Une photographie de Catherine Merdy

Adolescent

par Florent Valley

Adolescences

Sommaire

Quand y aurais-je cru ? Hier ? Depuis quelques mois ? Certainement oui ! Mais avant ? Avant ! Depuis mon mariage ! C'est sûr puisque c'est un peu une continuité. La suite logique de notre relation amoureuse. Mais avant ? Lors de ma rencontre avec la future mère de mon fils. Oui avec certitude puisque c'est avec l'image qu'elle serait la mère de mes enfants que je l'ai tenue par la main, serrée et embrassée. Alors avant ? Bizarrement (mais pas si bizarre que ça) pas avec mes anciennes petites amies. Pourtant que de moments délicieux, mais surtout éphémères. Non, je pense que je songeais à ce moment lorsque je rêvais encore ma future vie, ma future vie d'adulte, lorsque j'étais encore un adolescent.

Oui, je crois que la première fois ou tout du moins, les plus nombreuses fois où je me voyais serrer mon enfant contre mon cœur à la maternité remonte à mon adolescence. Lorsque je me faisais des films sur l'avenir, sur ce que serait ma vie auprès d'une " gentle dame "que je n'arrêtais pas de dévisager. Auprès d'une femme que je croisais simplement dans la rue. Ou que je déshabillais du regard alors qu'elle était assise non loin de ma table dans un café. Toujours une femme élégante, d'âge mûr, non pas vieille mais bien éloignée de mes quinze ans à une ou deux années près. Une femme, cette femme assise avec ses amies, qui se serait levée, serait venue me chercher et m'aurait emmené loin de ce bar, loin de mes endroits habituels. M'enlever, m'enseigner la vie mieux (en tout cas autrement) qu'avec une mère ou une prof puisque incestueusement et sans aucun détournement. M'emmener loin de cette table. Non pas pour faire jaser et rougir d'envie les copains, ou si peu, mais surtout pour m'éloigner de cet âge bête, appelé avec raison l'âge con. Loin de cette arrogance, de ce mépris de tout, de ces " j'ai raison, toujours ". Loin de ces groupes de copains, unis, serrés, remarqués comme mes boutons d'acnés. Ils m'auront quitté après le lycée, grâce à une vie plus nomade et à un gommage. Loin de ces doutes du lendemain : " Vais-je réussir l'interro ? Avec qui serai-je samedi soir ? Et voir quel film ? Et/ou finir dans quelle soirée ? Mais surtout ne pas redoubler ! D'accord mais prendre quelle option ? A ? C ? D ? Soit même B et G tant que j'ai un bac ! Et ma mob, la changer ou la kitter ? Et avec qui vais-je me marier ? … "

Aaahhh !!!Vite qu'elle vienne me chercher et m'embrasser puisqu' affinité !Mais qu'elle m'éloigne, qu'elle m'oxygène. Qu 'elle décide, qu'elle me rassure. Qu'elle me donne quelques années pour que je sois déjà (et hop) un adulte. Elle me racontera son adolescence, on rigolera bien et cela me suffira. A quoi ça me sert de savoir que j'aurais pu sortir avec C. alors que je sortais avec A., sa cousine. Et qu'il aurait mieux valut puisqu'elle m'a fait cocu avec S. peu après. A quoi ça me sert d'avoir connu S., D., E., S., et bien d'autres que je ne revois jamais. A quoi ça me sert de savoir qu'un samedi soir passé avec V. est plus agréable qu'un même samedi avec M. puisque je n'ai passé qu'un seul samedi soir avec V.
Et les problèmes de préservatifs quand ils ne préservaient que des grossesses ; l'angoisse puis le rire en thérapie. Les cours séchés, les mensonges aux parents, quelques rencontres avec les forces de l'ordre pour justement remettre de l'ordre, les courses de mobs, les faux rendez-vous amoureux, les vrais traquenards musclés, les redoublements, les soirées, toujours les mêmes, et les lendemains, tous différents. Et les parents toujours présents ; seulement pour eux : merci !
Mais vite, vite qu'elle m'en sorte, qu'elle m'éloigne de ces moments de joies, d'euphories, de larmes, de doute, de trop, de trop peu, de malaise, voir parfois de deuil.
Que cette femme vienne et m'envole, me télétransporte ici, avec cette petite chose bizarre dans mes bras. Et ma femme qui nous sourit, pour notre bonheur, pour son bonheur. Et même si ce n'est pas cette " gentle dame " qui m'a télé- transporté ici, je la remercie de ne pas l'avoir fait. Et d'être resté un fantasme comme tant d'autres qui m'ont fait être ici tout simplement, heureux malgré la sinuosité de la route, heureux loin de mon adolescence.