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En ce mois de novembre, il neigeait sur toute la région.
Le train roulait lentement dans un bruit de ferraille ; on entendait
le plancher des wagons craquer sans arrêt et les vitres cliqueter
dans leur cadre métallique.
Une sale odeur de suie chaude se répandait à travers
les compartiments.
Dans un des compartiments, un vieillard et son fils étaient
installés dès le début de la matinée
; ils étaient accompagné d'un autre homme, un médecin
qui surveillait attentivement le visage du vieil homme tandis que
le fils veillait à ce qu'il soit bien couvert et qu'il ne
prenne pas froid.
Ils avaient peu de bagages.
Ils avaient des allures de fuyards
À la station Gorbatchevo, deux policiers en civil à
la mine un peu louche montèrent et se postèrent dans
le couloir.
Au début de l'après-midi, le vieil homme se réveilla
et son fils lui fit manger une soupe d'avoine qu'il avait réchauffé
sur sa lampe.
Le père vida la casserole avec appétit et se rendormit
peu après.
Vers quatre heures de l'après-midi, le vieil homme se plaignit
d'un malaise.
Il se mit à claquer des dents et à frisonner.
Le médecin lui fit prendre sa température : il avait
38°1.
Le train venait de dépasser la gare de Dunkov.
À six heures trente-cinq, une petite gare perdue dans la
campagne enneigée s'annonçait : Astapovo.
Les trois hommes décidèrent d'abandonner le train
et de se réfugier ici.
À peine le train arrêté, le médecin sauta
du wagon et courut jusqu'au bureau.
Il revint quelques instant après avec le chef de gare.
Étant donné qu'il n'y avait pas d'hôtel à
plusieurs verstes à la ronde, le chef de gare, un brave homme,
proposa au petit groupe son hospitalité, c'est-à-dire,
deux chambres dans sa propre maison située de l'autre côté
de la voie ferrée.
Le vieil homme tant bien que mal descendit du wagon aidé
de son fils et du chef de gare et on l'emmena se réfugier
dans la salle d'attente réservée aux dames pendant
qu'on lui préparait un lit.
Le chef de gare avait voulu dresser un petit lit en fer dans son
propre salon et il n'avait pas hésité à déplacer
deux ou trois meubles afin d'offrir à son hôte le meilleur
accueil.
Une fois que la chambre fut prête, on revint le chercher.
Bien qu'on l'aidât à marcher, sa démarche était
chancelante et la tête battait d'un côté l'autre.
Les passagers du train qui étaient descendus s'étaient
groupés autour de lui et à son passage se découvrirent.
Une fois couché, le vieil homme fut prit de convulsions,
perdit conscience et finit par s'assoupir.
Le lendemain, il alla mieux et exprima l'intention de reprendre
son voyage.
Il dicta une lettre à un de ses fils et fut heureux d'entendre
les cris et les jeux des trois enfants du chef de gare qui avaient
été relégués dans une pièce voisine.
Mais au cours de la journée la fièvre remonta jusqu'à
39°8.
Le médecin de la ville vint assister le médecin qui
accompagnait le vieil homme et ils diagnostiquèrent, à
l'auscultation du poumon gauche un râle significatif d'une
pneumonie.
De plus, des crachements de sang les confirma dans leur diagnostic.
La nuit suivant, son cur devint irrégulier, sa respiration
difficile et une soif irrépressible lui brûlait la
bouche.
Au petit jour, l'annonce se répandit à travers tout
le pays que le grand Léon Nicolaïévitch Tolstoï
était malade à Astapovo et aussitôt ce fut un
branle-bas général, des membres du gouvernement aux
petit peuple ce ne fut qu'un longue émotion qui secoua tout
le pays.
Que faisait le grand homme, dans une gare perdue en pleine campagne,
un jour d'hiver loin de chez lui, vieux et malade de surcroît
? Le grand homme s'était enfui de la vie bourgeoise dont
il ne voulait plus, de sa femme Sonia qu'il ne supportait plus,
il voulait mettre un terme au divorce entre sa foi religieuse et
la vie qu'il menait. Son ailleurs était un monastère
où il avait décidé de finir sa vie. Mais il
avait trop tardé et maintenant qu'il était devenu
vieux et malade, les choses s'engageaient très mal pour lui.
Par dizaines les correspondants de presse descendaient de tous les
trains s'arrêtant à Astapovo afin de couvrir l'événement.
Les cheminots, pour ne pas déranger l'illustre malade, s'ingéniaient
à ce que les wagons fassent le moins de bruit possible, les
tampons ne s'entrechoquaient plus ; les freins ne grinçaient
plus au moindre freinage ; même la vapeur qui sortait ordinairement
avec fracas de la cheminée des locomotives devenait presque
discrète, tandis que les voyageurs, aux fenêtres, se
tordaient le cou, pour apercevoir quelque chose
Le vieil homme se mourait ; ses mains décharnées allaient
et venaient sur la couverture ; des taches bleues apparaissaient
sur son visage.
À dix heures du soir, il fut pris d'étouffement.
" Je respire à peine ", dit-il.
On lui donna de l'oxygène.
Il murmura ; " Le vérité
J'aime beaucoup
"
Ce furent ses dernières paroles.
À six heures cinq du matin, l'ami docteur lui ferma les yeux.
Le saint-Synode s'opposa à la célébration d'un
service religieux à la mémoire du renégat,
la police surveilla les marchands de couronnes mortuaires, de banderoles
afin qu'il n'y ait pas d'inscriptions révolutionnaires ;
la censure fut renforcée dans la nuit même où
l'annonce de la maladie de Tolstoï avait été
faite et les casernes mises en état d'alerte ; le portrait
de l'écrivain encadré d'un trait noir était
en première page de tous les journaux ; des théâtres
avaient fermé leurs portes et des télégrammes
du tsar, de la Douma, du Conseil supérieur de l'Empire affluaient
dans la petite gare d'Astapovo
Il y eut aussi des grèves, des manifestations d'étudiants
aussitôt réprimées par la troupe.
Que d'émotion, de troubles, de manifestations pieuses ou
révoltées autour de ce petit bonhomme, déposé
religieusement dans une caisse toute simple et mise pour l'instant
au fond d'un wagon de marchandises
et pour lequel tout un
peuple priait pour la paix de son âme.
Des "Tolstoï de banlieue ", hommes ou femmes, en
cavale de leur passé, de leur vie ordinaire pour se fondre
dans un anonymat commode, - figures sans nom, juste un surnom -
et qui déambulent d'un café l'autre, entre deux planques
de carton, sous le périf ou caché au fond d'un entrepôt
désaffecté, j'en ai croisé plus d'un.
À leur façon, il ont tous en eux quelque chose de
Tolstoï : abandon du foyer familial, abandon d'une vie qu'il
ne voulait plus et pour laquelle il y avait divorce
Alors,
pour tous, ce fut la fuite, n'importe où, dans un ailleurs
bricolé de toutes pièces, rien de bien glorieux dans
tout ça ; pour eux point de manchette dans les journaux du
soir, point de reporters à couvrir l'événement,
seulement la saleté glauque des petits matins de frime.
Pour toute richesse des souvenirs plein la tête, bien enfermés
au fin fond de leur mémoire et il faudra plus d'un verre
de vin pour que le tonneau se débonde et que le trop-plein
s'écoule
Et aussi, un livre ou deux et pour certains
un petit carnet, calepin de fond de poche ou juste deux ou trois
mots, guère plus, seront marqués d'une écriture
déshabituée, comme par exemple la température
relevée le matin même ou mieux - plus touchant aussi
- une liste de mots, de noms qu'on ne veut pas oublier et qu'on
récite souvent à voix basse, manière d'entretenir
sa mémoire et de ne pas tirer un trait définitif sur
son passé.
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