Une toile de Yfig

Dans les épaves de ma mémoire

par Lysette Brochu

La mer, amère ?

Sommaire

 

Mon père jouait de son nouveau piano

comme un capitaine taille la mer de son bateau

avec force  et détermination

                                     habile pilotage

pendant que son équipage se laissait mener au large

bercé par le flux

et reflux

    d’une partition impromptue.

 

Il pianotait... improvisait... se trompait... recommençait...

La mer qu’on voit danser le long des golfes clairs

                            et ses neuf enfants autour de lui

se laissaient prendre au jeu

                   dansaient au son de l’onde amère

                               sauve-qui-peut

                                               envahis, ébahis.

 

Nous étions en mil neuf cent cinquante-huit

j’avais douze ans et demi et le samedi matin

                surprise de surprise

un piano avait été livré

                       arrivé comme marée

                                       dans notre vivoir.

 

À chacun son tour

            en passant par En roulant ma boule ma boule

                                   et Frère Jacques dormez-vous

             nous avions

                             sans inspiration

                                      cherché le virtuose

            ding-ding-dong!

 

Lequel de nous pouvait crier en un souffle court : “J’ai un don ?”

 

Mes frères draguaient les fonds marins

et mes sœurs battaient le clavier, perçaient les oreilles.

 

Moi? J’avoue...

Sans génie, je faisais néanmoins la leçon, privilège des aînés.

 

Toujours est-il que Papa rentra à la maison.

Il enleva sa veste, il tira le tabouret, l’ajusta, demanda un moment le silence,

          martela le do, le si, le la...

et comme s’il priait dans la chapelle pendant l’oraison, il ferma les yeux

fit taire la maison.

 

Il trouva, en lui, je crois, une fraîche plage solitaire

car mon  bouddha de père

se mit à nous jouer de l’océan

              des grands espaces et de l’air triomphant

                            de la plaine liquide et houleuse

                                  de la tempête, de l’eau salée

                                           de l’écume clapoteuse

                                            et de l’odeur trempée.

 

Je n’oublierai jamais ce soir de mai

et j’ai encore, en y pensant, le mal de père.

La mer a des reflets d’argent

Papa avait des doigts de talent

notre salon devenait coquillage

nous étions moutons de mer agités

nous dansions, nous chantions.

 

Et, notre mère, en silence

accompagnait le maître de la musique

                    en balançant l’air  de ses mains de faïence

                            comme une grande chef symphonique.