Une photographie de
Yann Beausonu

Suicide en habits neufs

de Stéphane Roche

A vos amours...

Sommaire

 

Quel bien ça fait de ne plus avoir à parler. Quand tout s'est tu autour de soi, le ciel se crève pour s'ouvrir en grand. L'immobilité des choses rend moins pénible la fuite des êtres, le bouillonnement du sang, l'agitation des nerfs et des muscles. L'immensité du néant caresse. Les plaies cicatrisent. Et même le coeur adopte sa vitesse de croisière! Un inédit horizon s'était soudain levé. Cédant au charme subtil et vénéneux de la nouveauté, on y va tout droit y croire ! Jusqu'au bout de la solitude! Jusqu'au bout de la solitude, il faut en avoir frôlé des êtres, respiré des vies, caressé et griffé des âmes pour enfin s'y cogner. Au-delà de la frénésie d'émotions incongrues, factices ou véritables qui sait ? l'étendue de la vérité aspire au vertige et envahit, se répand en une nausée impossible à vomir. De la sueur aux larmes. À l'intérieur, un rêve encore parfois palpite. De toute son ampleur. Les apparences lui prêtent vie, l'espace d'un regard, de quelques mots échangés, dans le souffle d'une gorge qui déjà, s'étrangle. Au-delà de la frénésie, l'illusoire paroxysme de l'écueil du repos frileux, à tort décrété. Mais c'est la mort alors qui prend le dessus, et s'empare de l'instant pour le figer, le transforme en objectif, unique, exclusif! non pas à atteindre mais à retrouver, pour toujours, à jamais, à réinventer. La fusion est un piège dans lequel la peur de soi-même menace d'enfermer. Elle, ne demandait rien. Lui, attendait. Quoi ? Une ouverture dans la brume. Un appel au timbre d'évidence. Il en fut d'eux comme de tant d'autres. La mortelle rencontre au sulfureux parfum. Tendu vers le soleil, l'amour! qui s'éveille! n'est bientôt plus qu'une ombre. Le passé remémoré vaut pour tout l'or du monde. L'avenir ne s'imagine qu'en vertu des possibles ailleurs entrevus. Supposés. Jusqu'au bout de la solitude il n'y a rien, qu'un malaise ordinaire. Jusqu'au bout de la solitude, c'est là qu'il faut se rendre, et aller se perdre enfin pour enfin se trouver dans toute sa vérité. Elle est partie bien trop tôt, bien trop vite. Et sa fuite précipite sa chute. Il avait rué, à leur insu, vers le plus grand péril d'aimer hors limites, comme on aime un regret. Croquer son amertume, et la ressasser. Un regret qui forme le deuil d'un bonheur avorté. D'une joie difficile. Ses soupirs cristallisent son échec, indiquant le sens de la belle formule désespérée. Ce fut un voeu. Puis un aveu. Tout s'y résume et s'y dissout. La messe est dite. Ç'aurait pu être! ç'aurait pu être tellement autre que ça a été : une promesse tenue si fort que serrée, étreinte ; éteinte. À monter si vite, si haut, la fatalité ne pouvait que plus profonde redescendre. Retombée, elle écrase. Rejeté du havre dont le phare éclairait les étoiles au fond de ses yeux quand il lui livrait son désir, il rampe. Il s'englue à cesser peu à peu de respirer. Il étouffe. Il étouffe et ne peut s'arrêter. Rien ne cesse en lui de se tordre en tous sens, violence, sans répit sans pitié. Perdu. En soi, un songe a pourri et exhale une honteuse odeur qui imprègne toutes les pensées. Mauvaises pensées, en direction certaine vers la haine de soi. Elle ne viendra plus. Elle s'en fout cette fois vraiment pour de bon. Ne veut plus attendre. Trop peur. Trop brûlant. Trop glacé! L'abandon seul est flagrant. Elle ne reviendra pas. Douceâtre béatitude de l'impasse. Du grain de sa peau son courage s'évapore. Mais en lui son absence réside tout entière, et trace des nuées de vertige. Le manque de cette vie qui passait par là! manifeste ce vide intime qui interdit le partage! Son silence vampirise l'euphorie défunte. Sourds échos, caverneux qui hoquètent, serpentent, s'insinuent dans les veines, à chaque respiration et, en vagues intempestives s'enchaînent et se brisent aux récifs du réel. Définitif. C'est l'air qui manque alors. Premiers instants, premiers frissons! envolés. Abattus. Résister à l'espoir. Se défier des vertus du Temps. En pure perte l'oubli s'indifférencie, gouffre qui doit happer ce qui ne veut malgré tout pas se résigner. Il ignore la vérité si pesante. Refuse. Refuse. Refuse ce qui est tel qu'il est du terme à l'origine. Il glisse et se met à hurler. Et lentement s'inflige la morsure narcissique du remords à outrance. À outrance, à l'excès, et s'évader, et s'échapper, et naître en creux vers l'amour, cet amour supprimé, disparu, ne faisant plus qu'un avec le néant éternel en son éternité.



 

Stéphane Roche