Une photographie de Mari Mahr

Ailleurs

de Francesca St-Pierre

Ailleurs

Sommaire

 

Je me tiens debout, tout au bord de la falaise qui s'élève au-dessus de la mer. Si j'allonge les bras et que je regarde l'eau qui s'agite là, tout en bas, je me sens comme les mouettes qui tracent de volutes entre les nuages.

Le soleil est au plus haut ; il sème des diamants sur l'eau, des diamants qui disparaissent au creux des vagues. Si je ferme les yeux, je vois danser des ombres sur mes paupières. Comme des pétales de fleurs qui s'envolent dans le vent.

J'entends Maman qui m'appelle. Elle crie. Comme lorsqu'elle est fâchée. Elle ne veut pas que je traverse la barrière au bout du champ. Je me retourne. Je la vois. Je vois aussi ses jupes qui se balancent dans la brise. Je m'élance vers elle, qui me tend les bras malgré sa colère. Dans ma course, je cueille quelques fleurs de colza. Elles seront pour Grand-mère. Il faudra les mettre dans l'eau, avant qu'elles ne se fanent. Avec leur couleur jaune, Grand-mère aura un peu de lumière pour se réchauffer.

Quand Maman pousse la porte de la maison, tout le monde est à table. Excepté Grand-mère qui dort dans la petite chambre bleue. Thomas est là. Maman est tellement heureuse qu'il soit de retour. La mer lui avait enlevé son fils. Elle l'avait amené loin d'elle, la laissant sans nouvelles. Depuis ce jour, Maman maudit la mer. Jamais, elle ne le lui pardonnera. Jamais.

Personne ne parle. Papa ne veut pas que l'on discute pendant les repas. On n'entend que le pendule de la grande horloge. Tic, tac, tic, tac... Marie m'a déjà raconté que, lorsqu'on n'entendra plus le tic-tac, c'est que Grand-mère sera partie. " Où qu'elle ira, Grand-mère ? ", que je lui ai demandé, à Marie. " Ailleurs ", qu'elle m'a dit. Et puis, elle a pris sa poupée et elle est allée jouer avec les autres.
" Ailleurs "... Qu'est-ce que c'est, " Ailleurs " ? Une ville ? Un pays ? Où se trouve " Ailleurs " ? Comment fait-on pour s'y rendre ? Thomas doit savoir, la mer l'a sûrement déjà déposé " Ailleurs "... Je vais le lui demander.

Il est là-bas, je le vois. Il dort dans le champ. Ses yeux vont vite sous ses paupières. Elles ne sont pas pareilles que celles de Grand-mère, les paupières de Thomas. Celles de Grand-mère ressemblent à des ailes de papillon, des ailes blanches qui laissent une poudre au bout des doigts quand on les touche. Peut-être qu'elle ira au Pays des papillons, Grand-mère. Ses paupières deviendront des ailes et elle pourra danser dans la lumière du soleil, elle s'y réchauffera... Elle n'aura plus à rester allongée dans la petite chambre bleue, elle aura des rencontrera tout plein de bêtes volantes, elle rira, elle boira de l'eau de pluie et dormira dans les fleurs de colza. Il ne faudra plus cueillir les fleurs de colza, lorsque Grand-mère sera partie " Ailleurs " : sinon, où pourra-t-elle se cacher ?

Elle vivra avec les lucioles, ils la guideront la nuit, elle suivra leur lumière et n'aura jamais peur de se perdre dans la forêt. Elle retrouvera Grand-père, qui fumait la pipe et la faisait danser le dimanche, dans le jardin, entre les massifs de marguerites.

Thomas ronfle. Il rêve. Je suis persuadée qu'il rêve qu'il est poisson et qu'il vit tout au fond de l'océan ; il se cache dans les algues, taquine les anémones et se laisse bercer par le courant.

Lui aussi, partira " Ailleurs "... Et Maman ne pourra pas l'en empêcher. Et jamais elle ne le pardonnera à la mer. Jamais.

" Ailleurs "... ce doit être là où il faut aller pour être heureux...


* * *

Je me tiens debout, tout au bord de la falaise. Si je lève les yeux, j'aperçois les mouettes danser dans une tranche de ciel bleu. Si je baisse le regard, je vois les vagues piquées de diamants courber l'échine sous le soleil. Grand-mère, lorsqu'elle ne dormait pas autant, disait souvent que la mer est la fiancée du soleil et que, la nuit, lorsqu'on le voit descendre au loin, ils se retrouvent et s'aiment, à l'abri des malheurs.

À la maison, Papa hurle et Maman pleure. Thomas-le-Poisson est parti. " Il s'est enfui ", qu'a dit Marie. Il a laissé une lettre sur la table de la cuisine, entre les pots de géraniums. " Je t'aime ", qu'il a écrit. Personne ne sait à qui il s'adresse. Sans doute à Maman.

Il doit être allé " Ailleurs ". Je le savais bien, moi, qu'il retournerait là-bas. Pendant la nuit, il a dû faire vite, il a senti des écailles lui pousser dans le dos. Il a eu du mal à respirer - chacun sait bien qu'un poisson, ça ne vit pas hors de l'eau - et il est sorti de la maison. Ses pieds ont fondu et, juste au moment où il traversait la barrière au bout du champ, il avait déjà une queue, semblable à celle des sirènes. Il a plongé - Plouf ! - et il a nagé jusque " Ailleurs "...

Je chuchote dans le creux de son oreille l'histoire de Thomas-le-Poisson à Grand-mère. Pour lui donner envie de partir, elle aussi. De danser dans la lumière du soleil. De quitter la petite chambre bleue où elle s'est endormie, il y a bien longtemps. Marie dit qu'elle attend le Prince Charmant. C'est lui qui la réveillera et il l'amènera dans son château. Moi, je sais que son Prince Charmant, c'est Grand-père qui fumait la pipe et la faisait danser le dimanche, dans le jardin, entre les massifs de marguerites. Je sais aussi que ce qu'elle attend, dans la petite chambre bleu, ce sont les papillons.

Maman entre. Il faut manger. Maman aussi, a besoin de manger. Sinon, elle disparaîtra. On ne la verra plus, elle deviendra invisible, comme l'air. Elle jouera avec le vent dans nos cheveux, coulera sur nos joues, la nuit, quand la fenêtre sera ouverte, se glissera entre les draps qui sécheront sur le fil, dans le champ...

Lorsqu'elle referme la porte de la petite chambre bleue de Grand-mère-le-Papillon, le tic-tac de la grande horloge a déjà cessé.

Maintenant, il ne faut plus cueillir les fleurs de colza.



Francesca St-Pierre