Une photographie de Stéphane Popu

Du vent dans les planches

de Bernard Dufil

Nouveaux mondes

Sommaire

 

Karpok est debout, solidement appuyé sur ses jambes écartées. Sa tenue noire de cuir synthétique brille à la lumière des deux soleils couchants. Son bras droit est dressé au-dessus de sa tête et dans son poing fermé, sa lame électromagnétique vibre doucement.


J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui ne va pas, là…Evidemment, il est gaucher, Karpok ! Et s'il est gaucher, il ne peut pas tenir sa lame électromagnétique de la main droite ! Je soupire, j'efface et je recommence…

Son bras gauche est dressé au-dessus de sa tête et dans son poing fermé, sa lame électromagnétique vibre doucement. Face à lui, se tient le sinistre Zorbag, son arc auto-lanceur à la main.


Ça n'a jamais été un arc auto-lanceur, ce truc…On dirait un cintre métallique monté sur un robot mixer ! Un nouveau coup de gomme, et on reprend !


…son arc auto-lanceur à la main.
- Ta dernière heure est venue, Zorbag, tu ne nuiras plus jamais !


Le dialogue est vraiment nul, je m'en rends bien compte, mais je n'ai plus le temps de soigner le style. Je suis encore en retard et Godeau ne va pas tarder à s'impatienter…Comme pour me donner raison, le téléphone sonne. Je décroche et je reconnais la voix agacée du rédacteur en chef. Je tente tout de suite de l'amadouer :
- Justement, je pensais à toi
- J'espère bien, aboie-t-il. Je te rappelle qu'on attend toujours tes deux dernières planches. On boucle dans deux jours, au cas où tu l'aurais oublié !


Je le rassure. Il aura ses planches demain, je les apporterai moi-même.
- Sans faute, hein ! Et n'oublie pas de mettre des bulles, beaucoup de bulles, les lecteurs aiment bien quand il y a du dialogue.


Je raccroche en soupirant et je me remets au travail. Quelques heures plus tard, je suis toujours sur la même case. Je dessine, je gomme. Je crayonne, je gomme. Je trace, je gomme. Je noircis, je gomme, je gomme, je gomme…Rien à faire ! Je jette rageusement mon crayon sur la table à dessin.

Un an qu'elle dure, cette série…A raison de douze planches par mois, il a tout fait, Karpok, héros du Monde des Lumiens : la découverte de la planète Kolguette et de ses habitants aux grandes dents blanches, la rencontre avec les Roussos d'Aphrodite, petites jambes, gros ventre et poils partout, l'affrontement avec la sorcière Gorgona et autres joyeusetés. Si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais déjà arrêté depuis longtemps. Mais il paraît que les lecteurs en redemandent…Alors Godeau insiste à chaque fois et je me laisse convaincre par ses arguments…surtout quand ils ressemblent à des chèques barrés. Mais cette fois-ci sera la dernière, je l'ai prévenu. Je termine cet épisode et après je passe à autre chose.


Je jette un coup d'œil à la pendule, une horreur en forme de fusée spatiale, reçue en cadeau lors d'une des dernières Conventions auxquelles j'ai participé : 2 heures du matin…Je ne ferai plus rien de bon, maintenant, autant me coucher, essayer de dormir et me lever tôt demain matin pour me remettre au travail.

*****

J'aurais dû m'en douter…Je suis tellement obsédé par cette histoire que je mets à rêver de Karpok.


Nous sommes tous les deux dans une sorte de véhicule sur coussins d'air qui file à grande vitesse dans les rues de la Ville Lumière. Je reconnais l'engin : c'est un glissospace, un machin que j'ai inventé en prenant modèle sur une demi-boîte à œufs qui traînait un jour dans ma cuisine. Celui-là a douze alvéoles, enfin douze places, mais Karpok et moi sommes seuls à bord. Nous arrivons devant le Palais.


Dans la grande salle décorée en style féruvien, un décor de ma création, savant mélange d'art maya, de bas-reliefs mérovingiens et d'architecture "sanisette Decaux", (je rends grâce tous les jours au représentant qui a réussi un jour à me placer son encyclopédie en douze volumes), Vériline nous attend. C'est le grand amour de Karpok, son éternelle fiancée, celle qu'il adore depuis le premier épisode mais avec qui il n'a encore jamais réussi à consommer, - tu ne vas pas me mettre du sexe là-dedans, mon vieux, n'oublie pas qu'on a de jeunes lecteurs, je ne peux pas me le permettre !
Je l'ai appelée Vériline mais cela aurait pu être Mathilde, car cette superbe jeune femme a vraiment plus qu'un air de ressemblance avec la timide secrétaire de rédaction que je ne désespère pas d'arriver à séduire un jour ou l'autre. Mathilde/Vériline disparaît soudain dans un nuage de vapeur et je me retrouve l'instant d'après dans une sorte de petit salon, assis en train d'écouter Karpok.


- Il faut qu'on parle, tous les deux, me dit-il d'une voix sépulcrale, en sortant sa lame électromagnétique de son fourreau et en la pointant sur moi.
Je le regarde, effrayé. Je sens la sueur couler entre mes omoplates et mon pyjama ne va pas tarder à être trempé…


Mon pyjama ? Je me réveille en sursaut et j'allume la lumière. Je regarde autour de moi. Je suis bien dans mon lit, dans ma chambre, et les meubles sont à leur place…Je me sens un peu rassuré. Un peu seulement, car il y a quand même un détail qui me gêne : assis sur la chaise placée au pied de mon lit, Karpok est là, qui me fixe en souriant…

*****

- Il faut qu'on parle, tous les deux…


Il a l'air moins agressif que dans mon cauchemar, mais c'est bien lui, avec la même voix caverneuse. Il porte la combinaison noire dont je l'avais habillé pour le premier épisode, en m'inspirant d'un catalogue de vente par correspondance, page "articles de sport". Quant à son visage, c'est bien celui que j'ai passé des heures à peaufiner pour lui donner le genre héros implacable : air viril, front volontaire, yeux gris métallisé, regard d'acier, comme tout bon héros implacable qui se respecte.


- Surpris de me voir ?


J'ai un instant d'hésitation, pris entre le désir soudain de lui mettre mon poing dans la figure, histoire de me tranquilliser en constatant que mes cinq doigts fermés passent à travers et l'envie folle de courir me réfugier dans les toilettes, de m'y enfermer à double tour en attendant la colique qui ne va pas manquer de se déclarer dans les minutes qui suivent. J'opte en fin de compte pour une troisième solution. Je prends sur moi, je respire un grand coup et je lui réponds :
- Un peu quand même…Mets-toi… mettez… enfin il faut se mettre à ma place.


Je ne sais pas comment m'adresser à lui : quand un créateur rencontre sa créature, ils se tutoient ou ils se vouvoient ?
Il me tire d'embarras en riant :
- On peut se dire tu, non ? on est assez proches l'un de l'autre dans le fond…
- Mais co…comment, pourquoi, enfin j'veux dire…
Je n'aurais peut-être pas dû choisir la troisième solution, après tout, vu que je me mets à bégayer et à m'embrouiller dans mes phrases. Je sens que je vais revenir à la variante n° 2, dite "toilettes/diarrhée". Il ne m'en laisse pas le temps et reprend :
- Je vais répondre à tes deux questions mais auparavant, j'aimerais bien boire un coup. Le voyage m'a donné soif. Tu m'offres un verre ?


Un verre…Je veux bien, moi, mais ça boit quoi, un personnage du siècle XXXIII, qui plus est, fictif, quand il se retrouve dans la réalité quotidienne d'aujourd'hui ? Je vais jusqu'au buffet et j'en ramène une bouteille de bourbon. Karpok n'attend pas que je lui donne un verre. Il me prend la bouteille des mains, porte le goulot à ses lèvres et avale une large rasade qu'il recrache presque aussitôt en jurant.
- Pouah ! Mais c'est infect ! Qu'est-ce que c'est que cette mixture ? Tu n'as rien d'autre à me proposer ? J'ai bien envie d'aller voir par moi-même.


Il se lève, déplie ses deux mètres dix - je connais sa taille par cœur, elle me sert d'échelle quand je dessine des objets autour de lui -, et quitte la chambre en baissant la tête pour ne pas se cogner au passage. Je l'entends ouvrir un à un les placards de la cuisine, bousculer assiettes, plats et ustensiles divers. Son cri de victoire éclate à l'autre bout de l'appartement :
- Ça y est ! J'ai trouvé ! Rien de tel qu'une bonne dose de pilate pour étancher la soif !
Du pilate ? Où est-ce qu'il a pu trouver du pilate ? C'est encore moi qui aie imaginé cette boisson un jour où je nettoyais les…Non ! Il ne va pas boire ça ?


Il revient triomphant dans la chambre et, sous mes yeux horrifiés, s'envoie la moitié d'une bouteille d'eau de Javel. Il se rassoit et pose le flacon à ses pieds en ponctuant son geste d'un rot gargantuesque. En quelques secondes, une odeur de chlore envahit la pièce et j'ai l'impression de me retrouver à la piscine municipale.
- Je me sens mieux, dit-il d'un air satisfait. Tu veux savoir pourquoi je suis là ? C'est simple…Pour t'empêcher de faire une bêtise !
- Je ne comprends pas…
- Je sais que tu veux mettre fin à notre collaboration ou, si tu préfères, arrêter d'imaginer et dessiner mes aventures. Mais tu ne peux pas me faire ça. Si tu arrêtes, je disparais, je n'existe plus et je ne veux pas que cela se termine ainsi…
- Mais je ne peux pas dessiner toute ma vie la même histoire ! D'abord les lecteurs vont se lasser, et moi je commence déjà à manquer d'inspiration !
- Je le sais bien, reprend-il. Aucun dessinateur ne reste toute sa vie sur le même personnage. Je sais aussi que nous, vos héros, sommes condamnés un jour ou l'autre à disparaître. C'est la vie, il nous faut l'accepter comme elle est…


Il ne manquait plus que ça ! Je croyais avoir créé un héros, voilà qu'il se transforme en philosophe.
- Tout cela, je l'ai compris, poursuit-il, aussi je ne te demande pas de continuer mon histoire éternellement. Je ne souhaite qu'une chose : d'abord, tu termines cet épisode rapidement. C'est facile, je tue Zogbar, je rentre à la Ville Lumière, le Grand Maître me félicite, la routine habituelle, quoi. Ensuite tu mets en œuvre un dernier épisode où je fais enfin l'amour avec Vériline. Après tu pourras tout arrêter…J'aurai eu ce que je veux.


Rectification à mon impression première : non seulement j'ai créé un héros philosophe, mais en plus c'est un obsédé sexuel ! J'essaie de lui expliquer :
- C'est loin d'être facile, tu sais…Godeau, le rédacteur en chef, m'interdit systématiquement d'introduire des scènes de sexes dans mes planches. Il refusera encore cette fois-ci.
- Il faut que tu arrives à le convaincre ! On ne peut pas laisser deux êtres souffrir comme cela ! Ce n'est pas humain, si je peux m'exprimer ainsi.
- Ecoute, je veux bien essayer, mais je ne te promets rien ! Ceci dit, tu ne m'as toujours pas expliquer comment tu as fait pour arriver ici …
- C'est vrai, mais pour cela, il faut que je te parle un peu de là-bas. Le monde de l'imaginaire dessiné, tu sais, est un peu particulier. Chaque histoire créée par un dessinateur est autonome. Mais il y a des passerelles entre elles. Il y a d'abord les Contrôleurs Graphiques qui supervisent le système et qui vont d'un monde à l'autre pour vérifier que tout se passe bien. Et puis une fois par an, a lieu un grand raout sur ce que nous appelons la Plate-Forme Centrale.
Là se retrouvent, pour une fête qui dure l'équivalent de trois de vos jours humains, tous les héros de bande dessinée, ceux en exercice, bien sûr, mais aussi ceux qui ont été mis à la retraite par leur créateur. Ceux-là, en fait, ne vivent réellement que trois jours par an. Si je te disais que lors du dernier raout, j'ai passé une soirée à jouer au poker avec Lone Sloane, Adèle Blanc-Sec et Flash Gordon !


Je reste bouche bée. Et lui qui me raconte cela tranquillement, comme s'il était en train de me donner la recette du ragoût de grafeuilles. Une excellente recette au demeurant, que j'ai inventé, si je me souviens bien, au sixième épisode, quand Vériline invite Karpok à dîner chez elle. On se dit que cette fois, ça y est, ils vont finir par y arriver, mais Karpok doit la quitter et partir en urgence à l'assaut de la Citadelle Mortifère !
- Le voyage vers le monde réel est assez facile, ajoute-t-il. Il y a pour cela ce que nous appelons un ascenseur de passage. Mais c'est très exceptionnel, car il faut l'autorisation des Contrôleurs Graphiques et ils ne la donnent que dans des cas assez rares, notamment quand…


Je l'interromps brutalement.
- Bon, tu finiras de m'expliquer tout cela plus tard. Pour l'instant, il faut que je termine mes deux planches ce matin, sinon Godeau va me tuer ! Et là, c'est toi qui auras ma disparition sur la conscience !
En moins d'une heure, je boucle la fin de l'épisode. Karpok, penché au-dessus de mon épaule, me conseille à plusieurs reprises. C'est l'avantage d'avoir sous la main quelqu'un qui connaît la réalité du terrain. Il mériterait que je le crédite au générique de la bande : conseiller technique, Karpok. Mais personne ne comprendrait…

Je suis en train de jeter un dernier coup d'œil sur l'ensemble des deux pages, pour une ultime vérification, quand j'entends la sonnette de la porte d'entrée. Je pousse Karpok dans la chambre.
- Surtout, tu ne bouge pas de là. Il ne manquerait plus que quelqu'un t'aperçoive…


J'ouvre et me trouve nez à nez avec Madame Bultèse, la concierge de l'immeuble, un paquet de lettres à la main.
- Voilà votre courrier, me dit-elle, avec un sourire.


Je vais pour la remercier et refermer la porte quand une charge brutale me propulse contre le chambranle. Un sifflement strident et je vois Madame Bultèse s'écrouler sur le paillasson. Hébété, je regarde Karpok, debout dans l'entrée, sa lame électromagnétique à la main. Je hurle :
- Tu es complètement cinglé !
- C'est Gorgona, s'excuse-t-il. Je croyais pourtant l'avoir éliminée le mois dernier…
- Ce n'est pas Gorgona, c'est…


Il a raison, c'est Gorgona. Enfin, pour lui, c'est Gorgona. Bien sûr, c'est de ma faute, mais j'étais loin de m'imaginer, le jour où j'ai pris Madame Bultèse comme modèle pour camper le personnage de cette sorcière hystérique, que le héros sorti tout droit de mon imagination et une simple concierge parisienne se retrouveraient un jour face à face !
Je m'approche de la pauvre femme, toujours étendue sur le palier. Par chance, elle respire. Dans la précipitation, Karpok n'a pas réussi à atteindre le cœur, et la décharge n'a touché qu'un bras, là où le tissu de son corsage rose fuchsia est maintenant brûlé. Cela a suffi à l'étourdir, mais sans la tuer, heureusement…


Karpok aussi vient de se rendre compte qu'elle vit encore.
- Pousse-toi, je vais l'achever, me dit-il, hargneusement.
- Tu ne vas achever personne ! je lui crie. Tu retournes dans la chambre et tu n'en bouges plus…Ça commence à bien faire, les conneries !


Il semble surpris de ma colère soudaine. Il doit pourtant réaliser qu'il a commis une bourde puisqu'il prend un air penaud et retourne dans l'appartement, tête baissée. J'entreprends de réveiller Madame Bultèse : je la secoue par les épaules, quelques claques énergiques et j'en profite au passage pour assouvir une vieille envie de la gifler qui me prend à chaque fois qu'elle me bloque dans l'escalier et me raconte les détails croustillants qu'elle a glanés ici ou là sur les autres locataires de l'immeuble. Elle reprend lentement conscience. Je tire la porte derrière moi et je l'aide à descendre les cinq étages jusqu'à sa loge. Je l'allonge sur son canapé, encore sonnée, et lui explique qu'elle a eu un malaise. Ça la réveille tout à fait et voilà qu'elle se met à me faire état de tous ses malheurs : le travail pénible, les 175 marches à cirer, plus les paliers, ses douleurs aux jambes, - mon pauvre monsieur, je souffre le martyr -, et les poubelles à sortir tous les soirs. Je subis ses plaintes et ses réclamations encore de longues minutes. J'arrive enfin à m'échapper en lui ordonnant de se reposer et promettant de repasser la voir dans la journée. Elle va sûrement se poser des questions quand elle remarquera sa manche brûlée mais d'ici là, j'aurai bien trouvé une réponse à lui fournir.


Je grimpe les marches quatre à quatre, impatient de mettre les choses au point avec Karpok. Plus je monte et plus ma colère augmente. Arrivé à l'appartement, je fonce dans la chambre et j'ouvre brutalement la porte. Ma colère tombe d'un coup. Sur mon lit, dans un concert de soupirs et de halètements, un couple nu est en train de faire l'amour.


Mon irruption les a fait sursauter. La femme s'arrête de pousser des petits cris et tourne la tête vers moi. C'est Mathilde…Elle me reconnaît et devient toute rouge.
- La porte ! gémit Karpok.


Je balbutie une vague excuse et je quitte la chambre en prenant soin de refermer derrière moi. Je me sens dépassé par les événements. Maintenant, c'est moi qui ai besoin d'un bon verre d'alcool. Je vais dans le salon, me sers une triple dose de bourbon et je m'écroule dans le fauteuil crapaud, en pensant vaguement qu'il m'a servi un jour de modèle pour une machine à explorer le temps et qu'au train où vont les choses, je ne serais pas autrement surpris de disparaître dans un nuage de fumée et de me retrouver instantanément en train de converser avec Napoléon ou Churchill…
Je suis toujours affalé dans mon fauteuil, la bouteille vide à la main, quand ils se décident à sortir de la chambre. Mathilde s'est rhabillée. Elle m'explique en quelques mots qu'elle était venue, à la demande de Godeau, récupérer la fin de mon travail. Elle semble mal à l'aise et quitte tellement vite l'appartement qu'elle en oublie les planches. J'essaie de me lever pour la rattraper, mais je n'en ai plus la force et je retombe sur mon siège.


Karpok vient s'asseoir en face de moi.
- Je te remercie, me dit-il. Je ne sais pas comment tu t'es débrouillé pour faire venir Vériline, mais tu m'as donné enfin ce que j'attendais depuis si longtemps. Maintenant je peux repartir et tu pourras arrêter mes aventures…
Il continue à parler mais je commence à être tellement abruti par l'alcool que je l'écoute d'une oreille plus que distraite. Je crois distinguer quelques mots, - planches terminées, vital -, et il me semble qu'il me demande s'il peut emporter le pilate restant. Je fais un geste vague de la main pour acquiescer. L'instant d'après, il n'est plus là.


Je suis épuisé et n'ai qu'une envie, dormir. Mais avant, j'ai encore une chose à faire : je vais en titubant jusqu'à ma table à dessin et je déchire les deux planches de ce matin. Tout à l'heure, je téléphonerai à Godeau pour lui dire que j'arrête tout, qu'il aille se faire voir et que dorénavant je ferai autre chose, Minou et Ouah-Ouah au Pays des Fleurs, par exemple…Je me jette sur mon lit et dans la seconde qui suit, je m'entends ronfler…

*****

Encore ce rêve... Je suis à nouveau dans la boîte à œufs avec Karpok. Les buildings de la Ville Lumière défilent autour de nous. Karpok a un bras en moins, coupé vaguement au niveau de l'épaule. Il me sourit tristement :
- Tu ne m'as pas entendu, tout à l'heure. Tu étais trop saoul pour comprendre ce que je te disais. Tu n'aurais jamais dû déchirer les deux dernières planches de l'épisode. Tu as mis fin à mon existence.
- Quelle importance, je lui réponds, de toutes façons, tu devais disparaître.
Son bras gauche s'efface.
- Bien sûr, mais à la fin d'un épisode. En stoppant l'histoire avant son terme, tu as rompu l'équilibre du Monde.
- S'il n'y a que cela, je referai les deux planches manquantes à mon réveil et …
- Tu ne comprends pas, dit-il doucement. Tu n'es pas en train de rêver ! Tu es réellement passé dans mon histoire et pour toujours…
- Tu plaisantes ?


Sa jambe droite s'estompe. Il ressemble de plus en plus à un personnage de Tod Browning.
- Malheureusement non, reprend-il. Les disparitions normales sont toujours globalement compensées par l'apparition de nouveaux héros, les contrôleurs graphiques y veillent soigneusement. Mais quand l'équilibre est rompu de manière anormale, ils ne connaissent qu'une seule parade : remplacer le personnage qui disparaît par son créateur. C'est ce qui t'est arrivé…
Il ne lui reste plus que la tête. C'est elle qui me dit encore, avant de s'évanouir définitivement :
- On se verra au raout. Et merci encore, pour Vériline…

Le glissospace vient de s'arrêter devant le Palais. Une affiche lumineuse annonce le rassemblement annuel pour demain. Il va falloir que je m'habitue à tout cela. Mais je me dis que ma vie de forçat de la BD, si on y regarde bien, n'était pas aussi passionnante que ça. L'idée de ne plus revoir Godeau et Madame Bultèse aurait même plutôt tendance à me réjouir.
Et puis, je dois l'avouer, cela fait des années que je suis amoureux d'Adèle Blanc-Sec…

Bernard Dufil