Une photographie de Mari Mahr

Amelia derrière la vitre

de Philippe Rousseau

Ailleurs

Sommaire

 

La fenêtre était grande au rez-de-chaussée, la vitre embuée, le froid humide et la matinée grise. Au travers je voyais depuis l’extérieur la silhouette d’Amélia : le vert d’un chandail surmonté d’un halo de chair et d’une tache de blondeur. J’avais revu Amélia de temps en temps, au cours de son désespoir récurrent, au cœur de ses questions sur l’utilité de sa vie, dans lesquelles elle se noyait, privée de la bouée inopinée des gestes qu’on fait vers un visage baissé en mal de tendresse lorsqu’on en a fini avec la stérilité de l’attitude conventionnelle.

Je savais que rien ne la sortirait vraiment de la poisse de vivre, rien pour refaire battre de curiosité ses paupières comme des pétales dans un vent soudain, rien si ce n’était peut-être l’autre, ce quelqu’un qui donnerait du regard et du souffle pour faire exister le cœur, qui servirait une coupe de sentiments à vivre. Mais je n’étais pas celui-là, une vitre mentale me séparait du destin d’Amélia que, ainsi que je le sentais, je ne pouvais sauver.

Une vitre réelle offrait maintenant sa page de mystère. Dans la buée le doigt traçait quelques lettres : TU L’AS. Si c’était à moi de lire cela, qu’avais-je ? Je repensais à ce qu’elle m’avait raconté, confié, demandé. Que pouvais-je avoir ? Puis je me dis que, ne m’ayant pas vu, elle s’écrivait le message à elle-même, dans son sens à elle : SA’L UT. Non pas bonjour mais ce salut qu’elle cherchait toujours, jusqu’à l’écrire dans la buée avec son apostrophe de turbulence et son espace d’incertitude.

Elle effaça alors l’apostrophe et le L : TU AS. Je me questionnai tout de même sur ce que j’aurais pu avoir, quelle clef pour son devenir. Puis je compris davantage le message dans sa tête : SA UT. L’espace d’incertitude au milieu du mot tranchait une idée : quel saut heurté allait-elle effectuer ? Quel saut fait-on dans le désespoir ? quelle hésitation au milieu ? Amélie cherchait son salut dans le saut. Je me devais d’entrer pour intercepter sa trajectoire que je devinais tragique. Je devais rectifier le message qu’elle se donnait. C’est alors que j’eus l’idée de m’approcher de la vitre et d’écrire dans la poussière humide, au-dessous de son mot : AILE

( " viens sous mon aile "), MA ( " ma tendre ").

Et de l’autre côté, comme un flash à ses sens, elle lut alors, avec cet espace d’incertitude entre les lettres ( car saurais-je si cela réussissait ?), son prénom : AM ELIA.


 

Philippe Rousseau