Une photographie de Yann Beauson

Dans le temps des planchers cirés et des chansons

par Lysette Brochu

Enfances

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Étrange, ce phénomène de l’enregistrement de nos souvenirs.

Les grands événements s’estompent dans notre mémoire et ne restent vivants que banalité quotidienne ou moment ordinaire d’une journée comme tant d’autres.

Je me demande souvent pourquoi mon esprit a choisi de conserver certaines images, plutôt que d’autres, comme celle de mon père qui arrive à la maison, rue Montagne, à Sudbury, en mil neuf cent cinquante, le journal La Patrie sous un bras, un sac d’épicerie dans l’autre.

Je revois ma mère, couverte de son tablier, ses cheveux pincés en chignon, l’accueillir, joyeuse, à la porte.

J’entends encore leur conversation :

- T’as pas oublié la cire jaune, la fleur, pi les groceries, hein René?

- Non Simone. Pi j’ai pas oublié le pain tranché, pi la m’lasse, les bananes mûres pi la crème. Tout ce que tu m’as demandé.

- Bon ben, occupe-toé des p’tits, le temps que je finisse de cirer mon plancher de cuisine. Tu
l’poliras, si tu veux, après souper, pendant que j’nourrirai le bébé.


- Simone, sois raisonnable, laisse-moi l’finir. T’as l’air fatigué! J’aime pas t’voir à quatre pattes par terre. Tu devrais prendre la moppe. Tu vas t’éreinter le dos pi dans ta condition...

- Non non! C'est mon ouvrage! Justement, tu vas faire les coins trop ronds, pi tu vas tout salir les quarts de rond. J’aime mieux faire mon vendredi toute seule. J’ai l’habitude!

Papa nous amenait, les trois plus grands, dans le salon, pendant que le bébé faisait sa sieste dans le parc.

Je n’avais pas encore cinq ans, mais je devinais déjà qu’il jouait le beau rôle.

Nous aimions tant l’entendre, de sa voix forte, mais tendre, nous lire les bandes dessinées de Toto et Titi ou Philomène et Sloggo.

Parfois, les odeurs de macaroni aux tomates se mêlaient à celle de la cire que maman étalait, sans la ménager, sur le prélart de la pièce à côté. Ma mère a toujours su faire des bons plats, malgré toutes les corvées domestiques, et elle accomplissait tout, en même temps.

Nous savions que le souper ne tarderait pas et nous anticipions le plaisir fou que nous aurions, en soirée, venu le moment de polir ce parquet ciré.

Après la lecture des bandes dessinées, papa nous lisait aussi quelques en-têtes du journal.

Un en-tête avait su m'intriguer particulièrement : Des religieuses fabriquent des bébés pour Noël.

Moi qui voulais savoir comment on faisait des bébés! J’en avais des questions à poser.

Quelle déception! Les religieuses montaient des crèches avec des petits Jésus de cire.

Je ne percerais pas les mystères de la vie ce jour-là et j’apprendrais à me méfier des titres
journalistiques.

Plus tôt dans la journée, en prévision du grand barda, Maman avait poussé la table de cuisine et les chaises dans le vivoir.

Elle venait donc, maintenant, vers nous, nos assiettes bien chaudes à la main, en s’énervant un peu.

- Vite! Grouillez-vous! La table est appareillée. Assisez-vous pendant qu’c’est chaud. J’vas aller chercher vos verres de lait. Pi faites attention. J’veux pas en voir un qui renverse son verre...

Dans notre décor du vendredi soir, jour maigre, nous mangions notre repas, sans viande et sans chagrin, après avoir remercié le Bon Dieu pour la nourriture qui garnissait notre table.

C’était toujours mon repas préféré, car nous avions droit à des binnes en canne, quel délice, et à des cornichons sucrés.

Mon petit frère faisait rire toute la famille lorsque, de sa prononciation zézayante et ses mots transformés, il baragouinait :

- Z’veux d’autre maraconi pi des zardines itou.

Après le dessert, pomme sucrée au four ou du pain croûté, trempé dans la m'lasse, mes parents travaillaient ensemble à débarrasser la table, à laver la vaisselle et à récurer les chaudrons.

Nous courions, en rond, dans le salon, chantant à tue-tête, "Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y’est pas… ", jusqu’à ce que papa vienne nous chercher.

- V’nez les enfants. Hora! Lysette, Gaëtane, Réal… C’est l’heure de faire briller c’te plancher-là.

Il sortait l’immense cireuse-brosse de son armoire et tous les trois, nous y montions. Il fallait bien se tenir pendant que papa poussait l’appareil, le tirait, le repoussait et le tirait encore.

Il chantait : " Youppe! Youppe! Sur la cireuse, votre mère est ben courageuse… "

J’entends ma sœur rire à coeur joie et mon frère crier "plus vite, encore plus vite". C’était notre danse du vendredi soir.

Papa prétendait que grâce à notre poids, il pouvait mieux frotter le plancher.

Maman, assise, à son tour dans le salon, s’occupait de Tit-Guy.

Je me sentais si bien, le ventre plein, dans ce foyer propre, près d’un père qui s’amusait autant que nous et une mère qui supervisait en s’exclamant à tous moments :

- Pas si vite René. Les p’tits vont tomber…T’es fou, mon mari. Le plancher va être ben beau, mais toé, tu vas être épuisé. Aye! Oublie pas c’te coin-là…