Une photographie de Mari Mahr

Les animaux des deux ailleurs

de Stéphane Meliade

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"Il y a des gens qui peuvent être ailleurs quand ils veulent, ils n'ont pas besoin d'avoir un passeport."
-Jacques Prévert, Soleil de nuit

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1.

Je n'entends rien.
Des bruits recouvrent les miens.
Je penche mon oreille remplie d'animaux. Je voudrais qu'ils tombent.
Ils courent, terrorisés, comme pour échapper à un feu.
La peur les rend méchants. L'absurdité de leur voyage les martèle, les
aplatit. Ils deviennent fausses pièces, ronds factices qui roulent
d'ailleurs en ailleurs.

2.

Ils veulent m'empêcher d'entendre. Font interdire certains mots,
patrouillent en uniforme de fourrure blafarde. Un projecteur à lumière
crue, brutale, sans abri, nous découpe en deux ailleurs, nous compte.
L'ordre ne règne pas. Nul ne peut m'écarter en deux moitiés de rideaux.
Dès que j'entends, lis ou pense ton nom, je me recouvre de moi, toute
imposture arrachée de ma poitrine.
Somme toute, une portion appréciable de terre sourde se déploie entre
nous, mais elle est chaude.

3.

Une diode attentive clignote. Des gens me parlent. C'est un peu pareil.
Ils veulent savoir ce que je vais prendre comme boisson, comme plat,
comme couleur préférée, ils s'agitent autour d'une table. Le bois
étouffe les sons.
Je retrouve les animaux du dedans, cuits, rôtis, étouffés.
Je fais semblant de vivre quelques instants de distraction pour que les
gens partent et me laissent tranquille.


4.

Complice, la diode attentive se synchronise aux battements de mon coeur.
Cette lumière-là est une parole consciente de tous ses recoins.
Quelque chose émane de moi. Surgit. S'étonne de se retrouver.
Je prononce ton nom, encore.
Sous sa lueur, chaque oreille a droit à la
vie.
Ici comme ailleurs, il a le pouvoir d'innocenter le monde et d'acquiter
les animaux.
J'entends à nouveau.




Stéphane Meliade