Une photographie de Mari Mahr

La valise d'une passante

de Sandrine Bettinelli

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Le plus important, c'est de bien faire sa valise.
Le gros sac de cuir brun ouvre sa gueule béante. J'y enfourne les chandails des jours de pluie, les cotonnades d'été, les grosses chaussettes et les dessous secrets. Ma trousse de toilette, quelques produits pour la peau, du shampooing, un peigne et une brosse à dents. Le séjour sera long, j'ajoute aussi quelques objets inutiles auxquels je tiens bêtement. Des bijoux, un vieux châle…
Cela suffit. Je pourrais toujours me procurer sur place ce qui viendrait à me manquer.
A cette pensée, la panique me saisit et l'envie me prend d'empiler toutes mes possessions dans la sacoche éculée. Les endroits inconnus semblent toujours légèrement terrifiants et je connais bien cette angoisse qui m'a saisie souvent, peut-être à chacun de mes nombreux départs.
Le vertige des salles d'aéroport, depuis les hublots de la gare, regarder les boeings manœuvrer. Les salles immenses comme suspendues dans le vide du temps et la course étourdissante des passant. Une femme qui me bouscule et s'excuse dans une langue inconnue en rajustant son châle.
Je me rends cette fois dans un lieu dont j'ai beaucoup entendu parler. Il y a en fait plusieurs années que je projette ce voyage. Mais vous savez ce que c'est, si on ne se donne pas une date, il y a toujours un empêchement et on ne part jamais.
Quand je suivais mon mari, je n'avais pas à réfléchir. La décision était prise par quelqu'un d'autre, l'impératif devait être respecté. Nous nous laissions bouger d'un pays à un autre comme des pions sur un échiquier, oscillant entre le plaisir de découvrir de nouvelles couleurs, des senteurs exotiques et le regret de quitter des lieux et des personnes aimées, des habitudes auxquelles nous étions attachés comme à des pantoufles confortables.
Mais encore une fois, j'apprendrai avec prudence les codes des indigènes. Je me conformerai aux rites de l'endroit dans lequel je vivrai. Au fil des années, je suis de plus en plus rompue à cet exercice et je l'exécute avec la faculté d'adaptation du caméléon. Il ne me faut désormais plus que quelques mois pour m'orienter sans carte et sans boussole, connaître les tics linguistiques et les attitudes à éviter.
Les pays où on vous fixe dans les yeux, les villes où il vaut mieux baisser les paupières. Ne pas faire ce geste, il porte malheur. Que dois-je répondre si on me tient la porte ? Comment honorer mes amis et surtout éviter de les vexer à mort pour ce que je croyais n'être qu'un détail.
Que me manque-t-il encore ? Un bon livre pour la route ? La chambre que j'ai réservée est meublée. Je l'espère jolie et confortable. Sur la brochure, on la montrait ornée de rideaux à festons, parée de ce genre de décor sobre mais élégant où l'on peut facilement apporter sa petite touche personnelle. Mais les brochures sont parfois mensongères.
A Londres, les murs du palace suintaient d'humidité. Le papier peint se décollait et l'odeur de moisi prenait à la gorge. A Paris, nous avions repris nos valises et fui devant l'invasion des cafards. Mais à Venise, la chambre fleurie du petit hôtel donnait sur la lagune.
Cependant, l'établissement a bonne réputation et j'aurai vue sur le parc. Ce n'est certainement pas Florence mais ma santé ne me permettait pas de me rendre en Italie. Mes finances non plus d'ailleurs. J'ai dû rester modeste et me contenter d'une destination beaucoup plus proche.
Et puis l'Italie était à nous, n'est-ce-pas ? Nous redécouvrions sans nous lasser ses villes et leur caractère si différent, mais toujours aussi vif que le soleil. Où retourner ? Je voulais courir dans les champs de Sicile et toi contempler la beauté d'une place médiévale. Sienne ? Et la querelle ne cessait jamais, reprenait à chaque voyage. Nous n'étions jamais rassasiés. Et parfois, le seul moyen de nous décider était de trancher pour un lieu entièrement différent : si c'est comme ça, nous irons à Mexico !
Je ne retournerai jamais en Italie. Pas sans toi.
La sonnette retentit, j'ouvre la porte à Justin et Marion, mes petits-enfants. Je ne leur ai jamais vu l'air aussi coupable. Je ne peux m'empêcher d'en rire.
- Tu es sûre, mamie ? Sûre de ton choix ?
- Mais bien sûr, les petits. Surtout installez-vous comme vous le souhaitez pendant mon absence, n'hésitez pas à faire vivre ces vieux meubles.
Mes " petits " sont étudiants. Je les imagine avec plaisir prendre possession de leurs chambres, j'ai placé de petits cadeaux sur leurs lits. Ils inviteront leurs amis, un peu impressionnés au début par le luxe de mes vieux miroirs. Puis ils réinventeront le monde comme je l'ai fait autrefois. Je leur souhaite plus de succès que je n'en ai eu. Mais j'ai été si heureuse…
J'ai été une passante. J'ai regardé le monde tourner. Pas très rond bien sûr mais j'ai aimé chacune de ses beautés, du miroir lisse de ses lacs à l'aspérité de ses pyramides.
Je suis idiote, les départs me rendent toujours nostalgiques. Je tends la clé à Marion pour ne pas avoir à la tourner dans la serrure.
Ils n'ont pas voulu me laisser prendre un taxi. Justin lance mon sac dans le coffre de sa voiture. Le capot claque. Je m'installe à l'avant, Marion se met au volant, son frère n'aime pas conduire. Ils vont m'emmener jusqu'au bout. De toutes façons, il n'y avait pas de train ou d'avion à prendre cette fois.
Dommage. J'ai toujours aimé l'instant où la machine s'élance, quitte le quai ou le sol. La véritable seconde du départ, si brève et si intense. Le moment où enfin on n'est plus là, on n'est plus nulle part. On se retrouve suspendu dans le néant, ni départ, ni arrivée.
Mais la voiture ronronne et c'est bien aussi. Marion se force à babiller et devient très vite gaie. Elle n'est jamais triste longtemps. Justin reste plus taciturne mais je crois que le balancement de la voiture est en train de l'endormir.
Lorsque nous roulions de nuit, les phares des voitures se reflétaient sur les carrosseries. Le soir, même le bruit des moteurs semble étouffé par l'obscurité.
Je ferme les yeux aussi. Dans ma tête, des millions de trajets se mélangent : les innombrables départs en vacances, les déménagements vers des lieux inconnus et un point brillant et lointain dans l'espace, notre voyage de noces, si loin et pourtant resté si présent à mon esprit.
Mais aujourd'hui, tu m'attends au lieu de notre dernier rendez-vous tandis que je continue ma course de vivante.
Tandis que je songe, les yeux mi-clos, Marion et Justin s'interrogent : faut-il tourner à cet embranchement ? Attendre la prochaine sortie ? Prendre cette petite route de campagne ?
Nous nous perdons un peu et je les écoute s'énerver avec l'impatience de la jeunesse. Moi, j'ai dorénavant le stoïcisme de la tortue. Qu'importe que nous arrivions un peu plus tôt, un peu plus tard ? On ne m'attend pas vraiment.
Dans les prés, les fleurs blanches des pommiers brillent au soleil. Même au travers des vitres fermées, je sens leur odeur familière. Elle est inscrite dans ma mémoire, comme celle de milliers d'autres fleurs : de la banale rose aux orchidées asiatiques.
Marion murmure : " ce doit être là, tout au bout du chemin ".
Je souris : je ne me suis pas trompée, c'est joli. Une bonne bâtisse à l'air cossu. Sur la terrasse, quelques personnes lisent ou bavardent, installées dans des chaises de jardin. Quelques membres du personnel s'affairent de l'une à l'autre.
Justin pourtant n'a pas l'air de trouver la scène à son goût : " Mais enfin, mamie, tu n'as qu'un mot à dire et nous faisons demi-tour ".
Marion se tait : elle contemple les grosses lettres sculptées qui s'affichent sur le fronton " Maison de retraite ".
Je leur souris : il est toujours difficile de trouver les mots à dire à ceux qui restent. Et tandis qu'une jeune femme en blouse blanche vient prendre mon sac, je leur fais mes adieux, comme si je les abandonnais sur le quai d'une gare.

Sandrine Bettinelli