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A mes frères, Jacques
et Jean
Depuis quatre ans, Paul et sa femme restent à
Paris au mois d'août. C'est devenu une habitude depuis la
naissance de leur petit-fils Théo. Et ce soir, 19 août
précisément, ils viennent de fêter son quatrième
anniversaire chez ses parents.
En revenant à la maison, sur le périphérique,
au volant de sa voiture, Paul, sans savoir pourquoi, a comme un
flash : Il se revoit à l'âge de Théo, en juin
1940, au bord de la plage des Sables-d'Olonne, avec devant lui ce
rafiot échoué sur le flanc à quelques encablures
du rivage, vraisemblablement torpillé et une idée
saugrenue lui traverse l'esprit : Qu'est-il devenu, ce rafiot rouillé,
est-il toujours là, à attendre je ne sais quoi ?
Sans même en parler à sa femme, sa décision
est prise, il faut qu'il aille voir sur place ce qu'il en est vraiment,
ça devient viscérale, il a besoin de retrouver les
traces de sa petite enfance. La nuit Paul a beaucoup de mal à
s'endormir, et au petit matin, c'est décidé, il faut
qu'il parle à sa femme de son intention de partir une semaine
en balade aux Sables-d'Olonne, tous les deux.
Sa femme sourit à cette annonce, il faut dire qu'il a su
envelopper la chose
Les vacances, la nouveauté, l'évasion.
Il n'eut pas de mal à trouver une chambre d'hôtel pour
une petite semaine. Deux jours plus tard, ils roulent en direction
de la plage vendéenne.
Une fois rendus sur place, il faut que Paul raconte à sa
femme les raisons qui l'ont poussées à venir ici.
- Ne me dis pas le contraire, c'est bien un pèlerinage que
tu fais ici, dis-moi
l'idée que tu as derrière la tête ! Je ne crois
pas au hasard !
Alors, il lui raconte ce qu'il a vécu, ici même, il
y a soixante ans, en juin 1940
Il avait alors quatre ans et
demi. Pour lui, avec le recul, c'est le vrai début de sa
mémoire, l'instant zéro où son " livre
de souvenirs " entame son premier chapitre : Avant ce moment-là,
il ne se souvient pas de ce qu'il a fait, de ce qu'il a vu. L'acte
de naissance de sa mémoire est daté de ce jour où,
devant les grilles du pavillon, son chat dans les bras, il voit
passer devant lui l'armée française en déroute
Une fois installé sur la plage, Paul scrute du regard l'horizon,
sur sa gauche, là où était la carcasse du bateau
échoué
Plus rien ne subsiste de cette époque,
bien évidemment
Il se souvient
Cela a commencé devant les grilles du
pavillon que ses parents habitaient à Poissy. C'était
l'exode. Mai, juin 1940. Il était sorti avec sa mère
et un de ses frères, son chat dans les bras. Il regardait
passer, du haut de ses quatre ans et demi, l'arrière des
troupes belges ou françaises, il n'aurait pas su dire d'où
elles venaient encore moins où elles allaient, il se contentait
de les voir avancer, assoiffées, défraîchies
mais, toutefois, dans un semblant d'ordre maintenu par une certaine
habitude de discipline.
Oui, l'image qu'il a toujours gardée en mémoire est
celle d'un soldat, un peu en retrait du reste du corps de troupe,
qui marchait avec peine et qui avait, détail étonnant
à ses yeux, une bande molletière qui s'était
détachée d'une de ses jambes et qui traînait
derrière lui comme un tissu inutile sans qu'il ait la force
de l'arracher
Prolongation de lui-même, marque visible
de la défaite. Un cheval mort était affalé
sur le bas côté du trottoir, de tout son long, la tête
en arrière du reste du corps, immense et majestueux.
L'image de cet animal et celle de ces soldats défaits se
sont mises dans sa mémoire, côte à côte,
juxtaposées
Devant l'imminence du danger, il fallut
partir, ce qui voulait dire pour lui, quitter son chat, son lit,
ses jouets, ses petites habitudes.
Un matin, la mère, ses trois frères, lui et un chauffeur
envoyé par le père, se sont tous regroupés
dans une onze chevaux Citroën en partance pour les Sables-d'Olonne.
Le père avait suivi un autre chemin avec le personnel de
son bureau, ils avaient pris la direction de l'Auvergne, d'abord
en voiture, puis à pied
Il était à l'arrière de la voiture, assis à
côté de sa mère et deux de ses frères,
l'aîné était monté devant. Dans cette
tourmente, il se faisait encore plus petit qu'il n'était,
muet, couleur passe muraille, invisible. Il se souvient qu'à
cette époque, on l'appelait Petit-Paul.
On longe le terrain d'aviation d'Étampes, dans son souvenir
c'est comme une photo prise au flash et à jamais imprimée
dans sa mémoire: avions calcinés, cloués au
sol, avant même d'avoir pu voler
Puis, c'est la halte,
quelque part, chez des gens. Dans quelle ville ? Il ne sait pas
Dans la chambre, il y a un grand lit, une poire en bois ciré
qui pend au-dessus de la tête de lit, sur le côté
une porte donne sur un cabinet de toilette. Il dormira blotti dans
les bras de sa mère.
Le matin, de nouveau, la route, puis les Sables. Une maison dans
la vieille ville, des matelas posés à même le
sol, les murs suintent l'humidité et pour Petit-Paul s'est
l'incompréhension des événements, mais aussi
le soutien des frères et de la mère, l'impression
d'être au milieu d'un bloc, l'intuition qu'il n'avait qu'à
se laisser guider, prendre ce qu'on lui donnait, réclamer
le moins possible, suivre le mouvement, engranger les images, les
odeurs, les sons
Comme ce jour de mi-juin, dans une rue, dans
la foule amassée au pied d'un immeuble et plus particulièrement
d'une fenêtre
Il se souvient, un type avait placé
un poste de TSF derrière la grille du balcon en fer forgé,
un poste de radio d'où sortait à plein volume la voix
du Maréchal Pétain qui expliquait qu'il avait demandé
l'armistice aux Allemands...
Il se souvient
De cette image statique, gravée en sa
mémoire et de cette autre, de la plage déserte avec
pour décor insolite un bateau, rafiot coulé à
quelques encablures du rivage, qui gisait sur le flanc, mortellement
touché ou encore, les jeux avec ses frères, sur les
dunes, avec un wagonnet d'une sablière qu'ils s'ingéniaient
à propulser sur la voie étroite au grand dam de la
mère qui craignait pour la survie de sa progéniture.
Soixante ans après, il a beau balayer du regard l'horizon,
il ne reverra jamais le rafiot de juin 40 ! Et aussi, quelle idée
saugrenue avait-il eu! À imaginer son petit Théo barboter
dans le sable mouillé, il se revoit à-travers lui,
au même âge à quelque chose près, au même
endroit sous l'il de sa mère fort inquiète de
tout cela, seule avec ses quatre enfants et son mari loin d'elle,
sans nouvelle de lui, où était-il, sur quelle route
?
C'était l'été, comme aujourd'hui, des gens
se baignaient aussi. Qu'étaient-ils, ces gens pour se baigner
quand la guerre faisait rage à quelques centaines de kilomètres
plus haut ?
Après ces quelques jours passés à se bronzer,
à se baigner, sa femme et lui, ils doivent rentrer à
Paris. Paul avait une envie folle de rentrer par le train comme
à l'époque. Sa femme, conciliante et voulant lui faire
plaisir, accepta de rentrer seule en voiture afin de le laisser
libre de prendre le train.
En effet, après l'Armistice, vint le moment de rentrer à
Poissy. Tout le monde rentrait, la guerre était finie
Il n'était pas question de rentrer en voiture, la pénurie
sévissait, comment rouler, avec quelle essence et quelle
voiture ? La Onze Citroën était repartie à Paris
depuis le premier jour. Alors ce fut le train, les wagons bondés
de gens, ceux de retour de l'exode et tous les autres, des inconnus
Il n'y avait pas de place dans les compartiments, sa mère
l'a couché sur un tas de sacs, de baluchons, tout le monde
se trouvait coincé dans les couloirs, comprimé, agglutiné
les uns aux autres, où il était difficile de s'extirper
pour se rendre aux toilettes. Les cahotements du train viennent
mourir dans sa tête et l'aident à s'endormir ; puis,
c'est une halte, dans une salle d'attente, en plein vent, c'est
la nuit, il ne fait pas chaud, la tête appuyée dans
les jambes de sa mère, dans un demi-sommeil, il ignore où
sont ses frères, il n'en peut plus, ballotté comme
ça de jour comme de nuit, de là-bas à ici,
et la route n'est pas terminée, et son chat laissé
au pavillon, qu'est-il devenu ? Quelqu'un a-t-il pu lui donner à
manger, le protéger des bombes, le caresser sous le menton
quand il en avait envie ou sur les moustaches quand il ronronne
?
Paul prend un train vaguement semblable à ceux de cette époque.
Evidemment, il ne retrouve aucune des sensations de son enfance
Le
wagon-bar, le temps d'une bière et d'un sandwich détourne
de lui ces souvenirs fragmentaires. Ensuite, il retourne à
sa place et se plonge dans la lecture d'un magazine. Mais les souvenirs
sont les plus forts
Il se souvient
C'était la nuit quand ils sont arrivés
au pavillon de Poissy. Devant la grille stationnait un camion militaire
de l'armée allemande, bâché, peint en "
vert feldgrau ". Un détail : devant le moteur, il y
avait une grille en fer découpée, d'une forme qui
avait attiré son attention. La maison était occupée,
la cuisine était devenue commune avec les soldats d'occupation.
La salle à manger était devenue leur domaine. La famille
apprit à les connaître. Ce n'étaient pas des
soldats de métier et devant la blondeur de Petit-Paul, ils
s'attendrissaient, lui caressaient les joues, peut être même
lui donnaient-ils des bombons ?
Mais, c'est d'abord l'inquiétude: Depuis le moment du retour,
cette inquiétude ne l'avait pas quitté: qu'était
devenu son chat qu'il avait dû abandonner au moment de l'exode
?
Avait-il pu survivre à tous ces événements,
aux bombardements, à l'occupation
Petit-Paul l'a recherché
des heures durant, en vain
Son image est restée dans
sa mémoire, seule consolation
Au-cours de sa vie, il
a eu d'autres chats, ils étaient pour lui comme les lointains
frères de celui-là
Les animaux vivent les mêmes
malheurs que leurs maîtres
Il se souvient
Un soir, après avoir joué de
l'accordéon, (un de ces hommes jouait tous les soirs de cet
instrument), un coup de spleen sûrement, l'un d'eux ouvre
son portefeuille et montre à la mère les photos de
ses enfants. Il ne parle pas un mot de français et elle pas
un mot d'allemand, mais c'est facile de comprendre, surtout quand
il se lève et jette au sol sa vareuse, la piétine
en disant que la guerre " c'est une saloperie " en répétant
ce mot de " kaput " plusieurs fois
Il se souvient
C'est l'hiver 1940 ou l'hiver 1941, il fait
froid et il n'y a pas de chauffage dans le pavillon au trois-quarts
occupé par des soldats Allemands, seule la cuisinière
à charbon et bois dispense quelque chaleur. Des engelures
aux pieds craquellent douloureusement la peau de Petit-Paul
Alors, sa mère ouvre la lourde porte du four, en émail,
de bonne fabrication d'avant-guerre, elle l'assoie devant, sur une
chaise de cuisine, à hauteur, enlève ses grosses chaussettes
de laine qu'elle avait elle-même tricotées avec de
la laine récupérée sur d'anciennes chaussettes
de ses autres enfants, elle lui masse les doigts de pieds
Presque soixante ans après il se souvient de cela, de cette
chaleur, de ce contact, de ses mains sur sa peau
Puis, elle
les enfourne doucement dans le four, la chaleur épaisse,
enveloppante qui lui cuit les membres, le ressuscite, lui offre
un large supplément de vie, la chaleur monte rapidement jusqu'aux
joues et illumine tout son visage
Joie intense, bonheur indicible
Et puis ce souvenir des topinambours, plats devant lesquels il restait
muet quand sa mère ne désarmait pas, elle avait le
don de ne pas se mettre en colère, mais lui resservait le
même plat aux repas suivants. Il mâchouillait le légume
par petits coups de mâchoires, imperceptibles, abondamment
arrosés de salive, mais rien n'y faisait, cela avait du mal
à descendre et à la deuxième voire la troisième
tentative, il fallait arriver, entre la mère et lui, à
une sorte de concordat: à la moitié de l'assiette
avalée, il déclarait forfait et elle mettait fin au
supplice en enlevant l'assiette.
Quand l'appétit de vivre diminue en vous à petits
pas comme une bougie qui vacille et qui fume, alors, de nouveau
la vie devient becquée : petites journées, petits
repas, petits bonheurs, petits chagrins
Quant à lui, son appétit de vivre est toujours là,
mais parfois il observe des absences, des moments de relâche,
des moments de vide. Dans ces moments d'absence, un certain vague
à l'âme s'installe pour quelques heures, jamais plus,
une sorte d'intermezzo, comme à la télévision
quand il y a une coupure d'émetteur et que l'on vous passe
des images sans suite sur des musiques insignifiantes ; comme au
restaurant quand le serveur tarde à venir vous servir le
plat suivant et que vous vous rabattez sur la corbeille de pain.
La joie de vivre demande de l'entretien, une volonté de tous
les instants et quand vient le temps de la lassitude, les bras ont
tendance à rester baissés, alors, il faut réagir,
se reprendre, à nouveau se donner quelques parts d'envie,
même si ces parts sont portions congrues, avoir envie de nouveau,
envie d'aimer la vie, envie d'aimer les autres, pas seulement soi-même,
mais les autres, tous les autres, lointains ou proches, envie d'être
vivant, quoi !
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