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Yann Beausonu

A tous les amours

d'Anita Beldiman-Moore

A vos amours...

Sommaire

A Maia dans cette quatre-vingt neuvième année qui s'achève.

A vos amours vous ai-je dit et comme vous avez répondu !

Vingt-sept auteurs, trente-six textes qui disent l'amour sur tous les tons. Pourtant existe-t-il quelque chose de plus difficile que de dire l'amour ? Même l'amour de soi-même semble impossible à exprimer. Alors de l'autre, ce précieux inconnu ! Et ce n'est pas seulement une question de mots que l'on ne trouve pas, de moment parfait que l'on cherche desespérément. Non, mis au pied du mur de la page blanche, le problème se pose de façon autrement plus profonde : l'on ne sait pas très bien de quoi l'on veut parler au juste.

Amour, amours, sexe, passion, tout se confond pour nous confondre. L'un des poèmes que Yeats considérait parmi ses meilleurs s'intitule "Les trois buissons" (W. B. Yeats - Derniers poèmes, Verdier : 1994). Il raconte l'histoire d'une dame de jadis qui, ne pouvant souffrir de perdre son amant ni sa chasteté, fit jouer à sa chambrière son rôle la nuit afin que l'heureux homme puisse satisfaire les apétits de son corps après ceux de son âme. Ce poème est suivi de six chansons décrivant les sentiments des protagonistes :

"Il aimera mon âme comme si
De corps il n'était point du tout,
Et il aimera ton corps
Sans être dérangé par l'âme.
Que l'amour emplisse les deux mesures de l'amour
Mais garde intacte sa substance.
..............Le Seigneur ait pitié de nous"
(p.31)

dit la dame dans sa deuxième chanson.

"L'oiseau soupire après le grand air,
La pensée après je ne sais quel lieu,
La semence après la matrice.
A présent le même repos
Descend baigner l'esprit, le nid,
Et les cuisses épuisées par l'effort."
(p.33)

rêve le jeune homme engourdi.

"Comment ce garçon vigoureux
Qui repose là maintenant,
Etranger près d'une étrangère,
Est-il venu sur mon sein glacé ?
Après quoi soupirer encore ?
Une nuit étrange est venue ;
L'amour de Dieu l'a maintenu
A l'écart de tout mal.
Et le plaisir l'a rendu
Chétif comme un ver."
(p.35)

songe, très pragmatique, la chambrière.

Ces textes (et ceux qui les accompagnent dans l'original) sont des bijoux parce qu'ils posent une question essentielle : quel est le véritable amour ? Et surtout : en est-il un suppérieur à l'autre ? Le prêtre qui reçut bien plus tard la confession de la chambrière ne sembla pas le penser puisqu'il fit enterrer la brave femme aux côtés de sa chaste maîtresse et de leur bienheureux amant et que les buissons de roses plantés sur leurs tombes s'entremêlèrent inextricablement au point de n'être qu'un.
C'est l'amour qui abolit le pèché.

A l'opposé, mais toujours sur le thème de l'innocence, il y a la magistrale nouvelle de Henry James, "La condition" (Climats, coll. Micro-climats : 1994). Un jeune gentleman s'apprête à épouser la jeune femme de sa vie mais se trouve torturé par la condition qu'elle met à leur union : ne rien demander sur son passé avant que six mois ne soient révolus après leur mariage. Après maintes tentatives pour découvrir ce secret, le jeune homme demande à son meilleur ami de se faire détective en son nom. L'ami ne trouve rien, le jeune homme recule devant l'obstacle et rompt ses fillançailles. L'ami épouse la belle et... Je ne vous ferai pas l'injure de déflorer la chute, James étant un maître du genre, je vous offrirai juste un avant-goût :

"Braddle hésitait encore. "La chose... ?
- La chose ?
- Ne valait donc pas une dispute ? Ce que tu as appris voyons ?
-Mais je n'ai rien appris !
- Rien encore ? Elle n'a rien dit ?
- Je n'ai pas posé la question."
Braddle réfléchit : "Mais cela fait six mois... ?
- Sept. J'ai laissé passer l'échéance.
- Laissé passer ?" répéta Braddle d'une drôle de voix.
"Tu ferais de même à ma place.
- Ah, non, je te demande pardon !" déclara Braddle d'un ton presque triomphant. "Mais je te donne un an.
- C'est ce que j'ai fait" dit Chilver avec sérénité.
Son compagnon s'étrangla : "Tu lui as donné un an ?
-J'ai enchéri sur la condition en l'acceptant. j'ai doublé le délai."
Braddle réfléchissait à en devenir blanc.
"C'est donc que tu dois avoir peur.
- De perdre mon bonheur ?
- Oui - et le sien.
- Ma foi, fit gaiement Chilver, c'est peut-être ça, mon vieux.
- A moins, poursuivit son ami, que, dans l'intérêt général, si tu me passes l'expression, tu ne sois en train de mentir superbement." Le lent hochement de tête indulgent de Chilver fut méanmoins une réponse suffisante pour que le plus jeune se borne à ajouter aussi sèchement que possible : "Le jour où tu décideras de savoir, tu sauras.
- Je saurai, c'est certain, le jour où je poserai la question. Mais je sens maintenant que je ne la poserai jamais.
- Jamais ?
- Jamais."
(p.85-86)

C'est un amour pétri de l'autre.

Et c'est rare. Trop souvent, l'amour est contre l'autre. L'acte lui-même est souvent décrit comme une petite guerre. Une guerre où l'on se blesse, où l'on meurt. :

"Elle se redressa, toute raidie d'angoisse. Adriano aussi c'était la mort. Elle avait pensé ça. Adriano aussi c'était la mort. Cela ne voulais absolument rien dire, elle avait enfilé les mots comme dans une comptine et il en était sorti cette absurdité. Elle s'allongea à nouveau, se détendit, regarda encore les hirondelles. Peut-être n'était-ce pas si absurde ; de toute façon l'avoir pensé ne pouvait valoir que comme métaphore puisque renoncer à Adriano tuerait quelque chose en elle, l'arracherait d'un lieu momentané d'elle-même, la laisserait seule face à face avec une Valentina différente, Valentina sans Adriano, sans l'amour d'Adriano, si tant est que ce balbutiement de si peu de jours était de l'amour, si elle-même c'était de l'amour, cet abandon furieux à un corps qui la noyait et la rendait épuisée à l'abandon du soir. Alors oui, alors vu ainsi Adriano était la mort. Tout ce qui se possède est vide à venir."
"La barque ou nouvelle visite à Venise"
, Julio Cortázar - Façons de perdre, Gallimard, coll. L'étrangère : 1993
(p.93-94).

Amour autiste.

Parce qu'au fond ce qui motive tous ces torrents de mots d'amour, tout ce désir, tout ce plaisir, c'est surtout la peur de se découvrir seul. De comprendre soudain qu'être avec l'autre c'est surtout être à côté de l'autre. Et que jusque dans la plus intime des pénétrations, fut-elle physique ou mentale, nous demeurons deux, inexorablement.

"Tu dors... Je te regarde et pense à toi
Pas trop fort... Une pensée légère... L'abeille très petite
quand elle n'a pas peur et que dans son chemin
entre le rosier jaune souffre et sa ruche
elle se pose sur ma main et frotte ses mains à elle
Une pensée... calme comme un verre d'eau fraîche
où la buée s'évapore très vite même à l'ombre
Tu dors... Je ne veux pas entrer dans ton rêve
et me trouver chez toi sans avoir frappé
Ma pensée de toi marche pieds nus
et si en dormant tu soupires et gémis
ma pensée s'arrête... pose un doigt sur mes lèvres
et ne reprend sa marche que lorsque ton silence
m'assure que tu dors et que tu es loin
Tu dors... Je m'éloigne de toi... Je dérive
Je pense à autre chose pour ne pas t'éveiller
avec ces pensées obstinées qu'on entend se cogner
comme à la vitre le bourdon... qui frappe avec passion
et qui voudrait entrer entrer entrer entrer."
.................................................................................Venise
..............................................................jeudi 21 novembre 1985
"Dormeuse" - Claude Roy - A la lisière du temps, Gallimard, coll. Poésie : 1990
(p.231)

L'amour côte à côte.

Claude Roy le dit sans amertume, sans désillusion. Et peut-être est-ce cela l'amour : cette réalité assumée et vécue... longtemps. C'est cela aussi qui fait que même maladroits, déplacés, hors sujet, en avance ou en retard sur le calendrier, un mot d'amour vaut d'être dit.

Buvons ceux de nos auteurs. A vos amours !