Une photographie de
Yann Beausonu

A vos amours !

de Josette Haage

A vos amours...

Sommaire

 

 

Amour….Mourir… Rire et pleurer…. Rez de jardin …. Jardin secret …. Secret bien gardé …

Il devait venir la chercher ce 1er janvier et ils devaient partir ensemble aujourd'hui pour toujours…

Combien de fois aujourd'hui avait-elle commencé ce jeu tiré de son enfance ?
Mais voilà, elle n'avait plus sept ans et l'amour était comme ce jeu qui se perd dans les méandres de l'esprit…
Elle ne pouvait s'empêcher de recommencer …
Amour …. Mour… mais à part mourir, le seul mot qui lui venait à l'esprit c'était mouron … et ron et ron petit patapon …pon … et le pont n'enjambait pas aujourd'hui l'espace qui était entre elle et lui…pompon …pompette !….Ah oui, voilà ce qu'il fallait faire ….pour oublier
Elle commanda un verre, un alcool fort, le leva vers son invité attendu et trinqua …. " A nos amours".
Et puis, comme il n'était pas encore là, elle commanda un autre verre, toujours un alcool fort, le leva devant elle et trinqua…" A nos amours, qu'ils durent toujours".
Et puis, elle commanda un autre verre, le leva et trinqua…" A vos amours, le mien ne viendra pas !"

Elle était assise depuis des heures dans ce café bruyant du centre ville.

Elle croyait être en retard,
elle avait horreur d'être en retard, lui aussi d'ailleurs,
elle était arrivée haletante et transpirante. On était en hiver, il gelait à pierre fendre dehors mais sa marche précipitée lui avait donné chaud. Elle était entrée en trombe dans le café, persuadée de le trouver à leur place habituelle, mais elle s'était trouvée bête en voyant un autre couple attablé là où ils se retrouvaient dès que possible. Cette table était toujours libre quand ils se retrouvaient. Elle en était venue à penser que personne d'autre ne pouvait s'asseoir là. Elle était restée interdite quelques instants, ne sachant plus que faire. Le couple avait levé les yeux vers elle en l'apercevant immobile à côté d'eux. Ils l'avaient dévisagée. Mal à l'aise, elle s'était détournée pour trouver une autre table. Il y avait celle-là, derrière le pilier mais elle s'y était assise à contre cœur car elle ne voyait pas bien la porte et avait peur de ne pas le voir entrer. Cela lui semblait un mauvais présage.
La première heure, son cœur avait fait un bond à chaque fois que la porte s'était ouverte :le pilier lui cachant la vue, elle devait attendre quelques fractions de secondes pour voir la personne qui entrait. A force de bondir, son cœur lui faisait un peu mal.
Puis, elle avait trompé son attente en jouant à ce jeu surgi de sa mémoire, ce jeu qui vous emmène de mots en mots dans une large boucle avant de vous ramener à votre point de départ. Elle se souvenait de : j'en ai marre …marabout … bout de ficelle … selle de cheval … cheval de course … course à pied … piédestal… elle avait sauté allègrement de mots en mots mais elle s'aperçut soudain qu'elle avait perdu la suite et ne se retrouverait pas à son point de départ. Cela avait failli lui saper encore plus le moral mais il fallait se faire une raison, la ritournelle, psalmodiée en sautillant avec Anne et Constance dans la cour de récréation quand elles s'ennuyaient toutes les trois et rêvaient à ce qu'elles feraient quand elles seraient grandes, ne les avaient ramenées à leur point de départ que dans la cour de récréation. La vie s'était déroulée et c'était bien comme cela.
Elle avait essayé un autre départ : il viendra… drap de lit… lit d'hôtel… hôtel où ils se retrouvaient en cachette…
Puis un autre : je t'attends… tendrement… mentir… obligés de mentir pour cacher leur amour…
Puis encore un autre et un autre et un autre.

Elle avait commandé son quatrième verre d'alcool. Le serveur avait fait des histoires pour le lui servir disant que ce n'était pas raisonnable pour une dame de se mettre dans un état pareil. Elle était en train de lever son verre, les yeux chavirés, cherchant à quoi trinquer, quand elle entendit venant de loin une voix qui disait : " Madame, s'il vous plait, ça ne vous ennuierait pas de changer de table. J'attends quelqu'un et comment dire … euh, nous avons l'habitude de nous asseoir à celle-ci …"




 

Josette Haage