...île était une fois un atoll merveilleux, loin, très loin au milieu du grand
Pacifique bleu sud. Il y a très longtemps, les anciens navigateurs Maohi qui
l'avait découvert l'avait appelé dans leur langue si fleurie " Le coeur en
collier".
En effet, un dieu distrait s'était amusé à disperser des grains de motus (2)
en forme de collier; puis, songeant sans doute à sa vahiné de déesse préférée,
il avait donné à ce chapelet d'îlots la forme d'un coeur...
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...Ce jour-là, sur l'atoll au milieu du grand bleu dansait Heikapua. Comme à son
habitude, elle évoluait sans orchestre ni le moindre musicien, sans aucun
instrument visible, sans aucune musique audible. A l'horizon, pas le moindre
minuscule ou hénaurme radio-double-cassette-laser à chromes en plastoc et à piles
!...Heikapua dansait seule sur sa musique intérieure.
La musique était entrée en elle dès qu'elle avait têté le sein maternel et
peut-être même avant...Sa mère, Mareva, avait été une grande danseuse selon la
tradition, la première de son groupe, célèbre dans toute la Polynésie, l'Océanie et
bien au-delà...
Rayonnante dans la lumière étincelante et nacrée du soleil levant, parée de
ses plus belles plumes, de plus en plus rares et difficiles à dénicher, Heikapua
cadençait sa chorégraphie ancestrale favorite, la danse de l'oiseau. Gauguin lui même
aurait sans nul doute arraché bien des pinceaux à Toulouse-Lautrec pour peindre ce
tableau divin, d'une simplicité lumineuse sous l'azur des cieux
immaculés ce matin-là...
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...Du fond de sa pirogue à balancier, la traditionnelle pirogue polynésienne
bien plus effilée qu'une gondole vénitienne - le lagon n'est pas la lagune, et
la houle du Pacifique est si différente des colères de la Méditerranée - Lewis
K. Lewis, fils du célèbre John G. Jérôme, grand célébrateur d'Hugo Pratt,
admirait avec un bonheur devenu presque trop habituel sa vahiné Heikapua, qui exprimait
de si bon matin toute sa joie de vivre et son amour de la vie...Leur vie était si belle
et coulait si douce sur le lagon turquoise au pays du matin serein...Un seul souci pouvait
la perturber dans le coeur de Lewis, c'était l'avenir de son fils Hurimana...Lewis
sentait confusément que les choses allaient changer, qu'elles changeaient déjà beaucoup
depuis sa propre
génération, et changeraient sans doute encore bien davantage dans les temps d'un futur
si proche et redoutable...
En effet, le jeune Hurimana, né sur l'atoll paradisiaque du Coeur en collier
comprenait mal d'avoir à l'oublier quand il allait à l'école. Toute sa joie de
vivre en était contrariée, bouleversée même, par la seule existence de ce
purgatoire inventé par je ne sais quelle horrible créature. Pourquoi diable
aller au purgatoire quand on est né au paradis ?...bien difficile à expliquer,
plus dur encore à accepter; et il n'était pas le seul dans son cas...
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...C'était aussi un problème permanent pour l'instituteur, un homme jeune, qui
s'appelait Ato, dit Tipoto, pour bien le distinguer d'Ato, dit Banzaï, le
guichetier de l'agence locale de banque, la Pacsud illimited...
L'instit avait bien du mal à convaincre ses ouailles jeunes - et bourrés
d'énergie ( musculeuse ) - qu'il faudrait désormais se battre - et pas seulement
avec les poings - pour préserver, voire regagner leur paradis menacé...un jour, il amena
en classe un superbe perroquet dans une cage dorée. Cette matinée devait rester à
jamais gravée dans le souvenir des enfants du Coeur en collier...
*****
...D'abord Ato pose le volatile, toujours enfermé dans sa cage, sur le bureau;
dans la salle de classe, comme jadis en Gaule lointaine de ses "ancêtres", la
table du maître est surélevée par une estrade, si bien que tous les élèves, très
intéressés pour une fois, regardent l'oiseau qui trône devant eux. Ato sort
alors de sa poche de chemisette hawaïenne un petit bocal de cacahuètes, avec une
étiquette illustrée très réaliste dans la description de ces graines d'arachide
grillées salées. Il brandit le flacon en demandant :
"- Qu'est-ce que c'est ?
- Des cacahuètes, m'sieur !" s'exclament en choeur tous les enfants...
Ato ouvre alors la cage et l'oiseau apprivoisé vient se poser sur son épaule
gauche.
"- Je vous présente l'hercule d'Hector, comme l'avait surnommé son premier
propriétaire; parlez-lui, il vous répondra...
- Bonjour Hector!...Iaorana!
- Herr Kühl, herr Kühl! répond la bestiole bariolée en battant des ailes...
- Regardez bien maintenant, les enfants !" reprend Ato...
*****
...Il ressort de sa poche une seule cacahuète qu'il dépose au creux de sa main.
Il pose aussi dans sa paume le petit pot d'arachides bien fermé. Il agite
ensuite le tout sous le bec de la volaille exotique. Le volatile colorié
s'excite; il s'envole de l'épaule gauche d'Ato et plonge en piqué pour venir se
poser sur le poignet droit de l'instit...en un clin d'oeil, il décortique de son
redoutable bec crochu la vraie cacahuète et la déguste avec un appétit évident, pour
le plus grand amusement des élèves...ensuite, il relève la tête et tend le cou tout
autour du bocal. Il commence à frapper la paroi à grands coups de bec.
L'oiseau se met très en colère; il frappe très fort - de plus en plus fort - le
bocal infernal...les élèves sont mdr ( morts-de-rire )...il n'y a guère qu'une
seule explication possible : Hector essaie de manger...les cacahuètes...de
l'étiquette...tous les enfants se moquent de l'oiseau si bête...
Une onde de rires parcourt toute la classe...Les unes se dandinent sur place
sur leur chaise, d'autres s'esclaffent en s'écroulant sur leur table; d'autres
encore se lèvent brusquement en bousculant leur voisine, de préférence. Ce n'est plus
seulement un fou-rire, c'est un vrai tsunami...(3)
*****
...Hector frappe toujours sur le pot en verre, qui lui résiste; il frappe et
refrappe encore, comme devenu enragé. Les racines de son bec commencent à saigner. Ato
arrête alors l'expérience: éloignant le perroquet stupide, épuisé;
il ouvre le récipient maudit en tournant tout simplement le couvercle.
Magnanime, il tend le pot à Hector, qui entreprend une fameuse dégustation sans se faire
prier; peu à peu, le calme se rétablit dans la classe...
Ato attend encore quelques instants, puis il questionne ses élèves :
"- Quelle est l'erreur du perroquet ?
- Il a le bec trop petit ! clame Maeaitu...
- Il ne tape pas assez fort ! renchérit Bathenay, le grand baraqué de la
classe...
- mais tu vois bien qu'il s'est fait mal ! réplique l'instit . Son bec saigne
déjà; s'il frappe plus fort, il se fera encore plus mal, tout
simplement!"...mieux vaut tard que jamais, tout peut arriver : Bathenay se met à
réfléchir !...Ato reprend :
"- Bon, je repose ma question autrement : où sont les vraies cacahuètes, dans la
boîte ou sur l'étiquette ?
- Oh! m'sieur, tu nous prends pour des idiots !". c'est Gilles qui a parlé; il
fait semblant d'être très vexé. Ato poursuit :
"- Peut-être pas !...mais expliquez-moi!...Tamatona ?
- Hector, il confond la photo et les vraies !
- Eh oui !...comme on confond souvent la vidéo ou la pub et la vie vraie !
(4)...comme ceux qui croient encore que l'acteur
est mort quand le personnage se tue dans l'histoire, pas vrai, Maeaitu !...on croit
connaître la vie parce qu'on comprend le film; même les grandes personnes font souvent
la bêtise..."
*****
...Ato, dit Tipoto, est parti pour un tour. Sur sa lancée, il enchaîne :
"- Mais le film, c'est comme les histoires dans les livres, c'est déjà tout
prêt, du préfabriqué...l'auteur a tout prévu pour nous, à notre place...c'est de
la vie en conserve, du surgelé que l'on réchauffe en mettant la cassette dans la
video...ou en lisant le livre...ah, le livre, c'est déjà un peu mieux : si on en
a envie, on peut aussi le réchauffer avec son coeur, pas seulement avec ses yeux et sa
cervelle....et le meilleur, c'est la musique...la cassette, bof, c'est le
bidulscope qui fait le gros du boulot...eh, les p'tits gars !...et les petites
filles...faut pas prendre le mot pour la chose...et l'image pour la vie !..."
Ato s'aperçoit soudain que tous les enfants le regardent avec un drôle d'air;
il se reprend :
"- Enfin, revenons à nos cacahuètes !...la réponse de Tamatona, c'est un bon
début ; alors, est-ce qu'Hector est capable d'attraper les vraies cacahuètes ?
Eric, qu'est-ce que tu en penses ?
- Il croit qu'il en est capable, m'sieur !
- Très bien, le plongeur !"
L'instit l'a affectueusement surnommé ainsi parce qu'il se passionne pour la
plongée sous-marine, au point même de lire...ou du moins de feuilleter assez
lentement...des LiVRES sur les requins par exemple. Un moniteur de plongée l'a d'ailleurs
pris sous son aile : dans l'atoll magique, il y a même des anges
sous-marins ; - o ))
*****
...Ato poursuit :
"- Croyez-vous que les perroquets savent dévisser le couvercle d'un bocal ?
- ( choeur des élèves ) Bien sûr que non !
- Et vous croyez qu'ils seront capables d'apprendre un jour ?"
Reine regarde en pouffant Rosalie et ( sans lever le doigt ) elles s'exclament
:
"- Mais non !
- Eh bien c'est comme vous si vous essayez d'apprendre sans comprendre
!...d'abord, c'est bien plus difficile, alors c'est "fiu!" comme vous dites tout
le temps !...
- Mais de toutes façons, m'sieur, tout ce qu'on apprend, ça sert à rien tout ça
!"...Rajki en rajoute du fond de la classe...
- ça c'est vrai, déclare Otéania en faisant des mines, moi, d'abord, j'aime pas
lire !
- Oh, toi, qu'est-ce que tu aimes !..." place Hurimana, qui déteste pas très
cordialement Otéania, allez savoir pourquoi...
Ato est très près de s'énerver. La moutarde commence à lui élargir encore les
narines; ça lui fait vraiment un drôle de nez. Il a très envie d'éternuer très
fort, mais il se retient, car il sait trop bien que ça ne servirait en rien sa
démonstration, surtout parmi les êtres de l'atoll merveilleux.
"- Bien sûr que ça ne peut servir à rien...si tu ne comprends pas ce que tu
apprends, tu ne sauras jamais quand et comment t'en servir, non ?
- D'accord, m'sieur, t'as gagné ! reconnaît Hurimana.
- Je n'ai rien gagné du tout...c'est vous qui perdez tout si vous ne faites pas
d'abord l'effort de comprendre avant d'apprendre !...et puis c'est tellement
plus facile d'apprendre si on a bien compris, vous ne croyez pas ?
- Euh...peut-être, m'sieur..." lance à tout hasard sur l'aile droite de la
classe un élève peu convaincu de sa propre intervention, plutôt pour faire
plaisir à l'instituteur...ça peut arriver aussi même sur l'atoll paradisiaque...
*****
...Sans faiblir dans ses tentatives de maïeutique halieutique primaire, Ato
relance le dialogue :
"- Bon !...et même si Hector prend le couvercle, vous croyez qu'il va l'ouvrir,
le bocal à cacahuètes ?
- Bien sûr que non !
- Pourquoi ?
- Il ne sait pas comment faire !
- Il ne sait pas s'en servir !
- Il ne sait pas lire ce qui est écrit sur le couvercle !..."
Sabine ( la plus gourmande ) approche à grands pas d'une solution
intéressante. Ato saisit la balle au bond :
"- Et toi, tu sais ?
- Oui !
- Alors tu as appris...et les cacahuètes, tu pourrais les atteindre sans te
fatiguer, tout simplement en dévissant le couvercle...
- Et sans se blesser !"
Pas fou, Eric ! le sens de la sécurité : bon pour la plongée ! songe en
lui-même l'instit .
Depuis un moment, tous les visages se sont ranimés, comme éclairés par un
regain d'intérêt pour le dialogue avec Ato.
Parcourant du regard ses chères petites têtes pas si blondes que ça dans
l'ensemble, l'instituteur surfe sur cette vague d'énergie intellectuelle si rare
et si précieuse à ses yeux :
"- C'est vrai !...c'est quand même plus élégant de dévisser le couvercle que
d'essayer bêtement de casser le pot...ou de manger l'étiquette !
- M'sieur, j'aime pas les cacahuètes !"...c'est Manuel, le gros malin de
service.
Ato souffle un bon coup :
"- Eh, il n'y a pas que des cacahuètes dans la grande boîte de la Vie...il y a
tout ce que tu aimes...et même ce que toi, tu n'aimes pas...parce qu'il y a
aussi tout ce que les Autres aiment "...
(1) te manu : ( prononcer té manou ) l'oiseau en
tahitien....quat'z-yeux :
surnom moqueur donné aux gens qui portent des lunettes
(2) motu ( prononcer motou ) îlet bas d'origine volcanique et/ou
coralienne
(3) tsunami : lame de fond, raz-de-marée en japonais
(4) Un lecteur, une lectrice européens ou d'une vieille civilisation
écrite
imagineront assez difficilement l'impact exceptionnel de l'audio-visuel sur une
culture orale très jeune dans la stabilisation qu'apporte l'écrit ( guère plus
d'un siècle et demi en "Polynésie profonde")...sauf à aller y voir par
eux-mêmes.. |