Une photographie de Yann Beauson

PERE NOEL ET MERE L’OIE

par Alain Drouillet

Enfances

Sommaire

Par une aube de givre
oiseaux posés sur la neige
dentelle dans la brume
nez d’enfant écrasé sur la vitre
magie blanche
Déchirure du brouillard
blancheur griffée vol immobile volé à l’éternité
envergure inconnue sous ces latitudes
quelque chose de préhistorique
Appelé mon père
Cri
gorge remplie de neige coupante
personne ne me croit
déjà envolés
pourtant je les ai vus
je sais désormais qu’il est un pays
où vont les oiseaux
où l’on peut les nommer
en une langue inconnue métallique et heurtée
je prendrai le bâton du voyage
j’irai vers eux
leur cri déjà m’appelle
bientôt se poseront sur mon épaule
et mangeront sur ma bouche
je saurai les nommer
individuellement
on verra que leur gris est la souveraine couleur
il fait gris quand je ne sais pas si elle m’aime
les chats gris sont les plus difficiles à apprivoiser
mais aussi les plus affectueux
Quel imbécile a dit que la nuit tous les chats sont gris
la nuit seuls les chats gris sont gris
la nuit n’a jamais fait d’un serf un roi
ni de l’eau du vin
sauf si l’on est très gris.
Agitant leurs ailes de cendre
flammes vivantes d’un souvenir de feu
brillant comme la glace des statues de Kharbin
sur les marches de Chine
ils indiquent les bornes entre ciel et terre.
Posés en cercle sur la haie de fusain
rose d’alchimie qui renaît de la cendre
poussière terrestre soulevée par le vent de Patagonie
à une heure de cheval de Comodoro Rivadavia
sur des chemins vierges
ils se dissolvent dans un rêve de plomb.
Je ne peux désormais les voir qu’à travers les larmes
au milieu des rêves
dont l’homme de la Barque
a dit qu’ils étaient la vie même
émissaires d’un royaume très ancien
messagers des contrées futures
et de l’inusable espoir
qui du rocher d’Horeb fait jaillir les fontaines.
L’éventail de leurs ailes se déploie en un souffle si doux
qu’il berce les chimères
évaporées entre les saules.
Il me suffira de les convoquer
j’entends déjà sur le vent
la caresse de leurs ailes
il ne reste plus rien des terreurs de la nuit
Les oiseaux sont revenus
portant sur leur duvet l’enveloppe grise
d’une lettre de mes vieux
qui habitent sur le bon côté des choses
les nouvelles sont bonnes …
d’ailleurs ils m’envoient un jeu de l’oie cendrée
et deux oranges.
C’est Noël.