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La critique de "Bye bye Blondie",
par Brigit Bontour

 

Entretien avec
Virginie Despentes

par Brigit Bontour

VIRGINIE DESPENTES :
" Je m'arrange pour être furieuse plutôt que triste ".

Tout ou presque, est dit de l'auteur dans cette phrase qui définit l'énergie, la dépression, l'incroyable gentillesse d'une grande fille torturée. Blessée plus d'une fois par la vie, elle semble ne pas espérer que le bonheur puisse un jour la concerner, plus peut-être par superstition que par conviction. Sentiment qui permet à Virginie Despentes d'écrire un grand roman où le sentiment amoureux se définit surtout par la violence. Pour ne pas être taxée de tendre sans doute.

Dans " Bye bye Blondie ", Virginie Despentes n'a rien perdu de sa hargne adolescente, ni de son désespoir à fleur de peau. Mais quand on lui demande comment elle parvient à raconter une histoire d'amour comme elle décrirait une agression, disant de Gloria, l'héroïne du roman " qu'elle a la manie de vouloir se cogner avec tout le monde ". Surtout avec celui qu'elle aime en fait ; elle répond qu'elle " n'avait pas imaginé Bye Bye Blondie de cette façon, mais que l'idée est très juste ". Prend un instant, pour réfléchir qu'en effet elle considère peut-être l'amour comme un match de boxe. Fait un parallèle soudain, entre round de boxe, orgasme, et crise de nerfs. En effet, elle a l'inertie en horreur, voit " la tristesse comme une passivité et préfère exploser avant d'être triste ", ce qui ne lui rend pas la vie aisée. Dans son blog sur internet, elle écrit d'ailleurs : " je m'arrange pour être furieuse plutôt que triste. Furieuse, ça rend indigne, mais au moins on ne se retrouve pas sur le dos, comme une bestiole qui n'arrive pas à se retourner ".

Elle ne réussit pas vraiment à déterminer d'où lui vient cette rage, ce mal- être qui pourrait être justifié par son adolescence difficile : la route à seize ans, un viol à dix sept, les critiques virulentes qu'elle a du affronter après " Baise-moi " et n'ont jamais vraiment cessé. " Peut-être de ses parents " ose-t-on, mais " chez eux la violence était constructive puisqu'ils étaient des militants politiques ", alors que la sienne n'est que destructive. Pourtant elle ne boit plus depuis quatre ans, fume encore car " il est trop dur de vivre sans rien, dans une société qui demande trop : la sur stimulation de la vie à Paris, notamment le bruit, la tête sinistre que font les gens ". Ce dont elle se rend compte quand elle quitte la vie parisienne durant quelque temps.
Malgré tout, elle n'arrive pas à se livrer totalement à un psychothérapeute, bien qu'elle soit de nature plutôt confiante. Alors elle " attend une hypothétique rencontre entre les deux parties d'elle-même, l'une positive, l'autre négative ", et accepte sa dépression en se disant que les gens hors norme sont finalement les plus nombreux. Toujours, dans son blog elle écrit pourtant une phrase qui glace le sang : " Un truc de ouf : je n'ai pas pleuré entre 17 heures et minuit….. "
A l'évocation de ce passage, elle sourit fataliste, en évoquant à propos d'une interview donnée à Libération " avoir des remontées d'angoisse et de honte, d'être aussi conne aussi débile aussi inintéressante ". Elle a l'angoisse chevillée au corps,
que ni son talent, ni les gens qui l'aiment et le lui témoignent ne peuvent amoindrir. Comme si elle ne " fixait pas l'admiration, mais seulement la critique ". " N'arrivait pas à cicatriser ce que l'on peut dire de négatif " sur elle. L'exposition médiatique lui est particulièrement difficile. Mais elle admet aussi avec une belle franchise que " tout foutre en l'air est plus facile que construire, car il n'y a pas le risque de se planter ".

On sent dans " Bye Bye Blondie ", une incroyable nostalgie de l'adolescence, des
Punks, de la route, alors que la sienne a été spécialement difficile. Elle dit sans trop y croire" qu'elle a eu trente cinq ans il y a quelques mois, qu'il est temps de résoudre quelques tensions adolescentes ". Sans renier cette jeunesse tourmentée, mais heureuse, qu'elle ne souhaite pourtant à personne.
Parce-que l'adolescence, c'était avant la dépression, qu'elle situe à la publication de " Baise-moi ". C'était avant ce qu'elle nomme les " problèmes de fille " : par exemple, avoir un enfant ou pas, elle en a envie mais sait qu'elle n'en aura pas, n'a jamais rencontré d'homme d'accord avec elle sur le sujet.
Cela paraît définitif, mais dans sa façon d'en parler, on sent l'envie qu'on lui dise que non, qu'il est encore possible d'envisager un enfant à trente cinq ans. En même temps sa vulnérabilité est elle-même, si enfantine qu'elle a peut-être raison de se résoudre à contrecœur de ne pas être mère. Hésitant de plus entre deux certitudes : l'impossibilité de mettre un enfant au monde dans une société telle que la nôtre et la conviction qu'après une grave crise à venir dans les dix ans, l'homme va savoir s'adapter.
Persuadée qu 'on peut inventer " l'électricité émotionnelle comme on a inventé l'électricité tout court ". " Pour le moment au vit au moyen âge mais en même temps les choses vont évoluer grâce à l'évolution conceptuelle de la masse. Les gens sont plus éduqués que dans les années 4O ", dit-elle. Elle prend son exemple à témoin : jamais dans l'histoire, une fille de postier n'a pu accéder à la connaissance qu'elle a pu acquérir. Mais pour autant, elle n'est pas prête à rentrer dans le monde des adultes, faire des concessions, même si elle sent qu'elle " s'embourgeoise petit à petit ".
Quand on lui demande, tout en connaissant la réponse à l'avance si elle n'a pas parfois envie très brièvement d'être quelqu'un qui ne lit pas ne se pose pas de questions, ne se révolte pas, occupée par ses tâches quotidiennes, elle répond non définitivement, bien que cette idée l'effleure parfois. Ce que ne réussit pas l'héroïne de son roman qui écrit un scénario dès qu'elle se sent rentrer dans la routine du confort. Scénario qui paradoxalement est le prétexte aux premiers problèmes entre son amour et elle.
Mais Virginie Despentes n'est pas Gloria : elle aime finalement sa vie. D'abord parce-qu'elle ne s'ennuie pas, que la sienne est parfaitement remplie. L'écriture bien sûr, mais aussi ou surtout le rock et les amitiés que l'on devine nombreuses et fidèles chez elle.
En fait elle se définit comme " une dépressive positive, qui n'a pas d'attachement morbide à sa dépression ", même si à contrairement à son héroïne, pour qui tout est voué à l'échec, elle pense que " quand tout va bien, quelque chose va dérailler, mais que le contraire est vrai aussi ".

Rebelle mais touchante, elle a une idée qui ne la quitte pas depuis toujours : " au moment où l'on meurt, on veut être content de soi ", et elle ajoute en riant comme en un clin d'œil " qu'elle ne fait pas de saloperies aux gens par peur du jugement dernier ".
C'est peut-être au final la seule certitude de cette angoissée superbe.


Propos recueillis par Brigit Bontour.