Une photographie de
Yann Beausonu

Libération sexuelle en province

d'Alain René de Nilperthuis

A vos amours...

Sommaire

 

Libération sexuelle en province 1

Le militant, le prof et l'esthéticienne.

Elle s'appelait Karen ou Karine; à une ou deux voyelles près, ça n’a guère d'importance. Elle était jeune et jolie, esthéticienne, et vivait dans une tour d'HLM sympa mais HLM quand même...
Lui s'appelait Gilbert, ou peut-être Robert ou Gérard... Il était technicien et délégué syndical. Dans une usine moyenne de ville moyenne,moyenne et sous-préfecture aussi. Un hasard d'une nécessité très calculée, cette usine: "on" avait soigneusement étudié son implantation.
Pour offrir une porte de sortie "honorable" à toute une génération de petits exploitants agricoles qui s'auto-exploitaient quatorze à seize heures par jour pour moins que rien...
Tous gardaient un bout de terrain et s'estimaient très heureux de bosser huit ou neuf heures par jour chez Bidule, « une bonne boîte »,les fameux pneus Bidule du bonhomme Bidule. Tout risque de syndicalisation abusive semblait être écarté pour quelques années au moins...
Une erreur du hasard fit que ce fichu Gilbert était un militant convaincu, et convaincant. Il réussit à mettre sur pied une section syndicale, ce qui n'était pas une mince affaire et le mobilisait beaucoup dans un tel contexte. Sa copine d’esthéticienne était moins mobilisée, donc nettement plus disponible, et c'était aussi ma voisine de palier...
Et moi le prof, j'étais moi, et après "sept ans d'Afrique" et un divorce, je tentais obstinément de rester - ou de ( re- ?)devenir moi, selon les mois du calendrier et l'émoi de la journée. J'étais étiqueté "hyper-sensible"; j'avais les cheveux longs jusqu'aux épaules avec une gueule de Jésus, croix portative
intégrée...Accessoirement, parce qu'il faut bien vivre, bouffer et payer son loyer, avoir une montre et une bagnole pour aller bosser, j'étais p'tit prof de français (correct exigé ! ) au collège des Bateliers, bien plus près de la gare que de la Volga...
Parce que c'était dans l'air du temps et de ces années 70 finissantes - ou 68 retombantes - l'amiral du collège avait mis en place des cours facultatifs d'éducation sexuelle - on ne disait pas encore "affective et sexuelle" - Prudemment et avec une sagesse certaine, il avait consulté les deux associations de parents d'élèves rivales et complètement complémentaires... et aussi les élèves...et encore demandé des professeurs volontaires...
Gag: tandis que la feuille de certains collègues restait désespérément vierge sous leur nom, plus de cinquante élèves s'inscrivirent sous le mien. Etait-ce dû à mon charme mi-slave-mi-batave-mi-rave, ou à mes cheveux longs, toujours est-il que Monsieur le grand Amiral me convoqua dans son bureau cossu. Il n'alla pas par quatre ou cinq chemins - ça fait gagner du temps et de la salive
- :
« - Monsieur Z..., en tant que divorcé, vous sentez-vous apte à assurer
de l'éducation sexuelle?" - sic !-.
J’eus sans doute quelques difficultés à ne pas éclater de rire. C'est fortement déconseillé dans ce genre de situation. Je réussis je ne sais plus trop avec quels arguments "officiels" à réconforter cet auguste « brave homme », ce qui me permit pendant quelques mois de participer à une expérience au demeurant fort sympathique et enrichissante. Je dois d'ailleurs ajouter,à la décharge de "l'auguste", qu'il avait manifestement des circonstances exténuantes, et qu'il prenait effectivement le risque de payer cher cette "audace", en tant que collège public, si quelque fervent virulent et tordu de l'enseignement privé - encore très con-et-fessionnel dans le coin - avait eu le moindre prétexte pour cracher son venin...


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Libération sexuelle providentielle 2

L'envol de l'esthéticienne, ou le parcours du con-battu et du con-vaincant.

Ma propre vie de prof s’effilochait tranquillement au fil des semaines entre corrections et bulletins, conseils de classe et réunions parents-profs ou autres, lorsqu'en plein hiver ma voisine de palier fit irruption dans ma routine... si bien huilée que j'avais à peine conscience de vivoter comme un végétal dans une cave. Un dimanche soir où son copain était parti, où le copain qui logeait avec moi était également absent, Karen se jeta purement et simplement à mon cou, sur le palier, devant ma porte, vers 21 heures quinze. Je me souviens très bien de l'heure, parce que je venais juste de prendre ...mon somnifère!
Elle était jeune, fraîche et sympa... « Que faire? » comme aurait dit Lénine. La nuit fut longue et très peu lénifiante.Bizarrement, mes "performance" s’amélioraient au fil des heures, c'est-à-dire au fur et à mesure que les effets du somnifère se dissipaient. Evidemment, je me suis réveillé en retard le lundi matin.
Au collège j'ai croisé le vice-amiral adjoint, un type sympa, du reste.
Très en retard je me suis excusé en voltige: "Les somnifères! ah, les somnifères!" ...
Ce n'était que le début de quelques semaines pour le moins agitées. J'ai revu Karen, deux ou trois fois me semble-t-il, sans retrouver les élans de la première nuit. Indécrottable, pour ne pas dire incurable : encore et toujours ce besoin d'être amoureux pour m'ouvrir, sinon m'éclater. Sans doute l'un de mes rares "progrès" dans le sens de la Vie: l’accepter ...et l'assumer! Tout en prenant conscience que j'avais beau être (très) amoureux, si l'autre était (très) peu amoureuse, je ne pouvais vraiment pas être amoureux pour deux....juste un point de math élem...
Or cette Karen d’esthéticienne était "libérée", ou en bonne voie d’estampillage avec ce label tant désiré et décrié à la fois. Toujours intéressant pour les fantasmes masculins que la Femme (des autres!) soit "libérée"! ...
Karen me raconta par exemple comment, avec ses copines, elles réunissait leurs copains, dans l'un de leurs appartements HLM, pour les caresser, les faire bander et leur mesurer la queue, de préférence dans la cuisine - je n'ai jamais vraiment compris pourquoi dans la cuisine - avant bien sûr d’en tirer le meilleur usage possible dans les meilleures des positions possibles. "Il faut cultiver notre pelouse". Le Kama-Sutra se démocratisait ainsi parmi les masses laborieuses des HLM, au moins aussi rapidement et victorieusement que la pensée fortement colorée dispensée dans le petit livre rouge de Mao.
C'était aussi l'époque où, dans les jadis célèbres "petites annonces de Libé", de nombreux mecs pro-clamaient encore la dimension "éloquente" de leur calibre - étalonné dans quelles conditions ? il planait toujours un doute sur l’homo-logation -.
Une information de la plus haute importance qui émergeait enfin ailleurs que dans les graffitis sur les murs souvent obscurs des W-C publics. D'ailleurs, depuis des années, le Chasseur français - que je dévorais, pendant les vacances, chez mon grand-père abonné, par collections entières - classait bien, dans ses pages matrimoniales, les annonces par ordre croissant de revenus. Il faut reconnaître que Libé n'a jamais classé ses petites annonces à fin-alitée co...latérale par taille de calibre...
Bref, je m’étais encore fourré dans un drôle de guêpier, même si Karen ne portait jamais de guêpière. D'autant plus que le copain de l'esthéticienne était aussi le copain du copain du prof - entre militants - et le prof apprit ainsi que le délégué seindycal militant était justement parti, ce fameux premier week-end avec esthéticienne,pour chercher des paperasses afin d'épouser sa copine ...méandre d'un moment du couple...
Le prof et le syndicaliste étaient tous les deux actifs apôtres de Wilhem Reich - relu avec les lunettes d'après Mai 68... à peu près comme Staline avait dû relire Marx - ils s'essayèrent à gérer bravement et avec modernité la bonne vieille situation triangulaire si souvent indi-gérable.
L’esthéticienne fut autorisée, ou s’auto-autorisa, ou se fit autoriser par son copain à revoir le prof... mais bien sur le corps a ses raisons que la raison ... Pour le prof, le corps-accord n'y était plus.
Pour le militant, savoir sa copine dans les bras du voisin, dans l'appartement de l'autre côté du palier, fut un peu fort de café, même si les théories de la libération sexuelle se trouvaient ainsi soi-disant pleinement abreuvées. Toujours est-il qu’un soir, n’y tenant plus, le militant enjamba son balcon pour passer sur le balcon du prof. Il contempla d'abord héroïquement le début des ébats du prof et de l’esthéticienne; puis il frappa à la fenêtre ...Bien
élevé et sans somnifère, le prof les caressa vaguement tous les deux pendant qu’ils "re-faisaient" l'amour avec une émotion retrouvée pour eux, mais désormais absente pour lui...
Ils se sont finalement mariés, mais ils n'ont pas eu beaucoup d'enfants...un seul...un petit garçon je crois, environ un an après. Ils ont divorcé deux ou trois ans plus tard...
La Vie est un long fleuve relativement tranquille, souvent bordé d'arbres magnifiques, qui se reflètent dans ses eaux éclairées aux couleurs du ciel. Heureux comme un Moïse sur son Nil, porté-bercé à la fois par mon kayak "de plaisance", j'aime à distinguer de loin les superbes saules retombants, chers à Monet presqu’autant que les nymphéas.
Pas bête, mais aimant le mélo, le langage populaire les appelle tout simplement des saules pleureurs.

Alain René de Nilperthuis