|
Cette nuit, Pierre Stéphane ne dort pas. Est-ce l'absence
de sa femme Milly qui le trouble à ce point, ou bien ce travail
qu'il a voulu absolument finir avant d'aller se coucher, ou encore
ce repas avalé trop rapidement devant l'écran de son
ordinateur ? Toujours est-il, qu'une fois couché, il ne cesse
de tourner dans tous les sens à attendre que le sommeil vienne.
Ce janvier 2122 n'est pas un mois comme les autres pour Pierre Stéphane.
En effet, arrive à échéance son contrat de
mariage ouvert cinq ans auparavant avec sa femme Milly.
Cette loi, déjà ancienne avait, en son temps, restructuré
complètement les lois sur le mariage que le monde occidental
connaissait depuis des siècles, en rendant par exemple le
divorce tout à fait exceptionnel. Depuis cette loi, chaque
mariage s'ouvrait pour une période de cinq ans. Au terme
de ce laps de temps, le contrat pouvait être abandonné
ou renouvelé par tacite reconduction - c'est-à-dire
sans démarche administrative, simplement en n'exprimant aucune
volonté particulière, en laissant " couler "
le temps, en quelque sorte. C'était ce que faisait la grande
majorité des couples. Dans ce cas de figure, le contrat renouvelé
l'était pour une nouvelle période de dix ans, renouvelable
autant de fois qu'il était souhaité et toujours basé
sur la tacite reconduction. Il fallait bien reconnaître que
tous les problèmes dus au divorce - ou la plus grande majorité
d'entre eux - avaient quasiment disparu au sein des états
de l'Union.
Cette législation fut très dure à imposer aux
couples: Les mentalités anciennes étant fortement
ancrées dans les esprits et cette habitude de considérer
le mariage comme définitif gardait encore, dans certaines
classes sociales, de nombreux partisans. Mais des incitations fiscales
très importantes avaient fini par gagner l'adhésion
de la majorité requise, au point que cette loi avait été
votée avec une large majorité, car étant donné
son importance, le gouvernement de l'Union avait demandé
à ce qu'elle soit soumise à l'ensemble de la population
grâce aux votes électroniques du REC (Réseau
Européen de Communication, dont l'ancêtre avait été,
il y a près d'un siècle, Internet). Chacun devant
son écran-clavier, après avoir longuement pris connaissance
des modalités, suivi des débats télévisés
interactifs, avait voté avec une large majorité (plus
de 65%) pour cette réforme du mariage. L'application dans
toute l'Europe eut lieu dans les deux mois qui suivirent. Les gens
s'étaient passionnés pour ce grand mouvement sociologique
qui allait bousculer leur vie personnelle. Les différents
journaux électroniques n'arrêtaient pas de publier
des études fouillées, des sondages sur des échantillons
énormes afin de mieux connaître les dérives
possibles de cette nouvelle façon de vivre. Ces études
étaient facilitées par la langue commune à
tous les pays de l'Union européenne, langue créée,
il y a maintenant plus de cinquante ans par un groupe de linguistes
éminents qui avaient travaillé près de dix
ans pour que cette nouvelle langue, appelée Europa, voit
le jour. Là aussi, il avait fallu promouvoir cette langue
unique pour l'ensemble du continent européen et la chose
était autrement plus complexe que la naissance - en son temps
- de l'Euro, la monnaie unique ! Le pays le plus récalcitrant
avait été la Grande-Bretagne qui ne voulait pas abandonner
sa langue nationale pour une langue fabriquée de toutes pièces.
On avait retrouvé la même restriction qu'à l'époque
de l'extension de l'Euro.
À l'approche de la date d'expiration, il fallait bien s'assurer
que l'un et l'autre des conjoints étaient dans les mêmes
dispositions face à l'alternative : se séparer, ou
continuer à vivre ensemble. C'était un moment délicat
à vivre et bon nombre de ménages y perdaient leur
sérénité. Jusqu'au corps médical qui
ne manquait jamais de faire valoir ses griefs contre cette loi qui
provoquait trop de dépressions nerveuses, voire de suicides.
Et pour les couples avec enfants, les tracasseries administratives
ne facilitaient pas la séparation. Ce qu'obtenaient souvent
les couples ayant dépassé la fraction des cinq premières
années et dont la volonté de se séparer n'était
pas fortement exprimée, c'était une possibilité
de réduction à cinq ans de la période normalement
établie de dix ans : ainsi, une nouvelle période -
plus courte, celle-là - s'ouvrait pour eux de " remise
en question " de leur vie commune. Et il faut bien reconnaître
qu'à la suite de cette facilité, le pourcentage de
réussite était élevé.
À l'approche de chaque nouvelle échéance, la
vie du couple oscillait entre rapprochement amoureux - cela se constatait
par une augmentation sensible des naissances - ou franche mise au
point avec étalement des griefs, jalousie exprimée,
prises de position basée sur la rancur et la mauvaise
foi. Toute la variété des sentiments s'étalait
au grand jour. " Mais c'était pour le plus grand bien
des couples ! " avait assuré le législateur.
Pierre Stéphane aimait comme au premier jour sa chère
Milly. Mais il se reconnaissait volage et faible devant les empressements
de certaines de ses amies
Il ne savait pas dire non ! Milly
n'en n'avait jamais rien su, ce qui le rassurait un peu. Au sujet
de sa femme, il aurait mis la main à couper qu'elle lui était
restée fidèle pendant ces cinq ans de vie commune.
Bien que depuis plus d'un mois, il la sentait réticente vis-à-vis
de lui, moins causante et même par moments comme absente,
le regard fixe. Il n'osait l'aborder de front et provoquer une discussion
qu'à coup sûr il ne désirait pas. Il n'était
pas sûr d'y être à l'aise ; il avait toujours
su éviter ce genre d'entretien. Il aimait mille fois mieux
les apparences que le fond des choses. Il avait peur des larmes
qui auraient fatalement coulé sur les joues de sa chère
Milly. Et devant un tel spectacle, désarmé, il aurait
perdu tous ses moyens, il le savait pour l'avoir plusieurs fois
vécu.
Ils avaient jusqu'au 25 janvier minuit pour déclarer leur
choix, et en cas de non-réponse de leur part, cela prenait,
pour l'Autorité administrative, valeur d'acquiescement.
Le silence qui s'était installé entre eux deux devenait
chaque jour un peu plus pesant. Pourtant, les sujets de conversation
ne manquaient pas : Par exemple, une série de retards venait
d'avoir lieu sur le TGV à très grande vitesse Paris-Moscou,
au dernier tronçon Varsovie-Moscou, retards imputés
à des défaillances techniques. Cela faisait "
la une " des journaux télévisés et certains
experts commençaient à évoquer une possible
malveillance d'un groupe de terroristes chinois infiltrés
dans les équipes de maintenance travaillant la nuit. Cette
ligne était très fréquentée ; elle reliait
les deux capitales en moins de 6 heures en desservant Berlin et
Varsovie. L'état de Russie avait intégré l'Union,
il y a déjà près de vingt ans et c'est seulement
maintenant que la liaison ultra rapide voyait le jour : manque de
moyens financiers et énormes difficultés techniques
eu égard aux conditions climatiques extrêmes en étaient
les causes principales, indépendamment d'un manque de volonté
politique évident. Autre nouvelle, plus dramatique celle-ci
: le matin même, on venait d'apprendre que la navette spatiale
" Planète rouge ", en vol habité sur la
planète Mars avait quelques difficultés au moment
du retour : ses stabilisateurs avaient été endommagés
par une pluie de météorites d'un poids anormalement
important.
Depuis son mariage, Pierre Stéphane avait été
promu à un poste de cadre supérieur directement relié
à la haute direction de la multinationale qui l'employait
; en sa qualité d'ingénieur spécialisé
dans des domaines de haute technicité, il était en
charge de surveiller et auditer les complexes atomiques ou chimiques
de son groupe. Ces complexes étaient répartis dans
nombre d'états de l'Union et même au-delà comme
en Mandchourie. Ce qui lui imposait de fréquents déplacements
et d'hôtel en hôtel, de bureau en bureau, il avait tout
naturellement constitué une sorte de réseaux de relations,
voire d'amis, de façon à ce que les soirées
fussent moins longues à passer. Sorties nocturnes, parties
de cartes poursuivies tard dans la nuit
Les occasions de tendres
liaisons étaient nombreuses et loin de Paris sa détermination
de rester fidèle montra vite ses limites
Avouer ses liaisons à Mily, il n'y avait jamais songé,
car, d'après lui, c'eût été aller droit
au mur, sans espoir de pardon : Il la connaissait trop pour pouvoir
bénéficier d'un traitement de faveur.
Alors, à l'approche de l'échéance il se montra
lâche, commença une cour en douceur, progressive, par
petites touches, sans ostentation, le plus naturellement du monde.
Au début, Milly n'y prit garde, ne remarqua pas ce petit
changement dans son attitude vis-à-vis d'elle. Pourtant,
au bout d'un moment, comme il se montrait si empressé auprès
d'elle, l'idée lui vint de le lui faire remarquer :
- Tu me parais bien prévenant, mon chéri, aurais-tu
des choses à te faire pardonner ?
- Quelle idée, vas-tu chercher là ! bredouilla-t-il.
Il se méfia doublement, le regard qu'elle portait sur lui
le glaçait, il hésitait à deux fois avant de
lui offrir un parfum ou simplement un bouquet de fleurs. Afin d'occuper
le terrain, il s'abstint de partir en voyage et se focalisa sur
des travaux qu'il pouvait mener chez lui, à son domicile.
Quant à Milly, elle était professeur de géopolitique
à l'Université Europa IV. Elle donnait ses cours sur
le " Réseau Interconnecté Universitaire ",
c'est-à-dire que de son poste de travail installé
à son domicile, elle enseignait à un petit groupe
d'étudiants les différentes matières du cursus
du niveau IV, soit quatre ans après la fin des études
secondaires. Les vacances du Jour de l'An se terminaient et Milly
se préparait à reprendre ses cours. Et savoir depuis
quelques jours, son mari à-côté d'elle lui procurait
une satisfaction qu'elle avait du mal à dissimuler ; au fond
d'elle-même, elle avait souffert de ses absences à
répétition. Le genre de vie qu'elle menait (et qu'elle
avait choisi) ne favorisait pas les relations humaines. Et si, en
plus, son mari s'absentait souvent
Dans son travail d'enseignante,
les contacts se faisaient uniquement par l'intermédiaire
d'un écran d'ordinateur, ce qui laissait subsister un manque
autant du côté de l'étudiant que du professeur,
mais ce système offrait tellement d'avantages que ne serait
venu à l'idée de personne d'en changer : possibilité
d'imprimer les cours, les enregistrer de façon à ajuster
ses propres horaires en fonction de son travail, car il était
impossible d'échapper à cette obligation de mener
de front étude et travail ; trouver un petit boulot afin
de faire face aux dépenses de tous les jours était
obligatoire.
Le jour fatidique du 25 janvier arriva, jour tant espéré
ou tant craint, suivant le cas. Pierre Stéphane, en prévision,
acheta une bouteille de champagne et des petits fours. Il glissa
la bouteille dans le réfrigérateur. Suivant l'état
d'esprit de sa femme, il la sortirait ; il était dans l'expectative,
il naviguait à vue ; l'humeur de sa femme depuis ce matin
était neutre, passe-partout. Ils s'étaient à
peine parlé depuis le réveil. Il ne voulut pas quitter
le domicile et il vit avec plaisir que sa femme avait repris sa
place devant son écran à préparer ses prochains
exposés.
Les heures passaient lentement. L'heure du dîner arriva. Il
avait tenu à préparer lui-même le repas du soir.
Il sut lui donner une tournure d'anniversaire, en fait, c'en était
un : cinq ans de contrat de mariage, cela pouvait se fêter
!
Sous l'effet du champagne et du vin bu tout au long du repas, Milly
se montra plus enjouée. Il ne tarda pas à sonder son
cur, se rapprocha d'elle, la prit par la taille, embrassa
légèrement ses lèvres. Elle laissa aller sa
tête contre son épaule. Le champagne lui tournait un
peu la tête
Pierre se lança et murmura :
- Es-tu d'accord pour continuer notre union, ces cinq ans ont vite
passé, tu ne trouves pas ?
- Oui, c'est vrai !
- Ta réponse, alors ?
- J'hésite encore !
Il se recula, inquiet. Il regarda la pendule, elle marquait onze
heures moins le quart. Il restait un peu plus d'une heure avant
la clôture du dossier.
- Qu'est-ce qui te fait hésiter ?
La réponse fusa, cinglante :
- Toi !
Il s'en voulut de lui avoir posé ce genre de question. À
quoi s'attendait-il donc ?
Il ravala sa salive, ne sachant quoi lui répondre.
- Quels sont les griefs que tu me reproches ?
- De ne pas t'investir davantage dans notre couple...
- C'est-à-dire ?
Sa voix se fit plus ferme :
- Pourquoi refuses-tu, depuis le début de notre mariage,
de me faire un enfant ? Tu sais que depuis le premier jour, c'est
mon vux le plus cher...
- Oh, c'est, disons, comme un principe ! répondit Pierre
d'une voix faible.
En effet, dès le début de leur mariage, le sujet de
disputes qui revenait souvent portait sur l'enfant qu'ils auraient
ou pas. Pierre Stéphane n'en désirait pas. La chose
était entendue pour lui. Ses raisons étaient d'ordre
philosophique. Et ce principe était bien ancré en
lui. Pour Milly, c'était tout le contraire. Elle n'envisageait
pas un couple sans enfant. Il faut dire qu'elle était issue
d'une famille de trois enfants, ce qui pour l'époque était
considéré comme " famille nombreuse " étant
donnée la politique familiale de l'Union ; politique qui
imposait avec vigueur l'enfant unique, seul moyen que les autorités
avaient trouvé pour imposer une démographie raisonnable.
Les restrictions administratives étaient nombreuses pour
qui ne respectait pas cette règle.
- Alors, réfléchis bien, tu n'as plus beaucoup de
temps, ou tu accèdes à mon désir, ou bien,
on arrête là notre expérience commune
- Un ultimatum, en sorte.
- C'est un peu ça, mon chéri ! Je voudrais ouvrir
avec toi un autre type d'engagement
- Un contrat dans le contrat, en somme !
- C'est ça ! On a un enfant, ou bien on divorce.
- Quelle idée !
- Je trouve qu'un ménage sans enfant
commença
Milly.
- Et l'amour, dans tout cela ?
- Cela n'a rien à voir, je t'aime toujours, sois-en sûr,
mais je ne me vois pas dans un couple qui resterait seul à
seul
- Tu connais mes idées sur le sujet, je ne t'ai jamais prise
en traître
Par les temps qui courent, donner la vie,
c'est peut-être pas un crime, mais ce n'est pas ce qu'il y
a de plus intelligent à faire, ça toujours été
mon idée
Tu connaissais mes idées sur le sujet
quand on s'est fréquenté, ne me dis pas le contraire
! Regarde ce qui se passe aujourd'hui dans le monde
.
- C'est vrai tout cela, mais il n'empêche qu'aujourd'hui,
dans ma tête, c'est devenu une exigence placée au-dessus
de tout le reste. C'est vrai, mais le temps a passé et ce
qui était vrai hier, ne l'est plus aujourd'hui. Peux-tu comprendre
cela ?
- Je peux tout comprendre, surtout venant de toi
Laisse-moi
un peu de temps
quémanda Pierre.
- Non, pas ça ! Pas cette fuite ! C'est maintenant ou jamais
!
- Comme tu y vas ! Laisse-moi réfléchir
car
on en prend pour dix ans ! C'est pas rien, dix ans ! Et puis, tu
aurais pu m'en parler un peu avant, tu crois pas ?
- Oh ! Sûrement pas ! J'te connais trop ! Tu n'as plus guère
de temps, mon chéri
lui répondit-elle avec un
sourire narquois.
Il marqua un long moment de réflexion, tourna autour de la
pièce, sortit, alla dans la cuisine, on l'entendit ouvrir
le réfrigérateur, il but quelque chose
Puis il
revint :
- C'est pas une idée de ta mère, ça ? Tu es
fille unique, hein !
- Laisse ma mère hors de tout cela, je t'en prie !
- Il n'empêche ! Bon, admettons que je dise oui
Mais
il suffit pas de claquer dans les doigts pour avoir un enfant
.Moi,
je connais des couples qui ont attendu deux ans avant d'en avoir
un, et ils en voulaient tous les deux
- C'est pour cela qu'il faut commencer tout de suite !
- Ah ! bon ! Et ta contraception
. dis-moi
- Je l'ai arrêtée il y a trois jours !
- Le coup était prémédité, alors ! Je
vois que je suis battu en rase campagne
Alors, promets-moi
un garçon
On l'appellera Antoine !
- Comment veux-tu la couleur de ses yeux ?
- Pas d'ironie, s'il te plait. J'y mets mes conditions. Dans tout
contrat, les deux parties apportent chacune leurs conditions, tu
as appris cela en faculté, non !
- Bien, allons-y comme ça. Quand commence-t-on ?
-
Tout de suite, si tu es d'accord ! répondit Pierre
en commençant à déboutonner sa chemise
Radieuse, Milly se leva, se dirigea vers le bureau et droit devant
l'écran-clavier de l'ordinateur pressa d'un geste lent, avec
une douceur de caresse, le bouton marche/arrêt. L'écran
se drapa de noir. C'était fini pour ce soir ! Elle marqua
un temps d'arrêt, puis elle retourna au salon, but une dernière
goutte de champagne et rejoignit son mari dans leur chambre.
Il était minuit moins cinq minutes
|