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Elle était incroyablement menue. Je l'avais souvent saluée
sans lui parler. Elle semblait avoir connu cette vie rude, laborieuse
qui décolore la chemise, la peau, les rêves.
Et des rêves, elle en avait !
Un jour de forte pluie, par hasard, nous attendîmes un bus
ensemble. Je crois que c'est moi qui ai parlé la première.
Nous avons échangé des banalités.
Le bus tardait.
Nous étions toutes deux sous mon parapluie. Elle me raconta
sa vie de femme vieillissante, son mari décédé
en fonderie, ses enfants "bien placés", "bien
mariés", "bien loin"...
J'ai souvent des tendresses sauvages et inexpliquées pour
une silhouette entrevue, des mains travaillées par le temps,
une chevelure blanchie ou désordonnée...J'avais remarqué
cette femme que j'avais baptisée (sans aucune originalité
!) "la petite souris grise".
Elle me parlait donc de sa vie quotidienne, morne, solitaire et
les heures trop longues qu'elle remplissait de médiocres
besognes. Et soudain, elle se mit à évoquer ses rêves,
Son Rêve. Elle racontait avec des mots si précis que
je rêvais avec elle. Je sentais monter son plaisir, son bien-être,
cette soudaine liberté qui fait oublier la fatigue et l'arthrose,
la pluie et le froid. Je sentais les mimosas s'épanouir sous
le soleil encore frais de la Côte d'Azur, je voyais le bleu
de l'ombre le soir, dans les
rues, ce bleu gris un peu marine du retrait de la lumière;
Au bas de la côte, le bus arrivait.
Je comptais le temps qu'il nous restait à passer ensemble.
Quelques secondes ? Ou quarante minutes, le temps du trajet ?
Elle s'assit d'autorité à mes côtés.
Elle continua à vivre son rêve. Embelli par son imaginaire,
cet ailleurs si proche et si lointain à la fois, lui tenait
compagnie. Elle y pensait chaque jour. Elle y pensait si fortement
que parfois elle ne savait plus si elle rêvait ou si elle
y était déjà. Elle voulait connaître
cet ailleurs avant de mourir et elle ferait tout pour y parvenir.
Elle m'énuméra les différentes possibilités
pour le réaliser.
Nous nous sommes revues. Je passais presque chaque jour dans son
quartier. Je la taquinais. Ses valises étaient-elles prêtes
? Qui allait s'occuper de son chat ? Elle entrait dans mon jeu.
Elle avait pensé à tout, me disait-elle. Elle se préparait
au départ… Où était la réalité
? Où était le rêve ?
Il y eut ces longues vacances d'été et un automne
chargé de pluie et puis l'hiver, toujours trop long, toujours
trop rude chez nous.
Un matin, les volets de sa maison étaient clos.
Je n'ai pas interrogé ses voisins que je ne connaissais
pas, mais les miens. Je ne suis jamais ou très rarement au
courant des nouvelles locales Non, ils ne la connaissaient pas,
non il n'y avait pas eu de décès dans le quartier,
ils n'avaient rien lu dans le journal...
Et puis, il m'est revenu quelques paroles : cette petite-fille
qui avait eu son permis et qui lui avait promis de l'emmener voir
les mimosas, un jour... Nous étions en février...
Les mimosas fleurissaient sans doute, ailleurs... Et j'imaginais
son bonheur d'être là enfin, ailleurs...
Le temps passait. Le jardin revivait, abandonné. Les volets
restaient clos.
Un jour, j'ai interrogé une de ses voisines.
Ah, non, non je ne savais pas qu'un matin de février on
l'avait trouvée, dans la rue, serrant sa demi baguette et
son porte-monnaie contre sa poitrine...
Elle ne savait plus où elle habitait. On l'avait raccompagnée
chez elle. Elle était si perdue, si désorientée,
qu'on avait appelé ses enfants. Ils étaient venus
la prendre. Ils l'avaient emmenée. Elle souriait.
Ils l'ont placée, ailleurs...
à bientôt !... ici !
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