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"Laissez filer les guides maintenant
c'est la plaine
Il gèle à la frontière chaque branche l'indique
Un tournant va surgir prompt comme une fumée
Où flottera bonjour arqué comme une écharde
L'angoisse de faiblir sous l'écorce respire
Le couvert sera mis autour de la margelle
Des êtres bienveillants se porteront vers nous
La main à votre front sera froide d'étoiles
Et pas un souvenir de couteau sur les herbes" (33)
René Char - En trente-trois morceaux
et autres poèmes
Gallimard (Poésie) 1997
Ailleurs. Quel mot étrange. Nous l'énonçons
au singulier et nous l'écrivons au pluriel. Indéfini
par excellence. Comme le désir qui une fois assouvi n'est
plus désir, l'ailleurs s'éloigne au fur et à
mesure que nous nous en approchons. Il est la terre d'asile de nos
rêves et de nos fantasmes, l'image renversée et mouvante
du reflet de notre vie dans le lac de nos envies. Sa définition
même nous file entre les doigts comme du sable. Ailleurs est
ailleurs et rien de ce que l'on en dit ne pourra le décrire
si ce n'est en creux.
"Parfois les étoiles
ne scintillent pas dans le ciel.
C'est le sol qui brille
comme un firmament étoilé."
Juan Ramón Jiménez - Pierre
et ciel
José Corti (Ibériques) 1990
Ailleurs est ce lieu qui tremble dans les mirages du désert.
Un peu de réel, un peu de désir et des lois qui nous
dépassent. C'est le lieu de l'âme par excellence car
elle seule nous précède et perçoit cet espace
qui n'est pas (encore ?) le nôtre. C'est le lieu ou cette
âme se réconcilie avec elle même :
"A l'autre extrémité
de mon banc, quelqu'un s'était assis. J'aurais préféré
être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour
ne pas paraître discourtois. L'autre s'était mis à
siffloter. C'est alors que m'assaillit la première des anxiétés
de cette matinée. Ce qu'il sifflait, ce qu'il essayait de
siffler (je n'ai jamais eu beaucoup d'oreille) était la musique
créole de La Tapera d'Elias Regules. Cet air me ramena à
un patio qui a disparu, et au souvenir d'Alvaro Melian Lafinur,
qui est mort depuis si longtemps. Puis virent les paroles. Celle
du premier couplet. La voix n'était pas celle d'Alvaro, mais
elle cherchait à ressembler à celle d'Alvaro. Je la
reconnus avec horreur.
Je m'approchai de lui et lui demandai :
- Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?
- Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.
- Telle fut sa réponse.
Il y eut un long silence. Je repris :
- Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l'église
russe ?
Il me répondit que oui.
- En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge
Luis Borges. Moi aussi je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en
1969, et dans la ville de Cambridge.
- Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine.
Au bout d'un moment, il insista :
- Moi je suis à Genève, sur un banc, à quelques
pas du Rhône. Ce qui est étrange c'est que nous nous
ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que
moi, vous avez les cheveux gris."
Jorge Luis Borges - "L'autre"
in Le livre de sable
Gallimard (Folio) 1990
Ailleurs est d'abord ici et maintenant. Quelle que soit la route
qui nous y conduit ou ceux qui nous y ont précédés
:
"C'était une route fossile
: la volonté qui avait sabré de cette estafilade les
solitudes pour y faire affluer le sang et la sève était
depuis longtemps morte, - et mortes même les conditions qui
avaient guidé cette volonté ; il restait une cicatrice
blanchâtre et indurée, mangée peu à peu
par la terre comme une chair qui se reforme, dont la direction pourtant
creusait encore l'horizon vaguement ; un signe engourdi, crépusculaire,
d'aller plus avant plutôt qu'une voie - une ligne de vie usée
qui végétait encore au travers des friches comme une
paume. Elle était si ancienne que, depuis sa construction,
la configuration même du terrain avait dû changer insensiblement
: par endroits, le soubassement de la chaussée dominait maintenant
d'assez haut en talus les prairies des vallées, montrant
à nu tout un hérissonnage de blocs - ailleurs, le
dalage submergé plongeait sur d'assez grandes distances et
se perdait sous les terres rapportées. Pourtant on ne la
quittait jamais tout à fait de vue, ou plutôt - même
submergée sous les éboulis, plongée sous les
hautes herbes - comme le cheval tâte encore du sabot le fond
empierré du gué, on gardait avec elle une espèce
de contact singulier, car la trace d'un chemin d'homme est plus
longue à s'effacer que la marque d'un fer rouge..."
Julien Gracq - "La
route" in La
presqu'île
José Corti 1995
Ce chemin nous l'empruntons tous un jour ou l'autre, physiquement
ou psychiquement. Ailleurs, dans sa polymorphie naturelle est le
carrefour des pas de toute l'humanité. L'endroit par où
il faut passer pour retrouver ceux que nous aimons ou pour se retrouver
soi-même. Et cet appel est impérieux, incontournable.
"Après un long moment, il
sortit dans la lumière brillante de la lune rousse, et, un
peu plus tard, il comprit qu'à moins de se retourner sur
sa selle, il ne reverrait plus sa demeure. Dans son dos, le château
grimpait dans la nuit. Devant lui s'étendait un immense terrain.
Chassant quelques mèches qui lui tombaient dans les yeux,
il poussa la jument grise au petit trot, puis, forçant l'allure,
il finit par galoper dans le désert sauvage sous la lune.
Exaltant, tandis que défilaient les rochers éclairés
par la lumière lunaire, exultant, tandis que les larmes inondaient
son visage, ses yeux impatients fixés sur l'horizon voilé
et le bruit des sabots battant dans ses oreilles - Titus sortit
de son monde, au galop."
Mervyn Peake - Gormenghast
Phébus 2000
Parce qu'il faut se perdre et perdre l'autre pour trouver. Trouver
l'amour, la paix, la connaissance. Celle de soi surtout. Si l'on
ne lâche pas les amarres, il y a peu de chances que nous découvrions
un jour que notre terre est ronde et que nous reviendrons forcément
au port avec une peu de chance et de persévérence.
Mais malgré tout ce qu'on en lit ici ou chez les 29 auteurs
qui suivent, ailleurs est toujours cet endroit ultime et inconnu
dont d'autres ont la souveraineté.
"J'ai embrassé mon chien,
ma femme et mes enfants.
Je leur ai dit : "Pardonnez-moi, on me prépare
une vie plus glorieuse, ailleurs ; on me défend
d'en discuter. Les dieux sont devenus barbares."
Alain Bosquet - Stances perdues
Le cherche midi éditeur (Domaine privé) 1998
Quelle que soit la forme que nous lui donnons, ailleurs, dans sa
cruauté même, dessine tous nos espoirs.
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