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Une photographie de Catherine Merdy

Quatre saisons en enfer

de Jeanne Cordelier


« Mama, stomach zéro. Stomach zéro, mama »

La voiture, une 4x4, qui portait une plaque américaine, un rêve en soi! était arrêtée à un feu rouge à Mascal Square, encore appelée Confusion Square après que le Lieutenant-Colonel Mengistu Haile-Mariam l’ait rebaptisé Square de la Révolution. Mais également parce qu’en cet endroit de la ville confluent nombre de routes, toutes semblablement encombrées de véhicules pour la plupart bons pour la casse.

L’enfant qui répétait son lamento, en se barrant l’estomac d’une main et en tendant l’autre, ne devait guère avoir plus de six ans. Le chauffeur me lançait des œillades d’impuissance. La ville foisonnait d’enfants qui avaient « stomach zéro ». De jeunes filles qui pour ne pas l’avoir, vendaient leurs corps en bouton. Les rues, transformées en vitrines du malheur, exhalaient le désespoir.

Les feux rouges étaient mon cauchemar, car chacun apportait sa marée d’estropiés. Il m’arrivait devant l’afflux de remonter ma vitre. Mais la plupart du temps, je la laissais baissée, feignant de ne pas sentir sur mon bras nu le souffle brûlant des damnés. La main rugueuse d’un bébé. Le sein desséché de sa mère.

Le feu passa au vert et la voiture tourna à droite pour prendre Asmara Road. Les fortes pluies des derniers jours avaient transformé la ville en bourbier. Dans les excavations nombreuses des enfants pataugeaient. Et ceux qui ne le faisaient pas tournaient en rond, entre les jambes écartées de leur mères, qui adossées à une pierre ou à une motte de terre, ne regardaient nulle part. Les plus grands se lavaient la tête dans les flaques noires, s’y miraient. D’autres shootaient dans des balles de chiffon, imbibées d’eau.

Assis ou couchés, parmi les ordures, tous âges, tous sexes confondus, des corps à perte de vue. Certains comme raides, d’autres ramassés sur eux-même, certains enveloppés de guenilles, de papier journal, de plastique, de boue, d’autres demi-nus. Entre-eux à la recherche d’une hypothétique pitance allaient et venaient des chiens faméliques, la queue basse et le poil hirsute. Il y avait aussi des chiens morts. Des moutons placides qui paissaient, des ânes qui trottaient comme emportés par le poids de leur charge. Et par-dessus tout ça, le ciel redevenu serein, d’un bleu si pur, si lumineux, qu’il en faisait cligner des yeux. Mais personne ne songeait à le regarder. Les têtes restaient ployées sur la terre détrempée. Nous aurions pris une autre route que ça aurait été le même spectacle.

Démunis de tout, malades, affamés, parfois en proie à la folie, les parias avaient fait des trottoirs de la ville leur univers. Sur terre, mais déjà en enfer. Ils me faisaient penser à des exilés dans leur propre pays. À des exilés de la vie.

Nous allions arriver à notre lieu de destination. Quand j’aperçus soudain un homme nu assis sous un arbre. Il portait une grosse pierre sur la tête et avait l’immobilité d’une statue. Je le fis remarquer au chauffeur et lui demandais s'il avait déjà vu cet homme. Il me répondit par l'affirmative. Je lui demandais alors s'il savait pourquoi cet homme déjà nu et squelettique portait en plus une pierre sur la tête. Le chauffeur réfléchi et sans quitter la route des yeux, au bout d'un moment, il me dit : « C’est peut-être pour ne pas la perdre. »

Jeanne Cordelier, Addis Abeba 29.8 2000