Amour
.Mourir
Rire et pleurer
. Rez de jardin
. Jardin secret
. Secret bien gardé
Il devait venir la chercher ce 1er janvier et ils devaient partir
ensemble aujourd'hui pour toujours
Combien de fois aujourd'hui avait-elle commencé ce jeu
tiré de son enfance ?
Mais voilà, elle n'avait plus sept ans et l'amour était
comme ce jeu qui se perd dans les méandres de l'esprit
Elle ne pouvait s'empêcher de recommencer
Amour
. Mour
mais à part mourir, le seul mot
qui lui venait à l'esprit c'était mouron
et ron et ron petit patapon
pon
et le pont n'enjambait
pas aujourd'hui l'espace qui était entre elle et lui
pompon
pompette !
.Ah oui, voilà ce qu'il fallait faire
.pour oublier
Elle commanda un verre, un alcool fort, le leva vers son invité
attendu et trinqua
. " A nos amours".
Et puis, comme il n'était pas encore là, elle commanda
un autre verre, toujours un alcool fort, le leva devant elle et
trinqua
" A nos amours, qu'ils durent toujours".
Et puis, elle commanda un autre verre, le leva et trinqua
"
A vos amours, le mien ne viendra pas !"
Elle était assise depuis des heures dans ce café
bruyant du centre ville.
Elle croyait être en retard,
elle avait horreur d'être en retard, lui aussi d'ailleurs,
elle était arrivée haletante et transpirante. On
était en hiver, il gelait à pierre fendre dehors
mais sa marche précipitée lui avait donné
chaud. Elle était entrée en trombe dans le café,
persuadée de le trouver à leur place habituelle,
mais elle s'était trouvée bête en voyant un
autre couple attablé là où ils se retrouvaient
dès que possible. Cette table était toujours libre
quand ils se retrouvaient. Elle en était venue à
penser que personne d'autre ne pouvait s'asseoir là. Elle
était restée interdite quelques instants, ne sachant
plus que faire. Le couple avait levé les yeux vers elle
en l'apercevant immobile à côté d'eux. Ils
l'avaient dévisagée. Mal à l'aise, elle s'était
détournée pour trouver une autre table. Il y avait
celle-là, derrière le pilier mais elle s'y était
assise à contre cur car elle ne voyait pas bien la
porte et avait peur de ne pas le voir entrer. Cela lui semblait
un mauvais présage.
La première heure, son cur avait fait un bond à
chaque fois que la porte s'était ouverte :le pilier lui
cachant la vue, elle devait attendre quelques fractions de secondes
pour voir la personne qui entrait. A force de bondir, son cur
lui faisait un peu mal.
Puis, elle avait trompé son attente en jouant à
ce jeu surgi de sa mémoire, ce jeu qui vous emmène
de mots en mots dans une large boucle avant de vous ramener à
votre point de départ. Elle se souvenait de : j'en ai marre
marabout
bout de ficelle
selle de cheval
cheval de course
course à pied
piédestal
elle avait sauté allègrement de mots en mots mais
elle s'aperçut soudain qu'elle avait perdu la suite et
ne se retrouverait pas à son point de départ. Cela
avait failli lui saper encore plus le moral mais il fallait se
faire une raison, la ritournelle, psalmodiée en sautillant
avec Anne et Constance dans la cour de récréation
quand elles s'ennuyaient toutes les trois et rêvaient à
ce qu'elles feraient quand elles seraient grandes, ne les avaient
ramenées à leur point de départ que dans
la cour de récréation. La vie s'était déroulée
et c'était bien comme cela.
Elle avait essayé un autre départ : il viendra
drap de lit
lit d'hôtel
hôtel où
ils se retrouvaient en cachette
Puis un autre : je t'attends
tendrement
mentir
obligés de mentir pour cacher leur amour
Puis encore un autre et un autre et un autre.
Elle avait commandé son quatrième verre d'alcool.
Le serveur avait fait des histoires pour le lui servir disant
que ce n'était pas raisonnable pour une dame de se mettre
dans un état pareil. Elle était en train de lever
son verre, les yeux chavirés, cherchant à quoi trinquer,
quand elle entendit venant de loin une voix qui disait : "
Madame, s'il vous plait, ça ne vous ennuierait pas de changer
de table. J'attends quelqu'un et comment dire
euh, nous
avons l'habitude de nous asseoir à celle-ci
"