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Le plus important, c'est de bien faire sa valise.
Le gros sac de cuir brun ouvre sa gueule béante. J'y enfourne
les chandails des jours de pluie, les cotonnades d'été,
les grosses chaussettes et les dessous secrets. Ma trousse de toilette,
quelques produits pour la peau, du shampooing, un peigne et une
brosse à dents. Le séjour sera long, j'ajoute aussi
quelques objets inutiles auxquels je tiens bêtement. Des bijoux,
un vieux châle
Cela suffit. Je pourrais toujours me procurer sur place ce qui viendrait
à me manquer.
A cette pensée, la panique me saisit et l'envie me prend
d'empiler toutes mes possessions dans la sacoche éculée.
Les endroits inconnus semblent toujours légèrement
terrifiants et je connais bien cette angoisse qui m'a saisie souvent,
peut-être à chacun de mes nombreux départs.
Le vertige des salles d'aéroport, depuis les hublots de la
gare, regarder les boeings manuvrer. Les salles immenses comme
suspendues dans le vide du temps et la course étourdissante
des passant. Une femme qui me bouscule et s'excuse dans une langue
inconnue en rajustant son châle.
Je me rends cette fois dans un lieu dont j'ai beaucoup entendu parler.
Il y a en fait plusieurs années que je projette ce voyage.
Mais vous savez ce que c'est, si on ne se donne pas une date, il
y a toujours un empêchement et on ne part jamais.
Quand je suivais mon mari, je n'avais pas à réfléchir.
La décision était prise par quelqu'un d'autre, l'impératif
devait être respecté. Nous nous laissions bouger d'un
pays à un autre comme des pions sur un échiquier,
oscillant entre le plaisir de découvrir de nouvelles couleurs,
des senteurs exotiques et le regret de quitter des lieux et des
personnes aimées, des habitudes auxquelles nous étions
attachés comme à des pantoufles confortables.
Mais encore une fois, j'apprendrai avec prudence les codes des indigènes.
Je me conformerai aux rites de l'endroit dans lequel je vivrai.
Au fil des années, je suis de plus en plus rompue à
cet exercice et je l'exécute avec la faculté d'adaptation
du caméléon. Il ne me faut désormais plus que
quelques mois pour m'orienter sans carte et sans boussole, connaître
les tics linguistiques et les attitudes à éviter.
Les pays où on vous fixe dans les yeux, les villes où
il vaut mieux baisser les paupières. Ne pas faire ce geste,
il porte malheur. Que dois-je répondre si on me tient la
porte ? Comment honorer mes amis et surtout éviter de les
vexer à mort pour ce que je croyais n'être qu'un détail.
Que me manque-t-il encore ? Un bon livre pour la route ? La chambre
que j'ai réservée est meublée. Je l'espère
jolie et confortable. Sur la brochure, on la montrait ornée
de rideaux à festons, parée de ce genre de décor
sobre mais élégant où l'on peut facilement
apporter sa petite touche personnelle. Mais les brochures sont parfois
mensongères.
A Londres, les murs du palace suintaient d'humidité. Le papier
peint se décollait et l'odeur de moisi prenait à la
gorge. A Paris, nous avions repris nos valises et fui devant l'invasion
des cafards. Mais à Venise, la chambre fleurie du petit hôtel
donnait sur la lagune.
Cependant, l'établissement a bonne réputation et j'aurai
vue sur le parc. Ce n'est certainement pas Florence mais ma santé
ne me permettait pas de me rendre en Italie. Mes finances non plus
d'ailleurs. J'ai dû rester modeste et me contenter d'une destination
beaucoup plus proche.
Et puis l'Italie était à nous, n'est-ce-pas ? Nous
redécouvrions sans nous lasser ses villes et leur caractère
si différent, mais toujours aussi vif que le soleil. Où
retourner ? Je voulais courir dans les champs de Sicile et toi contempler
la beauté d'une place médiévale. Sienne ? Et
la querelle ne cessait jamais, reprenait à chaque voyage.
Nous n'étions jamais rassasiés. Et parfois, le seul
moyen de nous décider était de trancher pour un lieu
entièrement différent : si c'est comme ça,
nous irons à Mexico !
Je ne retournerai jamais en Italie. Pas sans toi.
La sonnette retentit, j'ouvre la porte à Justin et Marion,
mes petits-enfants. Je ne leur ai jamais vu l'air aussi coupable.
Je ne peux m'empêcher d'en rire.
- Tu es sûre, mamie ? Sûre de ton choix ?
- Mais bien sûr, les petits. Surtout installez-vous comme
vous le souhaitez pendant mon absence, n'hésitez pas à
faire vivre ces vieux meubles.
Mes " petits " sont étudiants. Je les imagine avec
plaisir prendre possession de leurs chambres, j'ai placé
de petits cadeaux sur leurs lits. Ils inviteront leurs amis, un
peu impressionnés au début par le luxe de mes vieux
miroirs. Puis ils réinventeront le monde comme je l'ai fait
autrefois. Je leur souhaite plus de succès que je n'en ai
eu. Mais j'ai été si heureuse
J'ai été une passante. J'ai regardé le monde
tourner. Pas très rond bien sûr mais j'ai aimé
chacune de ses beautés, du miroir lisse de ses lacs à
l'aspérité de ses pyramides.
Je suis idiote, les départs me rendent toujours nostalgiques.
Je tends la clé à Marion pour ne pas avoir à
la tourner dans la serrure.
Ils n'ont pas voulu me laisser prendre un taxi. Justin lance mon
sac dans le coffre de sa voiture. Le capot claque. Je m'installe
à l'avant, Marion se met au volant, son frère n'aime
pas conduire. Ils vont m'emmener jusqu'au bout. De toutes façons,
il n'y avait pas de train ou d'avion à prendre cette fois.
Dommage. J'ai toujours aimé l'instant où la machine
s'élance, quitte le quai ou le sol. La véritable seconde
du départ, si brève et si intense. Le moment où
enfin on n'est plus là, on n'est plus nulle part. On se retrouve
suspendu dans le néant, ni départ, ni arrivée.
Mais la voiture ronronne et c'est bien aussi. Marion se force à
babiller et devient très vite gaie. Elle n'est jamais triste
longtemps. Justin reste plus taciturne mais je crois que le balancement
de la voiture est en train de l'endormir.
Lorsque nous roulions de nuit, les phares des voitures se reflétaient
sur les carrosseries. Le soir, même le bruit des moteurs semble
étouffé par l'obscurité.
Je ferme les yeux aussi. Dans ma tête, des millions de trajets
se mélangent : les innombrables départs en vacances,
les déménagements vers des lieux inconnus et un point
brillant et lointain dans l'espace, notre voyage de noces, si loin
et pourtant resté si présent à mon esprit.
Mais aujourd'hui, tu m'attends au lieu de notre dernier rendez-vous
tandis que je continue ma course de vivante.
Tandis que je songe, les yeux mi-clos, Marion et Justin s'interrogent
: faut-il tourner à cet embranchement ? Attendre la prochaine
sortie ? Prendre cette petite route de campagne ?
Nous nous perdons un peu et je les écoute s'énerver
avec l'impatience de la jeunesse. Moi, j'ai dorénavant le
stoïcisme de la tortue. Qu'importe que nous arrivions un peu
plus tôt, un peu plus tard ? On ne m'attend pas vraiment.
Dans les prés, les fleurs blanches des pommiers brillent
au soleil. Même au travers des vitres fermées, je sens
leur odeur familière. Elle est inscrite dans ma mémoire,
comme celle de milliers d'autres fleurs : de la banale rose aux
orchidées asiatiques.
Marion murmure : " ce doit être là, tout au bout
du chemin ".
Je souris : je ne me suis pas trompée, c'est joli. Une bonne
bâtisse à l'air cossu. Sur la terrasse, quelques personnes
lisent ou bavardent, installées dans des chaises de jardin.
Quelques membres du personnel s'affairent de l'une à l'autre.
Justin pourtant n'a pas l'air de trouver la scène à
son goût : " Mais enfin, mamie, tu n'as qu'un mot à
dire et nous faisons demi-tour ".
Marion se tait : elle contemple les grosses lettres sculptées
qui s'affichent sur le fronton " Maison de retraite ".
Je leur souris : il est toujours difficile de trouver les mots à
dire à ceux qui restent. Et tandis qu'une jeune femme en
blouse blanche vient prendre mon sac, je leur fais mes adieux, comme
si je les abandonnais sur le quai d'une gare.
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