Une photographie de
Yann Beausonu

Un certain janvier 2122
ou
Scènes ordinaires de la vie d'un couple au XXIIè siècle

de Michel Ostertag

A vos amours...

Sommaire

 


Cette nuit, Pierre Stéphane ne dort pas. Est-ce l'absence de sa femme Milly qui le trouble à ce point, ou bien ce travail qu'il a voulu absolument finir avant d'aller se coucher, ou encore ce repas avalé trop rapidement devant l'écran de son ordinateur ? Toujours est-il, qu'une fois couché, il ne cesse de tourner dans tous les sens à attendre que le sommeil vienne.
Ce janvier 2122 n'est pas un mois comme les autres pour Pierre Stéphane. En effet, arrive à échéance son contrat de mariage ouvert cinq ans auparavant avec sa femme Milly.
Cette loi, déjà ancienne avait, en son temps, restructuré complètement les lois sur le mariage que le monde occidental connaissait depuis des siècles, en rendant par exemple le divorce tout à fait exceptionnel. Depuis cette loi, chaque mariage s'ouvrait pour une période de cinq ans. Au terme de ce laps de temps, le contrat pouvait être abandonné ou renouvelé par tacite reconduction - c'est-à-dire sans démarche administrative, simplement en n'exprimant aucune volonté particulière, en laissant " couler " le temps, en quelque sorte. C'était ce que faisait la grande majorité des couples. Dans ce cas de figure, le contrat renouvelé l'était pour une nouvelle période de dix ans, renouvelable autant de fois qu'il était souhaité et toujours basé sur la tacite reconduction. Il fallait bien reconnaître que tous les problèmes dus au divorce - ou la plus grande majorité d'entre eux - avaient quasiment disparu au sein des états de l'Union.
Cette législation fut très dure à imposer aux couples: Les mentalités anciennes étant fortement ancrées dans les esprits et cette habitude de considérer le mariage comme définitif gardait encore, dans certaines classes sociales, de nombreux partisans. Mais des incitations fiscales très importantes avaient fini par gagner l'adhésion de la majorité requise, au point que cette loi avait été votée avec une large majorité, car étant donné son importance, le gouvernement de l'Union avait demandé à ce qu'elle soit soumise à l'ensemble de la population grâce aux votes électroniques du REC (Réseau Européen de Communication, dont l'ancêtre avait été, il y a près d'un siècle, Internet). Chacun devant son écran-clavier, après avoir longuement pris connaissance des modalités, suivi des débats télévisés interactifs, avait voté avec une large majorité (plus de 65%) pour cette réforme du mariage. L'application dans toute l'Europe eut lieu dans les deux mois qui suivirent. Les gens s'étaient passionnés pour ce grand mouvement sociologique qui allait bousculer leur vie personnelle. Les différents journaux électroniques n'arrêtaient pas de publier des études fouillées, des sondages sur des échantillons énormes afin de mieux connaître les dérives possibles de cette nouvelle façon de vivre. Ces études étaient facilitées par la langue commune à tous les pays de l'Union européenne, langue créée, il y a maintenant plus de cinquante ans par un groupe de linguistes éminents qui avaient travaillé près de dix ans pour que cette nouvelle langue, appelée Europa, voit le jour. Là aussi, il avait fallu promouvoir cette langue unique pour l'ensemble du continent européen et la chose était autrement plus complexe que la naissance - en son temps - de l'Euro, la monnaie unique ! Le pays le plus récalcitrant avait été la Grande-Bretagne qui ne voulait pas abandonner sa langue nationale pour une langue fabriquée de toutes pièces. On avait retrouvé la même restriction qu'à l'époque de l'extension de l'Euro.
À l'approche de la date d'expiration, il fallait bien s'assurer que l'un et l'autre des conjoints étaient dans les mêmes dispositions face à l'alternative : se séparer, ou continuer à vivre ensemble. C'était un moment délicat à vivre et bon nombre de ménages y perdaient leur sérénité. Jusqu'au corps médical qui ne manquait jamais de faire valoir ses griefs contre cette loi qui provoquait trop de dépressions nerveuses, voire de suicides. Et pour les couples avec enfants, les tracasseries administratives ne facilitaient pas la séparation. Ce qu'obtenaient souvent les couples ayant dépassé la fraction des cinq premières années et dont la volonté de se séparer n'était pas fortement exprimée, c'était une possibilité de réduction à cinq ans de la période normalement établie de dix ans : ainsi, une nouvelle période - plus courte, celle-là - s'ouvrait pour eux de " remise en question " de leur vie commune. Et il faut bien reconnaître qu'à la suite de cette facilité, le pourcentage de réussite était élevé.
À l'approche de chaque nouvelle échéance, la vie du couple oscillait entre rapprochement amoureux - cela se constatait par une augmentation sensible des naissances - ou franche mise au point avec étalement des griefs, jalousie exprimée, prises de position basée sur la rancœur et la mauvaise foi. Toute la variété des sentiments s'étalait au grand jour. " Mais c'était pour le plus grand bien des couples ! " avait assuré le législateur.
Pierre Stéphane aimait comme au premier jour sa chère Milly. Mais il se reconnaissait volage et faible devant les empressements de certaines de ses amies… Il ne savait pas dire non ! Milly n'en n'avait jamais rien su, ce qui le rassurait un peu. Au sujet de sa femme, il aurait mis la main à couper qu'elle lui était restée fidèle pendant ces cinq ans de vie commune. Bien que depuis plus d'un mois, il la sentait réticente vis-à-vis de lui, moins causante et même par moments comme absente, le regard fixe. Il n'osait l'aborder de front et provoquer une discussion qu'à coup sûr il ne désirait pas. Il n'était pas sûr d'y être à l'aise ; il avait toujours su éviter ce genre d'entretien. Il aimait mille fois mieux les apparences que le fond des choses. Il avait peur des larmes qui auraient fatalement coulé sur les joues de sa chère Milly. Et devant un tel spectacle, désarmé, il aurait perdu tous ses moyens, il le savait pour l'avoir plusieurs fois vécu.
Ils avaient jusqu'au 25 janvier minuit pour déclarer leur choix, et en cas de non-réponse de leur part, cela prenait, pour l'Autorité administrative, valeur d'acquiescement.
Le silence qui s'était installé entre eux deux devenait chaque jour un peu plus pesant. Pourtant, les sujets de conversation ne manquaient pas : Par exemple, une série de retards venait d'avoir lieu sur le TGV à très grande vitesse Paris-Moscou, au dernier tronçon Varsovie-Moscou, retards imputés à des défaillances techniques. Cela faisait " la une " des journaux télévisés et certains experts commençaient à évoquer une possible malveillance d'un groupe de terroristes chinois infiltrés dans les équipes de maintenance travaillant la nuit. Cette ligne était très fréquentée ; elle reliait les deux capitales en moins de 6 heures en desservant Berlin et Varsovie. L'état de Russie avait intégré l'Union, il y a déjà près de vingt ans et c'est seulement maintenant que la liaison ultra rapide voyait le jour : manque de moyens financiers et énormes difficultés techniques eu égard aux conditions climatiques extrêmes en étaient les causes principales, indépendamment d'un manque de volonté politique évident. Autre nouvelle, plus dramatique celle-ci : le matin même, on venait d'apprendre que la navette spatiale " Planète rouge ", en vol habité sur la planète Mars avait quelques difficultés au moment du retour : ses stabilisateurs avaient été endommagés par une pluie de météorites d'un poids anormalement important.
Depuis son mariage, Pierre Stéphane avait été promu à un poste de cadre supérieur directement relié à la haute direction de la multinationale qui l'employait ; en sa qualité d'ingénieur spécialisé dans des domaines de haute technicité, il était en charge de surveiller et auditer les complexes atomiques ou chimiques de son groupe. Ces complexes étaient répartis dans nombre d'états de l'Union et même au-delà comme en Mandchourie. Ce qui lui imposait de fréquents déplacements et d'hôtel en hôtel, de bureau en bureau, il avait tout naturellement constitué une sorte de réseaux de relations, voire d'amis, de façon à ce que les soirées fussent moins longues à passer. Sorties nocturnes, parties de cartes poursuivies tard dans la nuit… Les occasions de tendres liaisons étaient nombreuses et loin de Paris sa détermination de rester fidèle montra vite ses limites…
Avouer ses liaisons à Mily, il n'y avait jamais songé, car, d'après lui, c'eût été aller droit au mur, sans espoir de pardon : Il la connaissait trop pour pouvoir bénéficier d'un traitement de faveur.
Alors, à l'approche de l'échéance il se montra lâche, commença une cour en douceur, progressive, par petites touches, sans ostentation, le plus naturellement du monde. Au début, Milly n'y prit garde, ne remarqua pas ce petit changement dans son attitude vis-à-vis d'elle. Pourtant, au bout d'un moment, comme il se montrait si empressé auprès d'elle, l'idée lui vint de le lui faire remarquer :
- Tu me parais bien prévenant, mon chéri, aurais-tu des choses à te faire pardonner ?
- Quelle idée, vas-tu chercher là ! bredouilla-t-il.
Il se méfia doublement, le regard qu'elle portait sur lui le glaçait, il hésitait à deux fois avant de lui offrir un parfum ou simplement un bouquet de fleurs. Afin d'occuper le terrain, il s'abstint de partir en voyage et se focalisa sur des travaux qu'il pouvait mener chez lui, à son domicile. Quant à Milly, elle était professeur de géopolitique à l'Université Europa IV. Elle donnait ses cours sur le " Réseau Interconnecté Universitaire ", c'est-à-dire que de son poste de travail installé à son domicile, elle enseignait à un petit groupe d'étudiants les différentes matières du cursus du niveau IV, soit quatre ans après la fin des études secondaires. Les vacances du Jour de l'An se terminaient et Milly se préparait à reprendre ses cours. Et savoir depuis quelques jours, son mari à-côté d'elle lui procurait une satisfaction qu'elle avait du mal à dissimuler ; au fond d'elle-même, elle avait souffert de ses absences à répétition. Le genre de vie qu'elle menait (et qu'elle avait choisi) ne favorisait pas les relations humaines. Et si, en plus, son mari s'absentait souvent… Dans son travail d'enseignante, les contacts se faisaient uniquement par l'intermédiaire d'un écran d'ordinateur, ce qui laissait subsister un manque autant du côté de l'étudiant que du professeur, mais ce système offrait tellement d'avantages que ne serait venu à l'idée de personne d'en changer : possibilité d'imprimer les cours, les enregistrer de façon à ajuster ses propres horaires en fonction de son travail, car il était impossible d'échapper à cette obligation de mener de front étude et travail ; trouver un petit boulot afin de faire face aux dépenses de tous les jours était obligatoire.
Le jour fatidique du 25 janvier arriva, jour tant espéré ou tant craint, suivant le cas. Pierre Stéphane, en prévision, acheta une bouteille de champagne et des petits fours. Il glissa la bouteille dans le réfrigérateur. Suivant l'état d'esprit de sa femme, il la sortirait ; il était dans l'expectative, il naviguait à vue ; l'humeur de sa femme depuis ce matin était neutre, passe-partout. Ils s'étaient à peine parlé depuis le réveil. Il ne voulut pas quitter le domicile et il vit avec plaisir que sa femme avait repris sa place devant son écran à préparer ses prochains exposés.
Les heures passaient lentement. L'heure du dîner arriva. Il avait tenu à préparer lui-même le repas du soir. Il sut lui donner une tournure d'anniversaire, en fait, c'en était un : cinq ans de contrat de mariage, cela pouvait se fêter !
Sous l'effet du champagne et du vin bu tout au long du repas, Milly se montra plus enjouée. Il ne tarda pas à sonder son cœur, se rapprocha d'elle, la prit par la taille, embrassa légèrement ses lèvres. Elle laissa aller sa tête contre son épaule. Le champagne lui tournait un peu la tête…
Pierre se lança et murmura :
- Es-tu d'accord pour continuer notre union, ces cinq ans ont vite passé, tu ne trouves pas ?
- Oui, c'est vrai !
- Ta réponse, alors ?
- J'hésite encore !
Il se recula, inquiet. Il regarda la pendule, elle marquait onze heures moins le quart. Il restait un peu plus d'une heure avant la clôture du dossier.
- Qu'est-ce qui te fait hésiter ?
La réponse fusa, cinglante :
- Toi !
Il s'en voulut de lui avoir posé ce genre de question. À quoi s'attendait-il donc ?
Il ravala sa salive, ne sachant quoi lui répondre.
- Quels sont les griefs que tu me reproches ?
- De ne pas t'investir davantage dans notre couple...
- C'est-à-dire ?
Sa voix se fit plus ferme :
- Pourquoi refuses-tu, depuis le début de notre mariage, de me faire un enfant ? Tu sais que depuis le premier jour, c'est mon vœux le plus cher...
- Oh, c'est, disons, comme un principe ! répondit Pierre d'une voix faible.
En effet, dès le début de leur mariage, le sujet de disputes qui revenait souvent portait sur l'enfant qu'ils auraient ou pas. Pierre Stéphane n'en désirait pas. La chose était entendue pour lui. Ses raisons étaient d'ordre philosophique. Et ce principe était bien ancré en lui. Pour Milly, c'était tout le contraire. Elle n'envisageait pas un couple sans enfant. Il faut dire qu'elle était issue d'une famille de trois enfants, ce qui pour l'époque était considéré comme " famille nombreuse " étant donnée la politique familiale de l'Union ; politique qui imposait avec vigueur l'enfant unique, seul moyen que les autorités avaient trouvé pour imposer une démographie raisonnable. Les restrictions administratives étaient nombreuses pour qui ne respectait pas cette règle.
- Alors, réfléchis bien, tu n'as plus beaucoup de temps, ou tu accèdes à mon désir, ou bien, on arrête là notre expérience commune…
- Un ultimatum, en sorte.
- C'est un peu ça, mon chéri ! Je voudrais ouvrir avec toi un autre type d'engagement…
- Un contrat dans le contrat, en somme !
- C'est ça ! On a un enfant, ou bien on divorce.
- Quelle idée !
- Je trouve qu'un ménage sans enfant… commença Milly.
- Et l'amour, dans tout cela ?
- Cela n'a rien à voir, je t'aime toujours, sois-en sûr, mais je ne me vois pas dans un couple qui resterait seul à seul…
- Tu connais mes idées sur le sujet, je ne t'ai jamais prise en traître…Par les temps qui courent, donner la vie, c'est peut-être pas un crime, mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus intelligent à faire, ça toujours été mon idée…Tu connaissais mes idées sur le sujet quand on s'est fréquenté, ne me dis pas le contraire ! Regarde ce qui se passe aujourd'hui dans le monde….
- C'est vrai tout cela, mais il n'empêche qu'aujourd'hui, dans ma tête, c'est devenu une exigence placée au-dessus de tout le reste. C'est vrai, mais le temps a passé et ce qui était vrai hier, ne l'est plus aujourd'hui. Peux-tu comprendre cela ?
- Je peux tout comprendre, surtout venant de toi… Laisse-moi un peu de temps… quémanda Pierre.
- Non, pas ça ! Pas cette fuite ! C'est maintenant ou jamais !
- Comme tu y vas ! Laisse-moi réfléchir… car on en prend pour dix ans ! C'est pas rien, dix ans ! Et puis, tu aurais pu m'en parler un peu avant, tu crois pas ?
- Oh ! Sûrement pas ! J'te connais trop ! Tu n'as plus guère de temps, mon chéri… lui répondit-elle avec un sourire narquois.
Il marqua un long moment de réflexion, tourna autour de la pièce, sortit, alla dans la cuisine, on l'entendit ouvrir le réfrigérateur, il but quelque chose…Puis il revint :
- C'est pas une idée de ta mère, ça ? Tu es fille unique, hein !
- Laisse ma mère hors de tout cela, je t'en prie !
- Il n'empêche ! Bon, admettons que je dise oui…Mais il suffit pas de claquer dans les doigts pour avoir un enfant….Moi, je connais des couples qui ont attendu deux ans avant d'en avoir un, et ils en voulaient tous les deux…
- C'est pour cela qu'il faut commencer tout de suite !
- Ah ! bon ! Et ta contraception…. dis-moi…
- Je l'ai arrêtée il y a trois jours !
- Le coup était prémédité, alors ! Je vois que je suis battu en rase campagne… Alors, promets-moi un garçon… On l'appellera Antoine !
- Comment veux-tu la couleur de ses yeux ?
- Pas d'ironie, s'il te plait. J'y mets mes conditions. Dans tout contrat, les deux parties apportent chacune leurs conditions, tu as appris cela en faculté, non !
- Bien, allons-y comme ça. Quand commence-t-on ?
- …Tout de suite, si tu es d'accord ! répondit Pierre en commençant à déboutonner sa chemise…
Radieuse, Milly se leva, se dirigea vers le bureau et droit devant l'écran-clavier de l'ordinateur pressa d'un geste lent, avec une douceur de caresse, le bouton marche/arrêt. L'écran se drapa de noir. C'était fini pour ce soir ! Elle marqua un temps d'arrêt, puis elle retourna au salon, but une dernière goutte de champagne et rejoignit son mari dans leur chambre.
Il était minuit moins cinq minutes…



Michel Ostertag