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Depuis vingt-cinq ans, cet architecte n’avait rien fait de ses dix doigts. Travailler était vulgaire et inutile à ses yeux anesthésiés. Quoi de plus efficace qu’une équipe de secrétaires, d’assistants, de chefs de projets et de contremaîtres ? Lui se contentait d’ouvrir la bouche et les mots qui en glissaient roulaient silencieusement jusqu’aux oreilles de ses petites mains. La bouche à peine refermée, chacun s’éparpillait en courant pour assouvir les désirs du maître. Tous ces larbins ressemblaient aux perles d’un collier. On ne les voyait plus individuellement. Groupés, ils mettaient en valeur celui qui les portait.
Pourtant, Rüdi Calabro était loin d’être ce qu’on croyait. Il ne semblait qu’apparence. Rien de plus normal, me répondrez-vous, pour un architecte. Un architecte construit et baigne dans le réel… Pas Rüdi.
Rüdi, lui, était ailleurs. Il y avait bien des années que sa bouche et sa main, mécaniquement, laissaient glisser les mots ou les plans jusqu’au commun des mortels, mais ce n’était là qu’un instinct de survie. Il s’agissait de garder la façade propre. Derrière cette façade, l’immeuble entier était éventré. Il n’était plus qu’un vide.
Ce vide s’était construit peu à peu, comme on monte un escalier. Et un jour, il n’y eut plus que cette façade. Une façade magnifique. Rüdi était bel homme. Grand, carré d’épaule, il possédait la chevelure de jais et le regard de velours hérités de son père sicilien. La peau basanée par les journées étirées sur les chantiers, puis sur la plate-forme de son yacht. C’est ainsi que tout son être s’est disloqué.
Quelquefois, Rüdi fermait les yeux. Il se le permettait quand il commençait un nouveau projet. Il était acquis par toute l’équipe que le maître avait besoin de solitude. Il restait enfermé dans son bureau, seul, sans parler ni dessiner.
Il commençait par appeler Sabrina. Sabrina était son assistante préférée. C’était une jeune femme de vingt-cinq ans, qui avait fait la St Martin’s school of design, était trilingue, d’origine sicilienne comme lui. Il cachait cette préférence, afin de protéger la jeune femme. Non qu’il craigne les potins, mais pour sauvegarder son jardin secret. Nul ne devait savoir pourquoi il l’aimait, par quel secret elle seule apaisait son cœur tourmenté. Sabrina n’était pas belle. Elle ne montrait pas les formes parfaites de toutes celles qu’il côtoyait dans les soirées et les réunions. Elle était tout simplement drôle et sans artifices. Il lui avait demandé de ne s’habiller qu’en tailleur, prétextant le standing du cabinet. C’est qu’en réalité, elle était la seule à s’habiller comme bon lui semblait. Là où les autres mettait un point d’honneur à montrer une décontraction très étudiée, elle se contentait de mettre ce qu’il lui semblait pratique, joli, en un mot, ce qu’elle aimait.
Or, dans ce milieu, se montrer tel qu’on est relevait d’une suprême dégénérescence. Il l’avait plié à ses ordres, pour être le seul à connaître sa vraie personnalité : celle d’une fille saine et joyeuse. Lui seule, désormais, savait. Et il se sentait moins seul.
Sabrina lui lisait le cahier des charges. Il écoutait. Puis il lui souriait,
« Merci ». Elle était la seule à bénéficier de cette grâce suprême. Le jour de son embauche, il lui avait demandé ses prétentions salariales.
« Aucunes. Bonjour, merci et au revoir suffiront. C’est plus rare dans ce métier qu’une prime.» Il l’avait embauchée.
Sur ce merci, elle sortait en refermant la porte. Rüdi restait seul. Assis devant sa table en fibre de carbone, il regardait le mur. Puis, le visage dans les mains, l’œil vissé dans la baie vitrée, il s’évadait dans ses souvenirs.
Il était jeune, il avait vingt ans. Il était étudiant aux Beaux Arts et amoureux d’un des modèles qui posait pour les nus, à 120 francs de l’heure. Et en la regardant, il comprenait brusquement que l’humain était la seule chose intéressante à construire. Mais comment faire ? Seul Dieu façonne le corps à partir du néant. Les hommes n’ont pas cette faculté. Ils n’ont que celle de construire l’inerte, maison, objet ou véhicule. Ou créer du vivant invisible, livre, chanson. A quoi bon construire de l’invisible, se demanda Rüdi, puisque personne ne comprendra. Il lui fallait s’orienter vers le visible, le plus impressionnant, le plus criant, ce qui brillerait à la face du monde et lui permettrait peut-être, un jour, d’être entendu par une âme sœur.
A vingt-huit ans, il était aux côtés du maire de Londres pour inaugurer la rotonde du Victoria and Albert Museum. Deux mille huit cent trente-cinq invités, cent dix-huit journalistes. Il y eut un discours, des articles, un reportage. Il fut invité sur un plateau de télévision. On vanta son talent, on encensa sa jeunesse, on s’écria sur sa maîtrise des volumes … Mais personne ne parla de son être, ne chercha à comprendre pourquoi il avait imaginé cette coupole en forme de coquille d’escargot qui s’intégrait si miraculeusement à l’édifice victorien.
Il était désespéré. Il avait échoué. La rage le saisit aux tripes et ne le lâcha plus. Chaque année lui apporta un projet plus grandiose, il dessina comme un chien, les yeux dans le vide, en rêvant de cyprès, de belles filles nues, de chevelures d’enfants, de mains de vieux. Et les bâtiments s’élevaient, élancés, filiformes, sinueux, torturés, à l’image de ses désirs. Et les critiques, de plus en plus exaltées, s’époumonaient sur ces chefs-d’œuvre sans rien voir. Et Rüdi sombra dans le désespoir au point de commettre l’irréparable.
Il rencontrait Edith. A trente –cinq ans, déjà au bord de la gloire, il était encensé et amer. Edith était du bon côté de la quarantaine. Elle transpirait la force et elle su le convaincre. La vie, à ses côtés, serait telle qu’on voulait l’obliger à la vivre. Alors il l’épousa. Elle se traîna dans toutes les soirées, l’enchaînant à sa suite. Elle lui obtint, par les plus vieux moyens du monde, les grâces des plus grands. Il alla de succès en succès, renonçant définitivement à offrir aux autres ce qu’il avait dans le cœur.
Il a quatre ans. Sa mère lui donne une pomme ; elle va la cueillir elle-même, se haussant sur la pointe de ses pieds nus. Son bras rond effleure la branche qui frémit et laisse tomber le fruit ; c’est à cet instant qu’il découvre la beauté. Une femme, un arbre, le ciel bleu.
Il a quinze ans. Son père, ému jusqu’aux larmes, lui dit « tu es intelligent, mon fils ». Rüdi vient d’obtenir une bourse pour entrer au lycée à Palerme. Il va travailler dur pour mériter cet amour inconditionnel que lui vouent ses parents.
De voyages en voyages, il découvre les palaces, les restaurants les plus succulents, les avions rapides, les costumes sur-mesure. Mais rien ne surpasse la beauté du pommier, du ciel bleu, du bras bronzé qui se tend vers une pomme. Ni les ors ni la gloire n’occultent la fierté emplissant les yeux noirs et la voix grave « tu es intelligent, mon fils ».
Alors Rüdi se travestit. Il se déguise d’un tee-shirt et d’un jean sale, rêve encore au ciel de Sicile, et au vent sur les tuiles romaines. Cette apparence est loin d’éloigner les importuns qui s’accordent à lui trouver « quelque chose », Rüdi est considéré comme un original, compliment absolu dans le milieu du design. Cela fait courir les femmes lascives attirées par son aura : « c’est Rüdi Calati, le grand architecte… »
Et toujours Edith, qui s’acharne à le pousser, à le traîner, à le modeler selon son désir. Mue par une vanité sans égale, elle le tord chaque jour pour en extraire le suc : « tu es le plus grand architecte contemporain, tu as du génie, regarde-toi donc, pauvre imbécile ! ». Elle le considère avec les sentiments qu’on éprouve pour un ascenseur. Elle ne voit en lui qu’abîme de talents et de gloire. Il est son Penseur, qu’elle montre telle un Rodin aux snobs : « Voyez quel homme est mon mari ! Comme il est beau, connu et faiseur de richesses ! Il est à moi, regardez-le mais n’y touchez pas, je suis son Pygmalion. » Comme l’horizon qui s’éloigne quand on s’en approche, Rüdi se sent de plus en plus loin du rire maternel et de la fierté paternelle…
Un soir, sur la côte, il voit une femme blonde. Elle ne ressemble pas aux autres. Elle dîne en compagnie d’une de ces femmes qu’il connaît bien. Jolie, gâtée et malheureuse. Mais la jeune femme blonde est différente. Elle ressemble à Sabrina. Elle ressemble à sa mère. Aucune étincelle avide ne s’allume dans ses yeux quand elle le regarde par hasard. Elle semble gênée qu’il la dévisage. Elle le trouve grossier et vulgaire. Elle ne l’adule pas.
Il la trouve fascinante. Belle comme un pommier ou un ciel sicilien. Vraie. Il la recroise à plusieurs reprises. Elle en paraît choquée. Pas flattée. Elle est toujours sur ses gardes, comme s’il était un vulgaire hussard et non « Rüdi Calati, le plus grand architecte contemporain… »
Aujourd’hui, le cahier des charges concerne un musée d’art primitif. Rüdi ferme les yeux. Il revoit le visage émacié de la jeune femme blonde. Ses yeux marrons. Son air effarouché. Et sa main dessine des arcs gothiques cassés jusqu’à la torture. D’un trait de plus en plus rapide, il inscrit des cotes à la limite de l’impossible. Il trace des portes exigües, sous dimensionnées par rapport à l’ensemble. Les murs s’élèvent à ras de terre comme craintifs, taillés d’une brique de lave obscure. Des fenêtres vitrées de vert, couleur improbable.
Il reste dans son monde des heures. Plus rien n’existe, que cette volonté farouche de transcrire cette femme qui l’a touchée jusqu’au cœur. Pour la première fois depuis son adolescence, il se sent vivant. Il a été reconnu. On a vu ce qu’il était en vérité. Un enfant caché d’immenses bâtiments.
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