Une photographie de
Yann Beausonu

Aventures

de James

A vos amours...

Sommaire

 

Ce qui aurait du être une démonstration de la puissance de leur amour, ce qui aurait pu attirer tout le monde à en faire autant, ce qui aurait peut-être fait changer les habitudes individualistes et plates en une liesse populaire, se transformait en un tour de force de la honte. Ca aurait du être le moment de la valse générale, et au diable la musique entraînante et ses musiciens à la mode. L'amour communicatif. Une vague qui aurait traversé la foule comme un éternuement, comme un fou rire collectif. Une bouffée de joie. C'était la sentence de l'opprobre, le scandale de la pudeur. Et ils dansaient avec frénésie. Ils dilapidaient une énergie colossale à affronter les regards. Les yeux plantés dans les visages qui les cernaient comme des javelots dans une cible. Quelques fuyards refusaient la confrontation. Ils détournaient le menton. Ils tournaient les talons. Mais on se mettait à parler. L'accusation de leur seule présence ne suffisait plus. Il fallait des rumeurs. Ce qu'on pensait d'eux. Des bruits circulaient. Des regards en coin, des voix. D'imperceptibles rictus de dégoût. C'était sûr, elle était la salope du village en train d'allumer la galerie. Le pauvre homme. Si maigre. C'est un drogué, évidement.
Mon père n'avait plus en tête que les tuiles, la tempête. Le danger du toit qui s'arrache sous le vent qui redouble de violence. Les corps emportés dans les tourbillons d'une tornade gigantesque. Et tous les visages menaçants. A mort les imbéciles de cette foire. Il se sentait emprisonné dans les serres d'une foule cannibale qui ne demandait qu'à se révéler. Il se sentait l'esclave de leur vision des choses, l'esclave de leurs yeux. Et l'impression de se donner en spectacle s'imposait à lui, lui vrillait les veine. Il commençait à haïr les regards qu'il croisait et leur expression de pitié affichée, de punition rédemptrice, leur convoitise alanguie. La menace des masses. La tension devenait à couteaux tirés. Il suffoquait de honte et de rancune. C'était le temps venu du bal des couteaux. Les choses allaient se clarifier dans un bain de sang. Il pouvait éclater une bagarre à mort. A tout instant. Quelqu'un allait sortir son arme. Les aveux d'une envie de meurtre passaient de bouche en bouche. Le goût du sang dans les alcools anisés. Les paroles même de la chanson vantaient sur le tempo les vertus d'un dénouement rapide. Quelqu'un allait hurler, transpercé par une lame. Un malheur allait arriver. La vengeance allait tomber. Mais plus le temps passait, et rien ne se passait.
Et le bal continuait sans que rien ne laisse paraître la hargne que chacun mettait maintenant à danser. Une fille secouait la tête et envoyait des gouttes de sa sueur éclabousser les nuques, les poitrines, les lèvres autour d'elle. La chaleur continuait à monter que pas un souffle d'air ne venait dissiper. L'orage menaçait. De plus en plus imminent. Mais le bal se poursuivait, dans l'inconscience générale. Mon père en avait le haut le coeur. Un coup de poing dans le ventre. L'envie de vomir. Il voyait sa femme qui dansait avec les hommes, d'autres hommes, et des rumeurs dans le village circulaient que la grande dame de la ville se tapait tout le monde quand le mari était tranquillement à la pêche avec papy-mamie et le gamin, au lieu de préparer la tarte aux fruits qu'elle avait promise. Il paraît même qu'elle ne fait même pas payer. Il parait qu'elle se fait prendre par plusieurs à la fois et qu'elle en redemande. La salope. Qui a essayé ? qui n'a pas essayé ? on peut arranger le coup. Il a des trous dans la vision, sa vue se trouble. Il cherche une zone claire pour y poser son regard, mais tout tourne, trop vite. Il a cette haine qui lui hante les tripes, qui reste sous sa forme inexprimé, dans une gangue, une boule de pus dans un gant de soie. Une bête parasite, un insecte vorace qui loge dans ses intestins et qui s'y transforme en chrysalide, lentement. Il faut qu'il trouve un exutoire avant qu'il ne le dévore de l'intérieur. Alors c'est la fuite dans les ruelles. Ils courent à perdre haleine. Les chevilles qui se tordent. Elle crie. Il l'entraîne. Il l'oblige à courir dans sa robe serrée. Elle n'en peut plus. Elle est étourdie, ma mère, elle lui demande de s'arrêter. Elle le prie. Il la traîne par le bras et ils descendent en glissant sur les pavés humides jusqu'à la rivière. Ils la traversent à pieds. Ils sont éclaboussés de boue, trempés jusqu'à la taille. Elle hurle. Ils continuent dans les champs en friches jusqu'au bois. Ils marchent sur les cailloux. Ils s'ouvrent les mollets sur les ronces. Cette année là, elles ont mieux poussé que jamais. Ils sont seuls dans leur rage et leur amour. Ils sont saisis par une folie légère, une folie criminelle. Soudain il la plaque dos à un rocher. Il lui appuie la nuque sur la pierre en la tenant par les cheveux. Elle se débat un peu. Mais il la prend, sauvagement, une envie de meurtre solidement vissée au ventre. Elle ne se débat plus. Enfin, elle pleure, ma mère, elle pleurait et lui aussi, il sanglotait dans ses bras. Tout ça s'est passé très vite. Et brusquement, ils ne savaient plus où ils étaient. Ils ne savaient plus ce qui s'était passé. Ils étaient trempés, de sueur et de boue. Ils étaient déshabillés. La nature les entourait, chaudement, beaucoup trop chaudement. Ils ne percevaient plus les bruit de la fête. Ils étaient à l'écart du village, et comme ils ne savaient pas de quelle manière ils avaient été vus, ils n'osaient pas y retourner. Alors, ils sont rentrés en silence, encore engourdis.

James