Une photographie de Mari Mahr

La gitane

de Dominique Combaud

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Je la vis de loin dans sa robe multicolore. Dans le soleil couchant, les couleurs vives accrochaient encore les dernières lueurs du jour. Elle piqua droit sur les flonflons et les premiers baraquements de la fête foraine que je venais tout juste de quitter. On allait se croiser entre chien et loup quand sa robe longue cessa soudain de virevolter. Elle avait d'énormes boucles d'oreilles qui reposaient sur ses épaules nues, genre serpent qui se mord la queue.
- Vous partez déjà? fit-elle en agitant sa longue tignasse rousse.
Sans comprendre, je haussai les épaules, les mains au fin fond de mes poches.
Elle s'approcha.
- Vous voulez connaître votre avenir?
- J'ai pas d'avenir! rétorquai-je.
Un peu de lumière revint avec son sourire.
- Ca, c'est à moi de vous le dire. Allez, montrez-moi votre main.
Je les sortis de mes poches en agrippant les doublures et les retournai pour montrer ma fortune: juste un peu de poussière accrochée aux coutures.
- Vous voyez, c'est pas la peine de vous fatiguer, dis-je plutôt désabusé. J'ai même pas de quoi vous payer un verre, malheureusement!
Elle hocha la tête et vint tout près, presque à me frôler. Elle remit les doublures à leur place, dans un geste simple, puis me prit les mains. Je me laissai aller. Un quart de tour pour retrouver les néons de la fête, et les paumes bien ouvertes quand elle m'y invita. Je dis seulement:
- Vous avez besoin des deux?
Elle leva ses grands yeux noirs.
- Oui, j'ai besoin de votre passé pour mieux comprendre votre avenir...
Je n'insistai pas et me contentai de respirer les mille reflets roux de son incroyable chevelure.
Ca durait. Elle bougeait à peine la tête quand elle sautait d'une main à l'autre, du passé dans l'avenir. La fête était à deux pas et j'eus le temps de subir trois chansons qui devaient être à la mode vingt ans plus tôt. Elle ne disait toujours rien et continuait inlassablement son va-et-vient, ce qui m'inquiéta un peu.
- C'est grave...?
Elle secoua la tête sans mot dire. Courageusement, je laissai encore filer un autre tube des années soixante, qui évoquait déjà le sifflement du train, bien avant qu'il fût à grande vitesse.
Elle releva enfin les yeux à l'approche du terminus. De la chanson.
- Vous êtes célèbre? fit-elle en rejetant quelques mèches rousses qui lui titillaient les yeux.
Je mis du temps à réagir.
- Célèbre? ...Euh, dans ma famille, un peu, sinon...
- Vous le serez un jour.
- Dans ma famille?
- Non, sourit-elle, bien plus!
- A quoi vous voyez ça?
D'un geste rapide, elle fouetta encore ses cheveux en balançant les mèches rebelles en arrière. Son sourire se fit espiègle.
- Ca vous intéresse maintenant, on dirait...?
- Oui, pourquoi pas. Et puis, avec votre don, peut-être pourriez-vous me dire où je vais dormir cette nuit...?
- Je vous parle d'avenir, pas de basses considérations à court terme! me jeta-t-elle en éclaboussant la nuit.
- Tant pis! Allons-y pour le long terme...
- Je vois une table avec des cahiers, des piles de cahiers, des pages manuscrites... des ratures... des... des feuilles qui voltigent... Vous écrivez?
- De moins en moins. Mes parents me le reprochent assez!
- Je vois aussi du sable, beaucoup de sable. Une maison au bord de la mer, peut-être... Et toujours ces pages qui volent au vent...
- Ce serait sympa la maison en bord de mer. Mon rêve! Etonnant mais sympa. Et cette histoire de célébrité, c'est quoi exactement?
- Regardez vos mains et cherchez l'étoile à six branches.
Je la regardai pour étudier son visage, voir si elle ne se fichait pas de moi.
- Allez-y, insista-t-elle, vous verrez...
Je levai les mains et me détournai pour bénéficier des lumières de la fête. En cherchant bien, je crus discerner sa fameuse étoile.
- Sous l'annulaire, c'est ça?
Elle ne répondit pas. Je regardai l'autre main pour voir si j'étais symétrique. Je l'étais.
- Et ça signifie quoi? lui demandai-je en me retournant.
Mais il n'y avait plus personne. Ma gitane rousse était partie en fumée.
Je continuai alors ma route en suivant les étoiles.


Des années plus tard, j'avais décidé de coucher sur le papier mes jeunes errances, mes premières illusions, mon labyrinthe, et je me souvenais alors de cette belle gitane, dans ce petit village du Sud de quelque part. Estrella, je l'avais surnommée, ça lui allait bien. Je n'étais pas si sûr qu'elle eût vraiment existé, mais, quand je butais sur mes souvenirs, je pensais à elle en regardant mes petites étoiles, bien réelles.
J'avançais.
Puis un jour, j'avais tout envoyé à trois maisons d'édition, sans doute pour enterrer le passé.
De temps en temps, je n'y pensais pas. De temps en temps, j'arrivais à faire autre chose. De temps en temps, je guettais le facteur.
Un matin, une voiture jaune me ramena un des manuscrits. Contre remboursement. Plus une lettre tortueuse qui ne disait pas grand chose, sinon d'aller voir ailleurs. J'encaissai le choc après avoir déboursé, et songeant à Estrella, je regardai mes mains.
Et je fis un sacré bond.
Sous l'annulaire gauche, il manquait maintenant une branche à mon étoile. Celle de droite était toujours à six branches, régulière, parfaite. L'autre était amputée, bancale. J'étais devenu dissymétrique. J'écarquillai les yeux. Il n'y avait plus une trace, pas la moindre ridule, le plus petit sillon. A la place, j'avais une peau parfaitement lisse, une peau de bébé.
En recevant le second manuscrit, et le refus poli, avais-je vraiment été surpris par l'effacement d'une autre branche, le pendant de la disparue?
Dans la main gauche, je portais maintenant ma croix.

Alors, avec mon étoile et ma croix, j'ai fui les boîtes aux lettres, les voitures jaunes, les diseuses, les aventurières, et encore plus les deux réunies. J'ai même changé de marque de cigarettes pour tout dire. Pendant quelque temps j'ai essayé de tout oublier, puis un jour, en regardant mes mains, mon étoile et ma croix, j'ai décidé de rentrer à la maison.
L'électricité était coupée, mais la boîte aux lettres débordait.
J'ai épluché le courrier. J'ai mis près de la cheminée les publicités et les journaux gratuits de petites annonces, ce qui représentait déjà un sacré tas, et j'ai balancé les factures à la poubelle. Ca brûle mal ces choses-là, et ça dégage une fumée âcre qui vous prend à la gorge, surtout les grosses!
Une fois le tri effectué, il ne restait que trois lettres lisibles. Celle d'un ami, d'une amie, et la dernière que j'avais très vite repérée avec le tampon des Editions du Cosmos. Je l'ai glissée dessous.
J'ai commencé par l'ami qui me racontait ses difficultés, ses angoisses, sa solitude. J'ai poursuivi avec la copine qui me faisait partager ses joies, son bonheur, une nouvelle naissance. Puis j'ai pris la troisième.
Je l'ai posée devant moi en regardant la paume de ma main gauche. La croix était bien nette. J'ai décacheté la lettre en fixant les quatre branches, voir celle qui allait disparaître.
Il ne s'est rien passé.
J'ai lu. La réponse était plutôt encourageante. Quelques compliments et un rendez-vous pour parler de tout ça. Dire que j'étais soulagé serait peut-être un peu faible. J'étais transporté. Cette fois-ci, aucune branche n'avait disparu et, si je portais toujours ma croix, il avait suffi d'une réponse positive pour arrêter le massacre.

Le jour convenu, j'ai pris le train.
J'ai pris aussi tous mes autres textes, tous mes souvenirs que j'avais noircis au fil des jours. Puisqu'ils aimaient ça, j'avais de quoi les gaver.
Dans le métro, les gens me regardaient bizarrement. Faut dire que je passais mon temps à contempler ma croix, la main grande ouverte devant moi, jusqu'au terminus, place de l'Etoile.
Comme je ne connaissais pas le quartier, j'ai dû chercher la bonne adresse sur un plan. Par chance, je n'avais que deux rues à traverser. Deux branches.
J'ai grimpé l'escalier mécanique et suis sorti du métro en pensant à Estrella, la gitane qui m'avait parlé d'avenir quelques années plus tôt. J'ai traversé la première rue en essayant de me remémorer ses paroles, la seconde en songeant à la célébrité, à la petite maison du bord de mer...
Un grand coup de Klaxon a tenté de me faire revenir sur la terre ferme. J'ai quitté la villa de mes rêves et, en une fraction de seconde, j'ai vu le museau publicitaire d'un bus qui fonçait droit sur moi, dans une effroyable plainte de pneus. Le slogan m'a sauté à la figure:
"Vous aimez la sécurité, prenez le T.G.V.!"
Je l'ai pris.
De plein fouet, et dans un étrange sifflement.

Quelques minutes plus tard, dans l'indifférence générale, un agent de police sortit une craie blanche de sa poche. Il traça une croix sur le bitume, à quelques mètres à peine de la place de l'Etoile. Il ramassa des feuilles éparses, celles tachées de rouge que le vent n'avait pu emporter.
Puis il jeta beaucoup de sable.
Je la vis de loin dans sa robe multicolore. Dans le soleil levant, les couleurs vives accrochaient déjà les premières lueurs du jour.



Dominique Combaud