Une photographie de
Yann Beausonu

Verroterie

de Guillaume Cingal

A vos amours...

Sommaire

 

Il prit le verre, le cassa, le fracassa, le concassa, le pila, jusqu'à n'avoir plus de doigts, ou plutôt jusqu'à ce qu'il n'eût plus de doigts inensanglantés, et il sanglota, oui, longuement, il sanglota. Il ramassa, obsessionnellement, en pleurant, les morceaux de verre brisé, les petits morceaux, les gros bouts, les brins infinitésimaux, ne disant mot, et il saignait de plus en plus, faisant des allers-retours jusqu'aux toilettes où il vidait, dans le lavabo, les bris ramassés, se lavant de son sang en même temps, se vidant petit à petit d'un peu de sang, et bientôt l'endroit, au zinc, où il avait cassé, fracassé, pilé son verre de vermouth, eh bien, c'était comme si rien ne s'y était passé, on n'aurait pas distingué la moindre miette de verre ni le moindre éclat de sang, la moindre éclaboussure, c'est sûr, et comme il regardait, droit dans les yeux, le patron, lui ses mains en sang, l'autre son éponge à la main, il s'aperçut qu'un petit sourire goguenard avait fini par se dessiner sous la moustache du patron, puis
entendit que l'autre, son éponge sale et fétide et sanglante à la main, lui
disait :
" -A vos amours ! "
Il se lécha les doigts, commanda un autre verre de vermouth.


Guillaume Cingal