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Ce qui aurait du être une démonstration de la puissance
de leur amour, ce qui aurait pu attirer tout le monde à en
faire autant, ce qui aurait peut-être fait changer les habitudes
individualistes et plates en une liesse populaire, se transformait
en un tour de force de la honte. Ca aurait du être le moment
de la valse générale, et au diable la musique entraînante
et ses musiciens à la mode. L'amour communicatif. Une vague
qui aurait traversé la foule comme un éternuement,
comme un fou rire collectif. Une bouffée de joie. C'était
la sentence de l'opprobre, le scandale de la pudeur. Et ils dansaient
avec frénésie. Ils dilapidaient une énergie
colossale à affronter les regards. Les yeux plantés
dans les visages qui les cernaient comme des javelots dans une cible.
Quelques fuyards refusaient la confrontation. Ils détournaient
le menton. Ils tournaient les talons. Mais on se mettait à
parler. L'accusation de leur seule présence ne suffisait
plus. Il fallait des rumeurs. Ce qu'on pensait d'eux. Des bruits
circulaient. Des regards en coin, des voix. D'imperceptibles rictus
de dégoût. C'était sûr, elle était
la salope du village en train d'allumer la galerie. Le pauvre homme.
Si maigre. C'est un drogué, évidement.
Mon père n'avait plus en tête que les tuiles, la tempête.
Le danger du toit qui s'arrache sous le vent qui redouble de violence.
Les corps emportés dans les tourbillons d'une tornade gigantesque.
Et tous les visages menaçants. A mort les imbéciles
de cette foire. Il se sentait emprisonné dans les serres
d'une foule cannibale qui ne demandait qu'à se révéler.
Il se sentait l'esclave de leur vision des choses, l'esclave de
leurs yeux. Et l'impression de se donner en spectacle s'imposait
à lui, lui vrillait les veine. Il commençait à
haïr les regards qu'il croisait et leur expression de pitié
affichée, de punition rédemptrice, leur convoitise
alanguie. La menace des masses. La tension devenait à couteaux
tirés. Il suffoquait de honte et de rancune. C'était
le temps venu du bal des couteaux. Les choses allaient se clarifier
dans un bain de sang. Il pouvait éclater une bagarre à
mort. A tout instant. Quelqu'un allait sortir son arme. Les aveux
d'une envie de meurtre passaient de bouche en bouche. Le goût
du sang dans les alcools anisés. Les paroles même de
la chanson vantaient sur le tempo les vertus d'un dénouement
rapide. Quelqu'un allait hurler, transpercé par une lame.
Un malheur allait arriver. La vengeance allait tomber. Mais plus
le temps passait, et rien ne se passait.
Et le bal continuait sans que rien ne laisse paraître la hargne
que chacun mettait maintenant à danser. Une fille secouait
la tête et envoyait des gouttes de sa sueur éclabousser
les nuques, les poitrines, les lèvres autour d'elle. La chaleur
continuait à monter que pas un souffle d'air ne venait dissiper.
L'orage menaçait. De plus en plus imminent. Mais le bal se
poursuivait, dans l'inconscience générale. Mon père
en avait le haut le coeur. Un coup de poing dans le ventre. L'envie
de vomir. Il voyait sa femme qui dansait avec les hommes, d'autres
hommes, et des rumeurs dans le village circulaient que la grande
dame de la ville se tapait tout le monde quand le mari était
tranquillement à la pêche avec papy-mamie et le gamin,
au lieu de préparer la tarte aux fruits qu'elle avait promise.
Il paraît même qu'elle ne fait même pas payer.
Il parait qu'elle se fait prendre par plusieurs à la fois
et qu'elle en redemande. La salope. Qui a essayé ? qui n'a
pas essayé ? on peut arranger le coup. Il a des trous dans
la vision, sa vue se trouble. Il cherche une zone claire pour y
poser son regard, mais tout tourne, trop vite. Il a cette haine
qui lui hante les tripes, qui reste sous sa forme inexprimé,
dans une gangue, une boule de pus dans un gant de soie. Une bête
parasite, un insecte vorace qui loge dans ses intestins et qui s'y
transforme en chrysalide, lentement. Il faut qu'il trouve un exutoire
avant qu'il ne le dévore de l'intérieur. Alors c'est
la fuite dans les ruelles. Ils courent à perdre haleine.
Les chevilles qui se tordent. Elle crie. Il l'entraîne. Il
l'oblige à courir dans sa robe serrée. Elle n'en peut
plus. Elle est étourdie, ma mère, elle lui demande
de s'arrêter. Elle le prie. Il la traîne par le bras
et ils descendent en glissant sur les pavés humides jusqu'à
la rivière. Ils la traversent à pieds. Ils sont éclaboussés
de boue, trempés jusqu'à la taille. Elle hurle. Ils
continuent dans les champs en friches jusqu'au bois. Ils marchent
sur les cailloux. Ils s'ouvrent les mollets sur les ronces. Cette
année là, elles ont mieux poussé que jamais.
Ils sont seuls dans leur rage et leur amour. Ils sont saisis par
une folie légère, une folie criminelle. Soudain il
la plaque dos à un rocher. Il lui appuie la nuque sur la
pierre en la tenant par les cheveux. Elle se débat un peu.
Mais il la prend, sauvagement, une envie de meurtre solidement vissée
au ventre. Elle ne se débat plus. Enfin, elle pleure, ma
mère, elle pleurait et lui aussi, il sanglotait dans ses
bras. Tout ça s'est passé très vite. Et brusquement,
ils ne savaient plus où ils étaient. Ils ne savaient
plus ce qui s'était passé. Ils étaient trempés,
de sueur et de boue. Ils étaient déshabillés.
La nature les entourait, chaudement, beaucoup trop chaudement. Ils
ne percevaient plus les bruit de la fête. Ils étaient
à l'écart du village, et comme ils ne savaient pas
de quelle manière ils avaient été vus, ils
n'osaient pas y retourner. Alors, ils sont rentrés en silence,
encore engourdis.
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