Le paysage quasi désertique du bas du placard n'arrangea pas les choses.
J'étais de plus en plus assoiffé mais il ne restait plus qu'un malheureux pack de bière
caché tout au fond. Je m'agenouillai pour l'attraper, mais il jouait avec mes nerfs,
essayant de me feinter, un coup à droite, un coup à gauche. La troisième tentative fut
la bonne et je basculai sur les fesses en serrant bien ma prise. Je le tenais, il n'allait
plus m'échapper comme ça. Après avoir déchiré le carton d'emballage à pleines dents,
mes doigts tremblaient trop, je parvins enfin à saisir une bouteille au collet. J'étais
au bord de la déshydratation, une ultime goutte de sueur me chatouilla la tempe pendant
que je m'escrimais à lui tordre le cou, mais elle résistait la gueuse! Il n'y avait pas
de flèche cette fois-ci pour me guider, sens inverse des aiguilles d'une montre, ça
signifiait quoi exactement, je tentai désespérément de me souvenir dans quel sens elles
tournaient vraiment. Au prix d'un intense effort de concentration, je parvins enfin à
matérialiser une pendule dans ma tête, quand je m'aperçus soudain que j'en avais une
sous les yeux, au-dessus du frigo. Soulagé, j'attendis quelques secondes pour être bien
sûr, en suivant d'un il la trotteuse. L'aiguille tournait sur sa droite, me
semblait-il, je devais donc tout mettre à gauche, la main serrée, le plus petit muscle
bandé, prêt à jeter mes dernières forces dans la bataille... Mais c'est le doigt qui
céda, pas la capsule. Aussitôt une grande estafilade me zébra la paume, une plaie
béante qui allait de la base du pouce jusqu'à la ligne de vie. Profonde, tellement
profonde que le sang mettait du temps à réagir. Une affreuse blessure bien au-delà de
l'épiderme, du derme, jusqu'à l'os sans doute. Et toujours pas de sang. Il n'y avait
peut-être pas de veines après tout à cet endroit, de nerfs non plus d'ailleurs, je ne
ressentais pas la moindre douleur bien que la coupure fût vraiment impressionnante.
Finalement, comme je ne souffrais pas, je décidai de retourner à ma machine après avoir
déniché un décapsuleur dans le tiroir du placard, mon pack de bière sous le bras.
La douleur arriva peu à peu. Un léger picotement d'abord, puis une gêne, une impression
bizarre... Une drôle de sensation quand je bougeais les doigts, mon travail s'en
ressentait, j'avais nettement baissé de rythme. Depuis cinq minutes j'étais toujours à
la même page, je passais les trois quarts du temps à observer ma blessure. Elle était
si profonde que je n'en voyais pas le fond, mais je n'osais pas trop écarter les lèvres
de peur d'y rencontrer l'abîme.
Ce qui me turlupinait, c'était l'évolution du mal. Après les picotements du début,
j'avais eu droit à quelques chatouillements, et maintenant ça me grattouillait vraiment,
comme si une fourmilière avait élu domicile au plus profond de ma chair. Ca grouillait
même et je n'arrivais plus à me concentrer sur mon travail. Je pris alors mon courage à
deux doigts et commençai tout doucement à entrebâiller la plaie, en prenant mille
précautions, mais la profondeur et le manque de clarté m'empêchaient de voir ce qui se
tramait là-dedans. Je pensai alors au microscope du grand, un cadeau d'anniversaire, je
ne sais plus lequel. Il n'aimait pas trop qu'on y touche, mais comme il était en
vacances...
Le microscope était toujours à la même place, sur sa table de travail. Un appareil
sophistiqué avec écran, boutons de réglage et toutes les dernières innovations qui
permettent de retransmettre les choses les plus insignifiantes, et en couleurs. Je
l'installai sur mon bureau après avoir poussé la machine à écrire et un sacré paquet
d'emballages de bière. Avec ce bijou j'allais enfin comprendre les raisons d'un tel
remue-ménage, voir si une bande de microbes n'avait pas pris ma main pour une halte
garderie. L'écran s'alluma et très vite l'image apparut pendant que je promenais ma
paume devant l'objectif. On aurait dit une grande étendue de sable, à perte de vue, avec
de nombreuses pistes qui s'entremêlaient. En déplaçant très légèrement ma main j'eus
l'impression de survoler le désert, à vive allure, puis j'aperçus la bande sombre, à
droite de l'écran. Ma plaie, sûrement. Ca pouvait évoquer une faille au beau milieu du
désert, comme une tranchée protégée par de petits lambeaux de peau. Derrière ces
monticules, je voyais de petits points noirs. L'image grossissait peu à peu et je crus
devenir dingue en réalisant ce que j'avais sous les yeux. Une vision démente, un truc
inimaginable...
Les petits monticules étaient en fait une double rangée de sacs de sable, et les points
que je distinguais juste derrière étaient bien des casques! Et sous les casques je
voyais des formes, des formes humaines. Je vis un bras se détendre et balancer un objet
qui ressemblait trop à une grenade, aussitôt une douleur plus vive me traversa la paume.
Un long cri s'échappa de ma gorge pendant que des lueurs fulgurantes éclataient de tous
côtés. J'étais en plein coeur du conflit, totalement désarmé, sans la moindre
possibilité de me défendre sinon hurler ma stupéfaction. J'éteignis aussitôt le
microscope comme si je ne voulais pas y croire. Le temps de me réfugier dans la cuisine,
en frissonnant, je fis les cent pas de longues minutes en ne revenant vers mon bureau que
pour ouvrir une nouvelle bouteille. Je n'avais pas rêvé pourtant, j'avais bien vu des
types, des types armés, casqués, de vrais soldats se battre au fin fond de la plaie,
entre MON POUCE et MON INDEX! Tout ça à cause d'une capsule de bière trop bien
vissée...
Je n'avais même plus à me pincer pour constater que je ne cauchemardais pas. La douleur
suffisait, de plus en plus vive, de plus en plus inquiétante. J'avais la main en feu et
je compris à cet instant que les combats se déroulaient bien au-delà de la blessure.
J'avais vu des soldats défendre une position, une position conquise, mais pendant ce
temps-là d'autres troupes attaquaient sûrement de tous côtés. Certains métacarpes
étaient peut-être déjà tombés, j'avais affaire à des envahisseurs, pas à des
alliés! Et mes anticorps, qu'est-ce qu'ils pouvaient bien foutre?! Je les imaginais
aisément, les pieds en éventail, vautrés dans des transats, au bord d'une côte
flottante et pas très loin du plexus solaire. Peinards. En pleine bronzette. Les
connaissant, je me disais qu'ils n'étaient pas prêts de rappliquer, le temps qu'ils
réagissent j'allais me faire bouffer la main et la moitié du bras. Une infection
carabinée, voilà ce qui m'attendait si je ne trouvais pas rapidement une solution pour
bouter les occupants hors de mes chairs. Ou faire appel aux Casques Bleus pour arrêter le
massacre, mais vu leur pouvoir d'intervention et mes origines, fallait pas rêver,
palsambleu! Non, si je voulais m'en sortir, je devais me débrouiller tout seul, comme
d'habitude, et je me précipitai vers la salle de bains avant qu'il ne fût trop tard.
Pour les noyer...
Après avoir fermé soigneusement le système d'évacuation, j'ouvris les robinets du
lavabo et plongeai ma main au fond. Ca piquait un peu, mais c'était tout à fait
supportable comparé à leur sort. J'attendis les trois minutes réglementaires plus
quelques autres de sécurité avant de retourner au microscope constater les dégâts. Ce
ne serait peut-être pas beau à voir, mais enfin à la guerre comme à la guerre, et je
comptais quand même sur mes anticorps pour me débarrasser des cadavres. Juste un petit
nettoyage, faire place nette, c'est la seule chose que je leur demandais, aux touristes!
Le temps de rallumer l'appareil, je déchantai aussitôt. Ils étaient toujours là, bien
vivants sous leurs casques, ils avaient seulement enfilé quelques imperméables...
Une bonne averse n'a jamais fait de mal à personne après tout, demandez aux
agriculteurs. Il me fallait maintenant trouver autre chose, et vite. Je sentais déjà une
certaine raideur dans le poignet, mes doigts devenaient gourds, comme anesthésiés. Par
bonheur le coude fonctionnait encore bien, et je pus m'envoyer une bonne rasade de whisky
à même le goulot histoire de rester en éveil. Je tenais encore la bouteille à
l'horizontale quand soudain une idée sublime me traversa l'esprit. Je n'avais plus le
choix, plus le temps de tergiverser, seulement de verser le reste de ma dernière
bouteille sur ces salopards. Une bonne pluie acide qui allait les faire crever pour de
bon!
De retour dans la salle de bains, je décidai d'un commun accord qu'il en restait
suffisamment pour chacun, m'autorisai une nouvelle rasade pour me donner du courage puis,
sans le moindre pincement au coeur, déversai en un mince filet le restant sur ces
enfoirés. J'avais beau faire attention, ça dégoulinait sur la paume et le dos de la
main, mais la vive brûlure que je ressentis soudain me rassura, comme les petites bulles
qui éclataient le long de la plaie.
Cette fois-ci, j'allais avoir leur peau!
L'espoir vécut le temps d'allumer l'écran. J'avais sous les yeux une scène encore
plus inimaginable. Non seulement mes envahisseurs étaient bien vivants, mais ils avaient
quitté la tranchée et gesticulaient tous en brandissant leurs armes. Je n'avais pas le
son, mais j'avais bien l'impression qu'ils chantaient à tue-tête, qu'ils criaient leur
joie comme s'ils fêtaient leur victoire. Ils me paraissaient même légèrement
éméchés, ils étaient dans un état!...
Et moi donc.
Je n'avais plus trente-six solutions si je voulais sortir vivant de ce guêpier, le temps
m'était compté. Le coude commençait à donner des signes de fatigue et je ressentais
déjà une drôle d'impression dans le biceps, comme un trafic, un exode vers l'épaule.
Mon bras allait tomber d'une minute à l'autre, et c'était la porte ouverte vers les
centres nerveux, les organes vitaux. Mes tempes battaient le rappel, mes oreilles
sonnaient le tocsin, il y avait panique dans tout le pays et jusqu'au coeur de la
citadelle. Je devais tenter l'opération de la dernière chance, trouver la solution
extrême dans le plus bref délai.
Je fouillai fébrilement dans les tiroirs à la recherche de l'arme fatale, hésitai un
instant en découvrant l'agrafeuse. Je la mis de côté en prévision des points de
suture, si je m'en sortais. De plus en plus paniqué, je regardais partout autour de moi.
Pas le temps d'appeler un toubib ou de dévaliser une pharmacie, et je préconisais la
médecine douce, me méfiant comme la peste des antibiotiques. Sous la main je n'avais que
de la gaze et un spray antiseptique tout juste capable de les rafraîchir. L'idée
miraculeuse me vint tout à coup en voyant le cendrier qui débordait. En mon âme et
conscience je pris immédiatement la décision de leur jouer un remake d'Hiroshima, la
lâcheté en moins, parce que ma bombe je n'allais pas la larguer en fermant les yeux et
de je ne sais quelle altitude. De plus je m'attaquais à des envahisseurs, pas à des
autochtones! Enfin, je voulais m'en convaincre pour justifier mon holocauste...
J'allumai vite une cigarette et tirai trois ou quatre bouffées comme si j'étais en
manque, avant de souffler longuement sur le bout incandescent. Ce n'était plus une
cigarette que j'avais dans les mains, mais une braise à bout filtre, pas loin de mille
degrés au bout des doigts. De quoi en griller quelques-uns.
J'étais l'atomiseur héros au sol, contrairement à l'autre là-haut, parce que plonger
un mégot brûlant dans une plaie toute fraîche, faut un certain courage tout de même.
Moi, je n'allais pas commettre un crime contre l'humanité, seulement un geste douloureux
pour prêter main forte, si je puis dire, à mes planqués d'anticorps, et je ne leur
trouvais vraiment aucune circonstance atténuante quand je plongeai la braise dans mes
entrailles, en serrant les dents.
En pinçant du nez aussi, à cause de l'odeur qui évoquait plus la Baie des Cochons que
Nagasaki, et lorsque je retirai la cigarette quelques secondes plus tard, elle était
éteinte! Je venais de m'étouffer plus de huit cents degrés, sans broncher, sans piper,
et je rallumai aussitôt le microscope pour voir le résultat, pour savoir si j'étais
sauvé.
Sur l'écran, le désert a perdu ses couleurs. Tout est sombre, brûlé. Dans la
grisaille neigeuse, je crois reconnaître ce qu'il reste de la tranchée: une plaie noire,
des armes abandonnées, des canons tordus, des corps calcinés.
Je réalise tout à coup que j'ai réussi mon pari, venir à bout par mes propres moyens
d'une armée effrayante, et je saute de ma chaise sans trop comprendre ce qui m'arrive. Je
gueule, je hurle: "Je les ai eus, je les ai eus!" J'hurle même tellement je
gueule: "JE LES AI EUS!!!" Et je fonce vers la porte et les volets clos pour
faire savoir au monde entier mon incroyable victoire. Oui, je les ai eus, mais la nuit qui
m'accueille ne semble pas partager mon enthousiasme. Juste une lueur vers l'est, les
prémices de l'aube j'imagine, pas un feu de Bengale pour saluer mes exploits. Sur le
point de rentrer, un poil désabusé, mon regard se pose sur une masse sombre, dans
l'herbe, à vingt pas de moi. Je plisse les paupières, intrigué, j'aurais juré l'avoir
vue bouger, ramper. Aussitôt j'aperçois d'autres formes tout autour de la maison, tapies
au sol. Plus rien ne bouge. Je fais un pas de retrait, puis un deuxième. Sur ma gauche il
me semble que le bout d'un canon a suivi mon recul. Je suis encerclé. Un grondement me
fait détourner un instant les yeux. Des phares apparaissent sur la route en contrebas, un
véhicule lourd commence à gravir lentement la colline. Un char d'assaut, sans l'ombre
d'un doute, j'entends même distinctement les chenilles mordre l'asphalte. Les blindés
arrivent et je n'ai plus une goutte de whisky, juste un briquet et quelques cigarettes
pour me défendre. Je comprends soudain que je suis au fond de la plaie, désarmé,
abandonné de tous, à la merci d'êtres microscopiques dont personne ne soupçonne
l'existence. Je lève lentement les bras, à quoi bon résister. Le jour se lève peu à
peu. Je suis d'une étonnante lucidité. Le char se rapproche, des dizaines de canons sont
pointées dans ma direction. Le faisceau lumineux des phares commence à balayer le
terrain, d'une seconde à l'autre il sera sur moi. Je l'attends, les mains bien au-dessus
de ma tête, me demandant subitement pourquoi je ne suis pas allé à la neige. Les
enfants avaient insisté pourtant, et on y croise j'imagine des petits bonshommes plus
sympathiques. Mais non, j'avais prétexté un travail à terminer sans me douter un
instant qu'il s'agissait en fait de ma propre fin. Droit devant moi une lumière intense
me fait légèrement tourner la tête, je découvre alors les petits tas de broussaille
disséminés tout autour de la maison, et les ronces qui s'en échappent. Sans comprendre
mes yeux basculent de nouveau vers le char d'assaut, qui vient de virer à gauche, en
longeant le terrain, à dix pas de moi. Du haut de la tourelle un type me fait un signe de
la main, amical. L'instant d'après je reconnais le voisin perché sur son tracteur, et je
manque d'air en réalisant la situation. Le jour se lève à peine, je suis planté devant
chez moi, en tee-shirt, les bras en l'air.
Je lui rends son salut en agitant quelques doigts, avant d'exécuter aussitôt des
moulinets en soufflant exagérément. Une petite gymnastique matinale pour me donner une
contenance, puis je tente une flexion du buste, les jambes bien tendues, mais comme je
n'ai pas dormi depuis une éternité le résultat est lamentable. Je n'arrive même pas à
toucher mes chevilles, tout en réprimant d'extrême justesse une légère embardée vers
l'avant. Finalement je pars en petites foulées, au milieu du champ, en slalomant entre
mes petits tas d'herbe et de broussaille. Je reconnais au passage la grosse ronce qui
m'avait fait songer à un canon de Kalachnikov, et quand je m'arrête enfin, à bout de
souffle, le tracteur est déjà loin.
Quand j'ouvris les yeux, des siècles plus tard, ma femme et mes deux enfants faisaient
cercle autour du lit.
- Papa, on a essayé de te joindre, mais ça ne répondait jamais, fit Julie, la cadette.
- Je pourrais savoir ce que fait ma télé sur ton bureau? demanda le grand frère d'un
air préoccupé.
Et Lise ajouta:
- Alors, ta semaine, on dirait que tu t'es bien amusé, raconte.
Je me plaquai l'oreiller sur la tête, bien incapable de répondre. Je devais d'abord
faire le point, remettre dans l'ordre ce qui pouvait l'être et ne pas me tromper dans la
répartition des wagons. J'avais encore un boulot monstre et je sentais déjà
confusément que je n'allais pas être très fier de moi.
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