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"Des
yeux purs dans les bois
Cherchent en pleurant la tête habitable."
René Char - En trente-trois morceaux
et autres poèmes
Gallimard (1997) - Poésie n°310
L'adolescence
est à la frontière de toutes les innocences et de
tous les inconnus : une quête frénétique du
monde qui n'est que celle de soi, de ce soi en devenir. Françoise
Dolto appelait cela le complexe du homard qui l'espace d'une mue
se trouve nu et sans défense hors de sa carapace.
L'adolescence
s'habille donc de mots. De mots-théories qui donnent un sens
à ce qui nous entoure. De mots-magiques qui protègent
des autres. De mots-silences qui disent l'indisicble. Des mots en
éternelle recherche de leur propre sens.
Elodia
Turki a ces vers transparents qui ont révéillé
l'écho de mon adolescence au moment où je les ai lus
:
"Passeuses
Sentinelles
dessaisies de nous-mêmes
dans la rencontre fuite du mot
où l'enfance du temps
invente un jeu pervers d'étranges alternances
avec son propre éclat
Un
vacarme infini
que le silence lisse"
et
dans un poème suivant
"De
nous-mêmes la perte
labyrinthe où chercher
Echo
qui anticipe"
Elodia
Turki - L'Elle du doute
Librairie-Galerie Racine (2000)
René
Char dans le même recueil mosaïque déjà
cité ne disait pas autrement :
"Veilleur
éphémère du monde
A la lisière de la peur
Lance ta révolte valide
Elle emporte l'aigre duvet
L'horizon devient rose il bouge
Enfant nous fermons tes plaies."
Ou
plutôt, si, il dit autrement. Car nul ne dit deux fois la
même émotion surtout en cet âge des possibles
où la liberté nous cloue sur place et où les
routes sont à tracer sur la page vierge de nos désirs.
"Papa
porte des idées toutes faites
.................et maman des oeillères;
grand-père roule sur ses rails.
Le
maître se nourrit de préjugés,
mon copain pense comme sa soeur
et le voisin s'encroûte dans sa routine.
Moi
........j'arracherai les photos rouillées,
........j'échapperai aux partis
pris,
........................je nagerai
vers le large."
Colette
Nys-Mazure - Enfance portative
Esperluète édition (2000)
Adolescences
pétries de certitudes qui sont autant de questions que Rilke
nous dit de chérir :
"Efforcez-vous
d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce
qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans
une langue étrangère. (...) Ne vivez pour l'instant
que vos questions. peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous
par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses."
Rainer-Maria
Rilke - Lettres à un jeune poète (IVème lettre)
Grasset (1984) - Les cahiers rouges
Entrer,
oui. Je trouve ce verbe bien choisi. Le mot, en effet, ne berce
pas seulement ici le questionnement de l'âme mais l'accompagne
dans sa douloureuse, son insensée mutation.
"Planté
en pleine terre,
mon corps d'élans et de flamme,
..............livré aux ombres
nocturnes,
............................au
fouet des pluies,
délirant de soleil, déchiqueté de vents.
Perchoir
des oiseaux-pensées,
repaire de chats fugueurs,
giron, nacelle et tremplin,
mon corps en croissance végétale.
Arbre
buissonnier
..............à la grande
école de la vie."
Colette
Nys-Mazure (op. cit.)
De
cette douleur, de cette incompréhension, de cette incapacité
à être à soi et au monde naît un chaos
matriciel, source de beauté, de vérité, de
vie (et de mort, l'un n'allant jamais sans l'autre) :
"Un
papillon de paille habitait un crâne de chien
Ô couleurs ô jachère ô danse !"
René
Char (op. cit.)
Voilà
donc de quoi il s'agit dans ces pages célèbres mais
aussi dans celle de nos 17 auteurs de ce mois. Et chaqu'un de leurs
25 textes proclame à sa façon :
"Il
faut trembler pour grandir".
René
Char (op. cit.)
En cette nouvelle année qui commence, je vous souhaite à
tous de grandir... sans trop trembler tout de même.
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