Une photographie de Mari Mahr

Je vais dans un ailleurs que tu connaîtras un jour…

de Elie Puech

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Tu étais parti depuis longtemps déjà. Plus jamais tu n'avais frappé à la porte. Plus jamais tu n'étais venu prendre un café, l'après-midi, dans cette cuisine que tu aimais bien, où il y avait, disais-tu, une atmosphère reposante. Plus jamais tu n'étais venu me retrouver devant l'échiquier, déplaçant les pièces d'une main amusée et sûre en attendant que je commette l'ultime faute qui devait me terrasser. Mais je ne m'étais jamais habitué à ton absence. Je savais que tu reviendrais, comme tu me l'avais promis.
La dernière fois que je t'avais vu, tu étais au bord du lac de Forsama. Tu m'avais demandé, par mail, de te rejoindre dans ce coin perdu du Pérou où tu vivais depuis deux ans déjà. J'étais suffisamment disponible pour pouvoir faire le voyage à cette époque de l'année, où l'été et ses vacances étaient encore loin, et tu avais sans doute pensé, que de tous nos frères et sœurs ou même de tous nos amis, j'étais le plus susceptible de venir sans discuter.
Tu m'avais dit avoir découvert quelque chose d'extraordinaire, mais qu'il te fallait encore un peu de temps.
Du temps pour quoi ? Tu ne précisas rien, secouant la tête en souriant quand je te bousculais verbalement, poussé par une curiosité aiguisée par tes mystères.
- Je veux simplement que tu sois là pour me voir partir, c'est tout.
J'étais habitué à tes manières étranges, elles nourrissaient notre relation depuis de longues années, depuis ma plus petite enfance. J'avais moi aussi souri, bien sûr, comme à chacune de tes excentricités, attendant que tu m'en révèle davantage.
Nous avons marché plusieurs heures, sur le flanc de la montagne. L'air était frais et sec. Nous sommes arrivés à une excavation, une fente obscure, longue et mince creusée dans le rocher, cachée par une végétation dense. Nous pouvions voir le lac, tout au fond de la vallée. Je m'étais demandé comment tu avais pu trouver cet endroit presque inaccessible, par quel hasard tes pas t'avaient porté ici, parmi tous les endroits du monde où tu pouvais aller. Pourquoi ici et pourquoi aujourd'hui ? D'autre part, tu étais un spéléologue expérimenté, et je n'étais pas étonné que tu souhaites explorer un gouffre encore vierge. Mais tant de mystère pour cela…je restais perplexe.
- Je vais descendre maintenant. Je vais dans un ailleurs que tu connaîtras un jour, toi aussi. Peut-être auras-tu alors envie de me rejoindre, mais pour l'instant, laisse-moi y aller seul.
Devant mon air surpris, tu ajoutas :
- Tu vois, je pars sans matériel, juste un peu de nourriture dans ce sac.
C'était une folie, quasiment un suicide, quelque chose qu'aucun spéléologue averti ne songerait à faire, et nous le savions tous les deux. Comme je te demandai si je devais attendre ton retour sur place, devant l'entrée de l'excavation, tu répondis avec vivacité qu'il n'en était pas question, que l'exploration prendrait du temps. Je devais revenir en France et dire à nos amis communs, à notre famille, que nous te reverrions un jour, qu'ils ne s'inquiètent pas.
Pendant un bref instant, j'eus eu alors le pressentiment que je ne te reverrais plus. Je te regardai, et tu me semblas plus grand et plus maigre qu'à l'habitude, les traits plus creusés, le regard presque fiévreux. Depuis mon arrivée, la veille au matin, nous avions beaucoup parlé et retrouvé avec bonheur nos discussions adolescentes sans que je remarque un seul instant combien la vie avait grignoté ta chair. Avant mon départ, tu m'avais prévenu que nous ne pourrions pas nous voir très longtemps, et j'avais prévu bien d'autres projets que ceux de te rencontrer. Pour moi, le prétexte était bon pour changer d'air et mettre un peu de fantaisie dans ma vie monotone de célibataire. Notre fraternité avait créé des liens forts, indestructibles pensais-je, mais elle était peu exigeante en temps mutuellement accordé. Une soirée de temps à autre, où nous racontions nos nouvelles aventures, sentimentales pour toi et d'écriture pour moi.
- Tu es un vrai moine-soldat de l'écriture , me disais-tu, sur un ton où perçaient à la fois l'ironie, l'affection et l'incompréhension.
Et je te répondais :
- et toi un Casanova boulimique de la vie , ce que tu ne démentais pas, trop heureux de cette vision de toi qui au fond s'accordait assez bien avec ce que tu cherchais.
Et nous étions maintenant devant cette cavité visiblement profonde, toi exceptionnellement calme et déterminé, et moi étonné, évaluant l'absurdité de la situation, me demandant comment et pourquoi je me trouvais ici avec toi. Mais tu étais mon frère aîné, et cela suffisait.
Tu m'as regardé, serré dans tes bras, fortement, comme tu ne l'avais jamais fait, et tu es descendu. J'ai entendu quelques éboulis pendant plusieurs minutes, puis plus rien. Le noir t'avait absorbé.

Le lendemain, au lieu de rester la semaine comme je l'avais prévu, je repartais pour la France, un peu déboussolé et plus qu'inquiet. J'avais été habitué au bizarre avec toi, mais maintenant, dans l'avion, je revoyais le moindre de tes gestes, ton regard qui ne semblait plus, comme à l'habitude, aussi ironique et détaché de tout.
Le temps passa. Tu étais parti depuis longtemps déjà, et plus jamais je n'avais eu de tes nouvelles. Il ne se passait pas un jour sans que je pense à toi. J'avais raconté à Paul, Emilie et Jeanne ce qui s'était passé, et Emilie m'avait violemment pris à parti pour n'être pas resté avec toi. Je me disais qu'elle avait raison, et même si Paul et Jeanne n'avaient rien dit, je sentais bien qu'ils le pensaient aussi.
Je m'étais replongé à corps perdu dans l'écriture. J'avais pris beaucoup de retard pour le roman que mon éditeur attendait et je voulais absolument le rattraper. Je me souvenais que lorsque je te racontais tout ce que devait faire un auteur qui voulait vivre de sa plume, tu te moquais gentiment de moi : c'est pire que le bagne, ce qu'on te demande. Tu as des journées de travail de quinze ou seize heures, tu trouves ça normal ? En fait, je savais que c'était vrai, mais je m'en foutais, ce qui comptait c'était de pouvoir écrire et vivre de l'écriture.

Plusieurs mois se sont écoulés. J'avais terminé le roman, qui vivait, comme les précédents, une carrière médiocre. Pas un vrai succès, mais pas un désastre non plus. Mon éditeur semblait s'en contenter, sans doute devait-il s'y retrouver, mais sans plus.

Au lieu d'écrire la suite attendue, sinon par les lecteurs, en tout cas par l'éditeur, je décidai de commencer un autre roman dans lequel tu serais le personnage principal. L'idée m'enthousiasma comme jamais aucun autre projet auparavant. Je travaillais sans prendre quasiment aucun repos, me droguant au café depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit. Je ne préparais plus de repas, piochant dans le frigo ou le congélateur des plats tout prêts que le micro-onde réchauffait. Les enveloppes plastifiées s'accumulaient sur la table, je les repoussais sur le sol où elles restaient entassées. Les canettes de bière suivaient le même chemin. Ton personnage, en partie imaginaire mais cependant si réel, prenait corps peu à peu, et je sentais enfin qu'avec toi j'écrivais LE roman de ma vie. Et c'est d'ailleurs normal : tu es si différent des autres, si unique. N'importe quel écrivain peut écrire un chef-d'œuvre avec un personnage comme toi. Et j'attendais le moment où tu allais revenir, où tu te découvrirais dans mes pages. Je devinais que tu serais admiratif de ce que j'écrivais, sans doute pour la première fois, et pendant les quelques pauses que je m'accordais, je voyais ta mimique, tes yeux se plissant de surprise pendant que tu lirais ce passage que je venais d'écrire et qui apparaissait encore sur l'écran de mon ordinateur. J'écrivais pour toi, uniquement pour toi, tu étais mon unique lecteur, mon seul juge.


Jeanne était passé une fois et avait regardé le spectacle de la chambre d'un air épouvanté. Elle voulait me faire sortir de mon trou, elle souhaitait que je te quitte, même deux ou trois heures seulement disait-elle, ça te fera du bien. Devant mon air agacé, elle était repartie mais pendant plusieurs jours, plusieurs personnes étaient venues frapper à la porte sous des prétextes futiles : Jeanne avait dû rameuter la famille et les amis. Je répondais à travers la porte que tant que le roman n'était pas terminé, je ne voulais voir personne. Certains (Paul par exemple) me suppliaient de les laisser entrer, mais je restais inflexible. Je ne sortais même plus pour acheter la nourriture, je téléphonais tous les trois au quatre jours à la petite épicerie du quartier en leur demandant de me livrer directement à la maison.
En écrivant, je pensais sans cesse à cette petite phrase que tu avais prononcée avant ton départ : Je vais dans un ailleurs que tu connaîtras un jour. Je tentais vainement de comprendre ce que tu avais voulu dire, et ces mots étaient devenus, un peu malgré moi, le fil conducteur de tout le roman. L'ailleurs, je le découvrirais quand l'histoire serait terminée, c'était évident, nécessaire, inéluctable.

Et vint le jour, ce dimanche 25 octobre, à 20 heures, où j'ai tapé sur le clavier la dernière phrase du roman. Contrairement aux clichés les plus fréquemment entendus, je n'ai pas éprouvé de soulagement. Plutôt une vertigineuse sensation de vide. Ce qui était devenu l'essentiel de ma vie, ton histoire romancée, s'effilochait, il ne me restait plus rien, je ne servais plus à rien, ni à personne.
Je me suis levé et j'ai regardé par la fenêtre. La rue, peu fréquentée en temps normal, était totalement déserte. Pas totalement en fait. J'ai aperçu une ombre, un homme, qui semblait regarder dans ma direction, vers la fenêtre. Ma vue s'est peu à peu habituée à la semi-obscurité. Sa silhouette m'était familière. Elle ressemblait à la tienne, c'était indéniable. Comme ressemblait à ton visage le visage tourné vers moi, qui se détourna très vite quand il m'aperçut. Tu as eu une hésitation, comme si tu étais confronté à un choix difficile : me faire un signe ? T'enfuir ? Tu as choisi la fuite, sans précipitation tu t'es retourné et tu as marché vers le bout de la rue. Tu marchais lentement. J'ai compris ce que tu voulais : que je te suive. J'avais sans doute le temps de descendre et de te rattraper.

Quand je suis arrivé dans la rue, j'ai eu un vertige. Cela faisait des jours, peut-être des semaines que je n'étais pas sorti, que j'étais resté dans l'atmosphère confinée de ma chambre, et l'air frais me rendait comme ivre. Tu venais d'arriver au bout de la rue tu avais tourné à droite. La gare était à deux pas de là.
Je t'ai appelé, mais tu ne t'es pas retourné. Pourquoi ce jeu ? Vers où m'amenais-tu ? Vers quel ailleurs ?
Du bas des longs escaliers, j'ai vu que tu entrais dans la gare. J'ai accéléré le pas, mais j'avais du retard sur toi. Un train était déjà en gare, en direction de Marseille. Il n'y avait personne sur le quai, tu n'avais donc pu que le prendre. Je suis monté dans le premier wagon et le train s'est ébranlé. J'ai commencé à circuler pour regarder où tu étais assis. Les passagers en me voyant semblaient étonnés. J'ai vu mon reflet dans une vitre et j'ai compris leur réaction. J'étais en robe de chambre, pas rasé, les yeux rouges, l'air assez halluciné.
J'ai fait plusieurs aller-retour dans tout le train, sans t'apercevoir. Bien sûr, tu avais décidé de compliquer un peu le jeu, tu te cachais quelque part. A chaque station, je regardai si tu ne descendais pas. Tu ne descendais toujours pas. Je tentais avec succès d'éviter le contrôleur : il y avait un risque réel pour que je ne puisse pas finir le voyage et que tu continues sans moi.

Avignon. Tu es descendu, avec plusieurs personnes, et j'ai failli ne pas te voir. J'ai sauté sur le quai alors que le train redémarrait, m'affalant sur le sol, une faiblesse passagère. Quand je me suis relevé, tu avais disparu et je ne t'ai pas retrouvé. J'ai erré dans la ville, je n'avais pas d'argent et ne voulais pas repartir. Tu étais sans doute ici, quelque part dans Avignon, et je conservais une chance de te rencontrer.
Ils m'ont arrêté au petit matin et amené dans un centre après que j'ai crié, que je me suis débattu, peut-être ai-je frappé l'un d'eux, je ne sais plus. Je n'avais commis aucun délit, hormis le manque du billet de train mais ils n'étaient pas obligés de savoir que j'avais pris le train. Un médecin m'a fait une piqûre.

* * * * * * * *
On me garde dans ce centre depuis plusieurs jours. Ils me croient sans doute mentalement dérangé. Je ne peux pas leur en vouloir : les apparences sont contre moi. J'ai raconté ton histoire -notre histoire- au médecin qui a été compréhensif mais souhaite me garder encore un peu. Je crois que le médecin a raison. J'ai effectivement dérapé à la suite d'un excès de travail et d'un manque de sommeil. Je suis maintenant assez lucide pour comprendre ce qui s'est vraiment passé.
Ce n'est pas toi que j'ai croisé, aperçu de la fenêtre. Sans doute ton personnage, ou bien un double psychique que tu m'as envoyé comme un signe pour me faire comprendre qu'il me fallait maintenant, l'œuvre accomplie, te rejoindre dans cet ailleurs dont tu m'avais parlé.

J'ai réfléchi et je sais où est cet ailleurs.. Mon travail ici est terminé. J'ai raconté ton histoire. Que puis-je faire de plus ? J'ai des cachets, je les prendrai cette nuit. Nous allons bientôt nous retrouver, au-delà de la vie, dans cet autre monde dont tu m'as parlé à demi-mot, Ailleurs.



Elie Puech