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Je me tiens debout, tout au bord de la falaise qui s'élève
au-dessus de la mer. Si j'allonge les bras et que je regarde l'eau
qui s'agite là, tout en bas, je me sens comme les mouettes
qui tracent de volutes entre les nuages.
Le soleil est au plus haut ; il sème des diamants sur l'eau,
des diamants qui disparaissent au creux des vagues. Si je ferme
les yeux, je vois danser des ombres sur mes paupières. Comme
des pétales de fleurs qui s'envolent dans le vent.
J'entends Maman qui m'appelle. Elle crie. Comme lorsqu'elle est
fâchée. Elle ne veut pas que je traverse la barrière
au bout du champ. Je me retourne. Je la vois. Je vois aussi ses
jupes qui se balancent dans la brise. Je m'élance vers elle,
qui me tend les bras malgré sa colère. Dans ma course,
je cueille quelques fleurs de colza. Elles seront pour Grand-mère.
Il faudra les mettre dans l'eau, avant qu'elles ne se fanent. Avec
leur couleur jaune, Grand-mère aura un peu de lumière
pour se réchauffer.
Quand Maman pousse la porte de la maison, tout le monde est à
table. Excepté Grand-mère qui dort dans la petite
chambre bleue. Thomas est là. Maman est tellement heureuse
qu'il soit de retour. La mer lui avait enlevé son fils. Elle
l'avait amené loin d'elle, la laissant sans nouvelles. Depuis
ce jour, Maman maudit la mer. Jamais, elle ne le lui pardonnera.
Jamais.
Personne ne parle. Papa ne veut pas que l'on discute pendant les
repas. On n'entend que le pendule de la grande horloge. Tic, tac,
tic, tac... Marie m'a déjà raconté que, lorsqu'on
n'entendra plus le tic-tac, c'est que Grand-mère sera partie.
" Où qu'elle ira, Grand-mère ? ", que je
lui ai demandé, à Marie. " Ailleurs ", qu'elle
m'a dit. Et puis, elle a pris sa poupée et elle est allée
jouer avec les autres.
" Ailleurs "... Qu'est-ce que c'est, " Ailleurs "
? Une ville ? Un pays ? Où se trouve " Ailleurs "
? Comment fait-on pour s'y rendre ? Thomas doit savoir, la mer l'a
sûrement déjà déposé " Ailleurs
"... Je vais le lui demander.
Il est là-bas, je le vois. Il dort dans le champ. Ses yeux
vont vite sous ses paupières. Elles ne sont pas pareilles
que celles de Grand-mère, les paupières de Thomas.
Celles de Grand-mère ressemblent à des ailes de papillon,
des ailes blanches qui laissent une poudre au bout des doigts quand
on les touche. Peut-être qu'elle ira au Pays des papillons,
Grand-mère. Ses paupières deviendront des ailes et
elle pourra danser dans la lumière du soleil, elle s'y réchauffera...
Elle n'aura plus à rester allongée dans la petite
chambre bleue, elle aura des rencontrera tout plein de bêtes
volantes, elle rira, elle boira de l'eau de pluie et dormira dans
les fleurs de colza. Il ne faudra plus cueillir les fleurs de colza,
lorsque Grand-mère sera partie " Ailleurs " : sinon,
où pourra-t-elle se cacher ?
Elle vivra avec les lucioles, ils la guideront la nuit, elle suivra
leur lumière et n'aura jamais peur de se perdre dans la forêt.
Elle retrouvera Grand-père, qui fumait la pipe et la faisait
danser le dimanche, dans le jardin, entre les massifs de marguerites.
Thomas ronfle. Il rêve. Je suis persuadée qu'il rêve
qu'il est poisson et qu'il vit tout au fond de l'océan ;
il se cache dans les algues, taquine les anémones et se laisse
bercer par le courant.
Lui aussi, partira " Ailleurs "... Et Maman ne pourra
pas l'en empêcher. Et jamais elle ne le pardonnera à
la mer. Jamais.
" Ailleurs "... ce doit être là où
il faut aller pour être heureux...
* * *
Je me tiens debout, tout au bord de la falaise. Si je lève
les yeux, j'aperçois les mouettes danser dans une tranche
de ciel bleu. Si je baisse le regard, je vois les vagues piquées
de diamants courber l'échine sous le soleil. Grand-mère,
lorsqu'elle ne dormait pas autant, disait souvent que la mer est
la fiancée du soleil et que, la nuit, lorsqu'on le voit descendre
au loin, ils se retrouvent et s'aiment, à l'abri des malheurs.
À la maison, Papa hurle et Maman pleure. Thomas-le-Poisson
est parti. " Il s'est enfui ", qu'a dit Marie. Il a laissé
une lettre sur la table de la cuisine, entre les pots de géraniums.
" Je t'aime ", qu'il a écrit. Personne ne sait
à qui il s'adresse. Sans doute à Maman.
Il doit être allé " Ailleurs ". Je le savais
bien, moi, qu'il retournerait là-bas. Pendant la nuit, il
a dû faire vite, il a senti des écailles lui pousser
dans le dos. Il a eu du mal à respirer - chacun sait bien
qu'un poisson, ça ne vit pas hors de l'eau - et il est sorti
de la maison. Ses pieds ont fondu et, juste au moment où
il traversait la barrière au bout du champ, il avait déjà
une queue, semblable à celle des sirènes. Il a plongé
- Plouf ! - et il a nagé jusque " Ailleurs "...
Je chuchote dans le creux de son oreille l'histoire de Thomas-le-Poisson
à Grand-mère. Pour lui donner envie de partir, elle
aussi. De danser dans la lumière du soleil. De quitter la
petite chambre bleue où elle s'est endormie, il y a bien
longtemps. Marie dit qu'elle attend le Prince Charmant. C'est lui
qui la réveillera et il l'amènera dans son château.
Moi, je sais que son Prince Charmant, c'est Grand-père qui
fumait la pipe et la faisait danser le dimanche, dans le jardin,
entre les massifs de marguerites. Je sais aussi que ce qu'elle attend,
dans la petite chambre bleu, ce sont les papillons.
Maman entre. Il faut manger. Maman aussi, a besoin de manger. Sinon,
elle disparaîtra. On ne la verra plus, elle deviendra invisible,
comme l'air. Elle jouera avec le vent dans nos cheveux, coulera
sur nos joues, la nuit, quand la fenêtre sera ouverte, se
glissera entre les draps qui sécheront sur le fil, dans le
champ...
Lorsqu'elle referme la porte de la petite chambre bleue de Grand-mère-le-Papillon,
le tic-tac de la grande horloge a déjà cessé.
Maintenant, il ne faut plus cueillir les fleurs de colza.
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