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Je la vis de loin dans sa robe multicolore. Dans le soleil couchant,
les couleurs vives accrochaient encore les dernières lueurs
du jour. Elle piqua droit sur les flonflons et les premiers baraquements
de la fête foraine que je venais tout juste de quitter. On
allait se croiser entre chien et loup quand sa robe longue cessa
soudain de virevolter. Elle avait d'énormes boucles d'oreilles
qui reposaient sur ses épaules nues, genre serpent qui se
mord la queue.
- Vous partez déjà? fit-elle en agitant sa longue
tignasse rousse.
Sans comprendre, je haussai les épaules, les mains au fin
fond de mes poches.
Elle s'approcha.
- Vous voulez connaître votre avenir?
- J'ai pas d'avenir! rétorquai-je.
Un peu de lumière revint avec son sourire.
- Ca, c'est à moi de vous le dire. Allez, montrez-moi votre
main.
Je les sortis de mes poches en agrippant les doublures et les retournai
pour montrer ma fortune: juste un peu de poussière accrochée
aux coutures.
- Vous voyez, c'est pas la peine de vous fatiguer, dis-je plutôt
désabusé. J'ai même pas de quoi vous payer un
verre, malheureusement!
Elle hocha la tête et vint tout près, presque à
me frôler. Elle remit les doublures à leur place, dans
un geste simple, puis me prit les mains. Je me laissai aller. Un
quart de tour pour retrouver les néons de la fête,
et les paumes bien ouvertes quand elle m'y invita. Je dis seulement:
- Vous avez besoin des deux?
Elle leva ses grands yeux noirs.
- Oui, j'ai besoin de votre passé pour mieux comprendre votre
avenir...
Je n'insistai pas et me contentai de respirer les mille reflets
roux de son incroyable chevelure.
Ca durait. Elle bougeait à peine la tête quand elle
sautait d'une main à l'autre, du passé dans l'avenir.
La fête était à deux pas et j'eus le temps de
subir trois chansons qui devaient être à la mode vingt
ans plus tôt. Elle ne disait toujours rien et continuait inlassablement
son va-et-vient, ce qui m'inquiéta un peu.
- C'est grave...?
Elle secoua la tête sans mot dire. Courageusement, je laissai
encore filer un autre tube des années soixante, qui évoquait
déjà le sifflement du train, bien avant qu'il fût
à grande vitesse.
Elle releva enfin les yeux à l'approche du terminus. De la
chanson.
- Vous êtes célèbre? fit-elle en rejetant quelques
mèches rousses qui lui titillaient les yeux.
Je mis du temps à réagir.
- Célèbre? ...Euh, dans ma famille, un peu, sinon...
- Vous le serez un jour.
- Dans ma famille?
- Non, sourit-elle, bien plus!
- A quoi vous voyez ça?
D'un geste rapide, elle fouetta encore ses cheveux en balançant
les mèches rebelles en arrière. Son sourire se fit
espiègle.
- Ca vous intéresse maintenant, on dirait...?
- Oui, pourquoi pas. Et puis, avec votre don, peut-être pourriez-vous
me dire où je vais dormir cette nuit...?
- Je vous parle d'avenir, pas de basses considérations à
court terme! me jeta-t-elle en éclaboussant la nuit.
- Tant pis! Allons-y pour le long terme...
- Je vois une table avec des cahiers, des piles de cahiers, des
pages manuscrites... des ratures... des... des feuilles qui voltigent...
Vous écrivez?
- De moins en moins. Mes parents me le reprochent assez!
- Je vois aussi du sable, beaucoup de sable. Une maison au bord
de la mer, peut-être... Et toujours ces pages qui volent au
vent...
- Ce serait sympa la maison en bord de mer. Mon rêve! Etonnant
mais sympa. Et cette histoire de célébrité,
c'est quoi exactement?
- Regardez vos mains et cherchez l'étoile à six branches.
Je la regardai pour étudier son visage, voir si elle ne se
fichait pas de moi.
- Allez-y, insista-t-elle, vous verrez...
Je levai les mains et me détournai pour bénéficier
des lumières de la fête. En cherchant bien, je crus
discerner sa fameuse étoile.
- Sous l'annulaire, c'est ça?
Elle ne répondit pas. Je regardai l'autre main pour voir
si j'étais symétrique. Je l'étais.
- Et ça signifie quoi? lui demandai-je en me retournant.
Mais il n'y avait plus personne. Ma gitane rousse était partie
en fumée.
Je continuai alors ma route en suivant les étoiles.
Des années plus tard, j'avais décidé de coucher
sur le papier mes jeunes errances, mes premières illusions,
mon labyrinthe, et je me souvenais alors de cette belle gitane,
dans ce petit village du Sud de quelque part. Estrella, je l'avais
surnommée, ça lui allait bien. Je n'étais pas
si sûr qu'elle eût vraiment existé, mais, quand
je butais sur mes souvenirs, je pensais à elle en regardant
mes petites étoiles, bien réelles.
J'avançais.
Puis un jour, j'avais tout envoyé à trois maisons
d'édition, sans doute pour enterrer le passé.
De temps en temps, je n'y pensais pas. De temps en temps, j'arrivais
à faire autre chose. De temps en temps, je guettais le facteur.
Un matin, une voiture jaune me ramena un des manuscrits. Contre
remboursement. Plus une lettre tortueuse qui ne disait pas grand
chose, sinon d'aller voir ailleurs. J'encaissai le choc après
avoir déboursé, et songeant à Estrella, je
regardai mes mains.
Et je fis un sacré bond.
Sous l'annulaire gauche, il manquait maintenant une branche à
mon étoile. Celle de droite était toujours à
six branches, régulière, parfaite. L'autre était
amputée, bancale. J'étais devenu dissymétrique.
J'écarquillai les yeux. Il n'y avait plus une trace, pas
la moindre ridule, le plus petit sillon. A la place, j'avais une
peau parfaitement lisse, une peau de bébé.
En recevant le second manuscrit, et le refus poli, avais-je vraiment
été surpris par l'effacement d'une autre branche,
le pendant de la disparue?
Dans la main gauche, je portais maintenant ma croix.
Alors, avec mon étoile et ma croix, j'ai fui les boîtes
aux lettres, les voitures jaunes, les diseuses, les aventurières,
et encore plus les deux réunies. J'ai même changé
de marque de cigarettes pour tout dire. Pendant quelque temps j'ai
essayé de tout oublier, puis un jour, en regardant mes mains,
mon étoile et ma croix, j'ai décidé de rentrer
à la maison.
L'électricité était coupée, mais la
boîte aux lettres débordait.
J'ai épluché le courrier. J'ai mis près de
la cheminée les publicités et les journaux gratuits
de petites annonces, ce qui représentait déjà
un sacré tas, et j'ai balancé les factures à
la poubelle. Ca brûle mal ces choses-là, et ça
dégage une fumée âcre qui vous prend à
la gorge, surtout les grosses!
Une fois le tri effectué, il ne restait que trois lettres
lisibles. Celle d'un ami, d'une amie, et la dernière que
j'avais très vite repérée avec le tampon des
Editions du Cosmos. Je l'ai glissée dessous.
J'ai commencé par l'ami qui me racontait ses difficultés,
ses angoisses, sa solitude. J'ai poursuivi avec la copine qui me
faisait partager ses joies, son bonheur, une nouvelle naissance.
Puis j'ai pris la troisième.
Je l'ai posée devant moi en regardant la paume de ma main
gauche. La croix était bien nette. J'ai décacheté
la lettre en fixant les quatre branches, voir celle qui allait disparaître.
Il ne s'est rien passé.
J'ai lu. La réponse était plutôt encourageante.
Quelques compliments et un rendez-vous pour parler de tout ça.
Dire que j'étais soulagé serait peut-être un
peu faible. J'étais transporté. Cette fois-ci, aucune
branche n'avait disparu et, si je portais toujours ma croix, il
avait suffi d'une réponse positive pour arrêter le
massacre.
Le jour convenu, j'ai pris le train.
J'ai pris aussi tous mes autres textes, tous mes souvenirs que j'avais
noircis au fil des jours. Puisqu'ils aimaient ça, j'avais
de quoi les gaver.
Dans le métro, les gens me regardaient bizarrement. Faut
dire que je passais mon temps à contempler ma croix, la main
grande ouverte devant moi, jusqu'au terminus, place de l'Etoile.
Comme je ne connaissais pas le quartier, j'ai dû chercher
la bonne adresse sur un plan. Par chance, je n'avais que deux rues
à traverser. Deux branches.
J'ai grimpé l'escalier mécanique et suis sorti du
métro en pensant à Estrella, la gitane qui m'avait
parlé d'avenir quelques années plus tôt. J'ai
traversé la première rue en essayant de me remémorer
ses paroles, la seconde en songeant à la célébrité,
à la petite maison du bord de mer...
Un grand coup de Klaxon a tenté de me faire revenir sur la
terre ferme. J'ai quitté la villa de mes rêves et,
en une fraction de seconde, j'ai vu le museau publicitaire d'un
bus qui fonçait droit sur moi, dans une effroyable plainte
de pneus. Le slogan m'a sauté à la figure:
"Vous aimez la sécurité, prenez le T.G.V.!"
Je l'ai pris.
De plein fouet, et dans un étrange sifflement.
Quelques minutes plus tard, dans l'indifférence générale,
un agent de police sortit une craie blanche de sa poche. Il traça
une croix sur le bitume, à quelques mètres à
peine de la place de l'Etoile. Il ramassa des feuilles éparses,
celles tachées de rouge que le vent n'avait pu emporter.
Puis il jeta beaucoup de sable.
Je la vis de loin dans sa robe multicolore. Dans le soleil levant,
les couleurs vives accrochaient déjà les premières
lueurs du jour.
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