Une photographie de Catherine Merdy

Les mots du homard

par Anita Beldiman-Moore

Adolescences

Sommaire

"Des yeux purs dans les bois
Cherchent en pleurant la tête habitable."
René Char - En trente-trois morceaux
et autres poèmes
Gallimard (1997) - Poésie n°310

L'adolescence est à la frontière de toutes les innocences et de tous les inconnus : une quête frénétique du monde qui n'est que celle de soi, de ce soi en devenir. Françoise Dolto appelait cela le complexe du homard qui l'espace d'une mue se trouve nu et sans défense hors de sa carapace.

L'adolescence s'habille donc de mots. De mots-théories qui donnent un sens à ce qui nous entoure. De mots-magiques qui protègent des autres. De mots-silences qui disent l'indisicble. Des mots en éternelle recherche de leur propre sens.

Elodia Turki a ces vers transparents qui ont révéillé l'écho de mon adolescence au moment où je les ai lus :

"Passeuses
Sentinelles
dessaisies de nous-mêmes
dans la rencontre fuite du mot
où l'enfance du temps
invente un jeu pervers d'étranges alternances
avec son propre éclat

Un vacarme infini
que le silence lisse"

et dans un poème suivant

"De nous-mêmes la perte
labyrinthe où chercher

Echo qui anticipe"

Elodia Turki - L'Elle du doute
Librairie-Galerie Racine (2000)

René Char dans le même recueil mosaïque déjà cité ne disait pas autrement :

"Veilleur éphémère du monde
A la lisière de la peur
Lance ta révolte valide
Elle emporte l'aigre duvet
L'horizon devient rose il bouge
Enfant nous fermons tes plaies."

Ou plutôt, si, il dit autrement. Car nul ne dit deux fois la même émotion surtout en cet âge des possibles où la liberté nous cloue sur place et où les routes sont à tracer sur la page vierge de nos désirs.

"Papa porte des idées toutes faites
.................et maman des oeillères;
grand-père roule sur ses rails.

Le maître se nourrit de préjugés,
mon copain pense comme sa soeur
et le voisin s'encroûte dans sa routine.

Moi
........j'arracherai les photos rouillées,
........j'échapperai aux partis pris,
........................je nagerai vers le large."

Colette Nys-Mazure - Enfance portative
Esperluète édition (2000)

Adolescences pétries de certitudes qui sont autant de questions que Rilke nous dit de chérir :

"Efforcez-vous d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. (...) Ne vivez pour l'instant que vos questions. peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses."

Rainer-Maria Rilke - Lettres à un jeune poète (IVème lettre)
Grasset (1984) - Les cahiers rouges

Entrer, oui. Je trouve ce verbe bien choisi. Le mot, en effet, ne berce pas seulement ici le questionnement de l'âme mais l'accompagne dans sa douloureuse, son insensée mutation.

"Planté en pleine terre,
mon corps d'élans et de flamme,
..............livré aux ombres nocturnes,
............................au fouet des pluies,
délirant de soleil, déchiqueté de vents.

Perchoir des oiseaux-pensées,
repaire de chats fugueurs,
giron, nacelle et tremplin,
mon corps en croissance végétale.

Arbre buissonnier
..............à la grande école de la vie."

Colette Nys-Mazure (op. cit.)

De cette douleur, de cette incompréhension, de cette incapacité à être à soi et au monde naît un chaos matriciel, source de beauté, de vérité, de vie (et de mort, l'un n'allant jamais sans l'autre) :

"Un papillon de paille habitait un crâne de chien
Ô couleurs ô jachère ô danse !"

René Char (op. cit.)

Voilà donc de quoi il s'agit dans ces pages célèbres mais aussi dans celle de nos 17 auteurs de ce mois. Et chaqu'un de leurs 25 textes proclame à sa façon :

"Il faut trembler pour grandir".

René Char (op. cit.)

En cette nouvelle année qui commence, je vous souhaite à tous de grandir... sans trop trembler tout de même.