Après le succès considérable qu'elle a connu avec
Au cinéma Lux, Janine Teisson publie aux éditions Syros, collection
Les uns les autres, son dernier roman de littérature jeunesse : Les prisonniers
d'Icibas.
Elle parle ici de ce récit humaniste de science-fiction qui se teinte, sous sa plume, d'une poésie lumineuse. D'une voix spontanée et ponctuée de rires, elle raconte aussi les contraintes imposées aux auteurs, les valeurs auxquelles elle croit et sa conception de l'écriture. Ecriture travaillée qui mêle dépouillement et images, qui ne se compromet pas dans la facilité par les sujets qu'elle aborde. Auteur pédagogique ? Livres didactiques ? Janine Teisson ne rejette pas ces étiquettes, même si elles ne rendent pas véritablement compte de la richesse de ses ouvrages. Rencontre avec un auteur qui nous dit surtout sa joie d'écrire...
Céline Lamy : Janine Teisson, vous êtes l'auteur d'une dizaine de récits de littérature jeunesse, majoritairement ancrés dans une histoire à tonalité réaliste.
Dans votre dernier ouvrage Les prisonniers d'Icibas, vous plongez le lecteur dans un monde étrange, souterrain où des êtres pâles, aux yeux délavés sont voués à retraiter des déchets sans jamais voir la lumière du jour. Qu'est-ce qui vous a attiré dans l'écriture d'un tel roman ?
Janine Teisson : Ce qui m'attire dans l'écriture d'un roman de science-fiction, c'est la liberté. La liberté de pousser jusqu'à l'extrême des situations qui ressemblent aux nôtres et la liberté d'exprimer mon malaise et mes idées concernant notre monde. On a beaucoup plus de liberté en écrivant de la science-fiction qu'en décrivant notre monde.
Céline Lamy : Les gens -les ceuxqui- d'Icibas vivent comme des machines, ils ne se posent pas de questions. Mais deux enfants Niels et Chami ne sont pas comme les autres. Ils vont alors tout mettre en oeuvre pour atteindre l'Enhaut. Votre roman appartient-il à un genre bien défini : conte futuriste, récit de science-fiction ou roman d'aventure ? Ou y a-t-il volonté d'échapper à un genre ?
Janine Teisson : Je dirai les trois. Conte futuriste, cette appellation me plaît bien mais c'est en même temps un roman d'aventures puisqu'il y a beaucoup d'actions. Et puis il a été classé en science-fiction. C'est aussi un conte philosophique. Au départ, il n'y a pas de volonté. J'ai un sujet en tête, des idées qui viennent et qui me squattent et voilà : je me laisse faire, je suis mes idées.. Jusqu'à présent, j'ai toujours procédé comme ça. Quand je regarde ce que j'ai écrit, je vois bien que j'ai exprimé là des idées qui sont les miennes depuis toujours mais sous une autre forme. Mais je ne décide pas au départ de la forme que l'histoire aura, ni même des idées qu'elle va soutenir, cela vient comme ça.
C.L : Il y a donc des idées philosophiques qui sont à l'origine de votre roman ?
J.T : Oui, mais cela n'est pas conscient. Je les retrouve tout à coup, elles sont là et je suis d'ailleurs très contente de les retrouver mais parfois très étonnée, Par exemple, quand j'ai commencé à mettre des artistes dans ce monde souterrain, c'est venu comme ça, je n'y avais même pas réfléchi et puis après je me suis dit : c'est vrai, l'artiste dans notre société, c'est celui qui tire les gens vers le haut, celui qui exprime ce que les autres ne peuvent pas exprimer, celui qui aspire à quelque chose d'autre qu'à la matérialité. Je ne pense pas à ça. Moi, je raconte une histoire.
C.L: A quelles difficultés vous êtes-vous heurtée par rapport aux livres antérieurs ?
J.T. : La difficulté est d'un tout autre ordre. Le livre qu'on a actuellement dans les mains a été dégraissé d'un tiers par rapport au livre que j'avais écrit au départ. Comme j'avais besoin de bâtir un monde, je donnais beaucoup de détails. Il y a des tas d'événements que je racontais du passé d'Icibas. Je voulais bâtir un monde comme Jules Verne en faisait, où tout marchait comme une mécanique avec énormément de rouages. J'avais commencé à le faire et puis on m'a dit : on ne peut plus faire ça, c'est fini. Il faut que vous rentriez dans un certain nombre de pages. Parfois en relisant mon livre, je trouve qu'il est un peu sec. Mais quand un livre de la jeunesse coûte trop cher, il n'est plus accessible aux collégiens et donc c'est un livre qui est beaucoup moins lu.
En même temps, chez Gallimard, ils ont sorti des livres de science-fiction pour la jeunesse, très épais qui ont eu un succès fou. Je pense donc qu'on a tendance aujourd'hui à mettre les auteurs dans des moules. C'est vrai que les lecteurs aiment en général les livres courts. Mais si un livre est long et qu'ils sont pris par l'histoire, ils vont jusqu'au bout.
On demande aux auteurs actuellement de dégraisser leurs livres, de les assécher, de couper : moi, j'ai fait des coupes et des coupes. Quand je relis mon livre, j'ai un peu de peine.
C.L. : Icibas, peuplé de " ceuxqui " est un monde marqué par l'asservissement et dominé par l'interdit.
Dans votre roman, il y a des mots lourds de signification politique : liberté, esclavage, guerre civile et révolution. Qu'est-ce qui vous a déterminée à employer de telles notions pour un public de jeunes adolescents ?
J.T. : Je ne me suis pas posé la question, ces mots sont venus naturellement. Par exemple, quand la petite Chami déclare devant le vieux professeur : " s'il n'y a que nous qui sommes sauvés, je renonce à aller Enhaut. ", il lui répond : " alors, c'est une révolution que tu veux. "
Ca m'est venu tout simplement. C'est quelque chose que je porte en moi. Je suis d'une lignée d'ouvriers, de syndicalistes, de gens de gauches, des gens qui ont toujours lutté pour les libertés. Donc c'est presque viscéral chez moi.
(...) Je me suis rendu compte qu'on raconte énormément d'histoires individuelles parce qu'on est dans un monde terriblement individualiste et qu'on pousse les enfants là-dedans. Le sentiment d'appartenir à un groupe et le fait qu'on ne puisse pas se sauver seuls mais tous ensemble est quelque chose qui m'est revenu à ce moment-là.
J'aurais très bien pu écrire l'histoire de ces deux enfants qui finissent par sortir seuls mais je me suis heurtée à un blocage : pour moi, ce n'était pas possible.(...)
C.L.: Vos divers romans (Cf. bibliographie) abordent des sujets difficiles, loin des stratégies racoleuses. Est-ce qu'écrire rejoint des soucis pédagogiques ?
J.T. : Quand j'ai commencé à écrire en 1993, j'écrivais pour les adultes, je n'avais pas pensé à écrire pour la jeunesse. Et puis, un jour où je me remémorais un événement que j'avais vécu, je me suis dit : cette chose-là, il faudrait que je la raconte à des enfants. Ce fut mon premier livre : La valise oubliée. Il s'avère que j'écris toujours des histoires à partir desquelles les enfants réfléchissent. Je me suis rendu compte que les endroits où l'enfant peut se laisser aller à avoir des réflexions sur la vie, sur ce qu'il a compris et vécu sont rares. A l'école, on le gave et on lui fait recracher des choses qu'il a apprises et c'est tout. A propos de mes livres, les enfants tout à coup réfléchissent très sérieusement sur la vie...
(Janine Teisson s'étonne alors du succès qu'a rencontré Au cinéma
Lux, roman sensible et original qui a obtenu six prix. Elle précise qu'il s'agissait au départ d'un scénario qu'elle avait écrit pour la télévision qui n'en avait pas voulu.)
Le souci pédagogique est inconscient. Cela fait finalement peu de temps que j'habite mon être adulte.
C.L : Parlons justement de ce qui fait la force de vos livres : votre texte allie dépouillement d'une part et poésie distillée par petites touches d'autre part : " Jolie, qu'est-ce que c'est jolie ? Elle trouva ce mot très doux. "
Est-ce que les exigences de forme sont les mêmes que pour un roman destiné aux adultes ?
Janine Teisson : La question du travail de l'écriture pour la jeunesse est très importante. Quand j'écris pour les adultes, j'écris en totale liberté et j'essaie de trouver la forme qui satisfait le plus. Quand j'écris pour la jeunesse, c'est la même chose mais il y a d'autres exigences : il ne faut pas que cela soit trop compliqué, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille être minimaliste.
Je sais que parfois, j'ai des moments poétiques, je le fais car j'ai l'impression que cela va passer. Enfin, je l'espère.
C.L. : Votre poésie illumine le texte qui parfois est un peu noir.
Janine Teisson : Les enfants me demandent parfois : " pourquoi écrivez-vous des choses tristes ? ". Ils finissent par admettre qu'il y a des choses tristes mais que ça va toujours vers la lumière. D'ailleurs Les prisonniers d'Icibas sont...
C.L. : ...la métaphore parfaite ! J'ai une autre question à vous poser sur votre style : il pourrait se comparer à une caméra qui se bornerait à filmer des actions, à surprendre des réactions, à montrer avec économie, pudeur et justesse. Autrement dit, vous ne cédez pas à la psychologie. Là encore, vous laissez de côté la facilité pour un projet d'écriture ambitieux ?
Janine Teisson : Ce n'est pas à moi de le dire. Mais de toute façon, je ne pourrais pas écrire d'une autre façon. Il faut que l'écriture me donne une satisfaction et l'écriture n'est pas comme la parole. Il faut qu'elle chante à mon oreille, qu'il y ait des images. C'est vrai que j'aime bien allier, comme dans La petite cinglée, sécheresse et une certaine poésie. Peut-être parce que j'ai ça aussi en moi. J'aime bien aller à l'essentiel et en même temps, il peut y avoir des moments de quasi-rêve.
C.L. : C'est aussi votre façon d'aborder les personnages. Il y a une certaine retenue qui ne va pas vers la psychologie. Cela ne nous empêche pourtant pas d'imaginer Chami ou Niels.
Janine Teisson : C'est vrai que j'aime bien écrire des actions comme si je faisais du cinéma. Au cinéma, on ne dit pas : " elle était triste. "..
C.L. : Qu'est-ce que pour vous, un livre de littérature jeunesse bien écrit ?
Janine Teisson : C'est un livre qu'un adulte peut avoir plaisir à lire ? Comment vous dire autrement ? Il faut qu'il y ait une vraie écriture. Cela existe, heureusement !
C.L. : Par rapport à votre parcours professionnel et privé (on sait que vous avez enseigné puis que vous êtes devenue clown), où se situe l'écriture : a-t-elle été
présente tout au long de votre vie ou bien est-elle le prolongement d'activités antérieures ?
Janine Teisson : Présente tout au long de ma vie. J'ai longtemps vécu à l'étranger et j'assouvissais mon besoin d'écrire dans la correspondance. J'écrivais à mes parents. Ma mère a gardé toutes mes lettres et un jour, elle me les a rendues en me conseillant d'en faire " quelque chose ". Ma maison a brûlé, elles ont disparu. J'en avais relu quelques unes et j'avais été étonnée : alors que je les avais écrites souvent dans la précipitation, mes phrases me plaisaient bien encore. Autrement, j'écrivais aussi pour moi. L'écriture a toujours été mon moyen d'expression.
C'était thérapeutique. Un jour, j'ai décidé d'entrer dans le réel car longtemps j'ai vécu dans la rêve. Il est arrivé des choses que j'ai racontées dans L'enfant plume et qui m'ont obligée à affronter le réel.
Je me suis dit : si tu as du talent, tu dois le prouver. Si tu ne fais pas, tu vas devenir une vieille insupportable !J'ai donc montré ce que je faisais à des professionnels qui m'ont encouragée. J'écris donc avec une joie immense et je suis faite pour ça.
C.L. : Je reviens aux Prisonniers D'Icibas. Si les ceuxqui sont bien décrits, d'autres choses restent plus dans l'ombre ou tracées à grands traits, comme si vous laissiez une part d'imagination à vos lecteurs. Quel rôle attribuez-vous au lecteur en général ?
Janine Teisson : Dans le cas d'une fiction qui n'a rien de réaliste, je donne au lecteur la liberté d'imaginer tout ce que je n'ai pas décrit ou peu décrit. J'aimerais bien entrer dans la tête d'un lecteur pour voir ce que ça a donné. Pour chaque lecteur, ce doit être différent.
C.L. : J'ai repris un passage de votre livre : "
Un jour, elle vit une fleur qui voletait. Son cur bondit. Elle mit ses lunettes, son chapeau et sortit sous le grand soleil. Un papillon ! Enfin elle voyait un papillon. Elle comprit pourquoi elle n'avait pas pu l'imaginer en bas."
Quand les enfants découvrent le monde d'Enhaut, ils éprouvent des sensations simples mais fortes du vent, de la lumière...
Vous lire, Janine Teisson, c'est prendre conscience de notre chance, c'est apprendre ou réapprendre à voir et sentir le monde. Vous êtes d'accord avec cette proposition ?
Janine Teisson : La simple vie est quelque chose de fantastique. Pour des gens qui en sont privés, c'est inimaginable. Justement, c'est tellement inimaginable que Chami ne peut pas imaginer un papillon. Je poserai cette question à des jeunes : pourquoi ne peut-elle pas imaginer un papillon ? On est dans un monde où c'est le vécu, ce que l'on touche, sent, voit qui dépasse toute imagination. La réalité est plus forte que tout. Les jeunes disent souvent : " on a déjà vu ça à la télé, ce n'est pas la peine d'y aller . " Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Rien ! On est dans un monde où le virtuel presque parfait prend la place du réel. Mais non, il ne faut pas !
C.L. : Est-ce vous pouvez nous parler de vos projets d'écriture ?
Janine Teisson : Un livre, La photo terrible, qui sortira en octobre chez Syros dans la collection Tempo. C'est un livre axé sur les grandes valeurs, j'ai choisi la fraternité. Ce livre est accompagné d'un CD dont la musique est composée par le groupe Zebda.(...)
Pour les adultes, je termine un livre sur l'Algérie , un thème qui me tient à
coeur...
Rencontre Céline Lamy/Janine Teisson, juillet 2000
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