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Entretien
avec par Brigit Bontour |
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EV Aviez-vous ce livre en projet depuis longtemps ? quel en a été l’élément déclencheur ? SF Non je n’avais aucun projet d’écriture précise. Je n’avais aucun récit en tête quand j’ai commencé la rédaction. L’histoire s’est développée d’elle-même sans le moindre plan. Je ne pense pas avoir fait appel non plus à mon inconscient, mais depuis que j’ai quitté la France en 1984, j’ai toujours vécu dans les milieux chinois, dix ans aux Etats-Unis, à Hong Kong, Taiwan et ensuite à Shanghai où je vis actuellement en compagnie de ma femme chinoise et de ma fille. Je suis guide interprète, donc je parle et comprends parfaitement le chinois et un jour alors que je me promenais en leur compagnie dans un quartier populaire, j’ai entendu des chinois me désigner sous le vocable de « long nez », ce qui en Chine désigne les étrangers. De long nez, j’ai fait la relation avec le « nez d’éléphant » et le roman est parti de cette expression, sans conception préalable. Je ne savais même pas le soir ce qui arriverait le lendemain à mes personnages. EV Pourquoi avoir choisi un héros mingong, avez-vous des attaches dans ce milieu ? SF Non, pas du tout, je n’ai même jamais parlé avec un mingong mais à Shanghai, ils sont incontournables pour qui veut bien les remarquer. Cependant j’ai sans doute intériorisé des évènements liés à leur mode de vie, leur précarité à force de les voir ou de lire des faits divers les concernant. Il est probable également que je me sois intéressé à eux parce qu’étant étudiant à Sciences-po à Lyon dans ma jeunesse, je travaillais sur des chantiers de construction pendant l’été. J’ai donc pu décrire leur travail très dur, très manuel, mais je n’ai pas écrit un reportage ou un témoignage : tout est inventé, mes personnages sont purement fictionnels. EV La question des mingong est-elle perçue comme un vrai problème social ? SF En fait, les mingong existent depuis au moins un millénaire. Depuis toujours les paysans ont fui leurs terres à cause de famines, de guerres, de catastrophes naturelles, de décisions politiques iniques pour venir chercher leur chance dans les grandes villes. La dynastie Ming a été renversée par des mingong, des paysans devenus brigands entre 1620 et 1644. Ils sont à la fois craints et méprisés parce que sales, pas éduqués. Ils vivent dans des baraquements insalubres, crachent partout. On leur impute par exemple la hausse de la criminalité, l’insécurité. EV Un des détails surprenants de votre livre est l’importance donnée à la nourriture, vous décrivez en détail le moindre repas pris par vos héros. SF Oui, en effet parce que pour le sous-prolétariat chinois, manger à sa faim est la première étape entre la survie et la vie, manger trois fois par jour est un luxe. L’histoire de la Chine est jalonnée de famines, la plus récente ayant eu lieu dans les années 60 lors du Grand bond en avant et les pauvres ne sont pas persuadés que le pays est définitivement sorti de la famine, d’où cet intérêt pour la nourriture peut-être un peu étonnant pour les occidentaux. EV Votre héros aussi dur et décidé à tout pour se sortir de sa misère est pourtant sympathique alors qu’on ne retrouve pas ce sentiment chez son amie et chez les femmes chinoises en général. SF Il y a chez lui la sympathie des exclus, une certaine solidarité avec des compagnons aussi démunis que lui et l’idée que l’entraide peut les aider à s’extraire de leur misère Pour les femmes c’est différent : certaines femmes chinoises que j’ai pu observer sont arrivistes, très calculatrices. Pour un grand nombre d’entre elles venues du nord, la prostitution est le moyen de gagner bien leur vie très rapidement et de faire vivre leurs familles. Aiguo l’amie de Fu Zhanxin est rusée, n’a aucun scrupule et se débrouille très bien avec le peu qu’elle a au départ. La prostitution n’est pas un problème, car si le discours officiel est « tout le monde doit s’enrichir », personne ne fixe les limites à ne pas franchir pour atteindre ce but. Et de fait les prostituées sont extrêmement nombreuses à Shanghai pour le plus grand profit des Chinois et des étrangers qui y trouvent leur compte. EV Justement les « amis étrangers » ou « long nez » sont-ils autant détéstés par les chinois que vous le montrez et cette hostilité est-elle partagée par toutes les couches de la population ? SF Il ne s’agit pas d’hostilité ou de haine. Dans l’inconscient collectif chinois, la Chine doit retrouver sa position de première puissance mondiale. Pour ses habitants depuis des temps immémoriaux, la représentation de la terre est un carré, le ciel étant un rond figurant la Chine, disposé au milieu de ce carré et les étrangers, les barbares se trouvent relégués dans les angles. Or le ciel n’apporte ses bienfaits qu’à ceux qui sont à l’intérieur du rond, c’est à dire les chinois, l’empereur était d’ailleurs l’intermédiaire entre le ciel et la Chine. Le découpage de l’empire par les étrangers en 1850 a été vécu comme un acte inconcevable qu’il faut venger à tout prix : un pays supérieur à l’histoire prestigieuse de quatre millénaires ne peut être envahi par les barbares. Ce sentiment est en effet partagé par le reste de la population. Habitant moi-même dans un quartier plutôt favorisé, je vois fréquemment des enfants de deux ou trois ans accompagnés de leurs nounous me montrer du doigt parce qu’étranger. Il semble que dans certains talk shows, les intellectuels prennent fugitivement conscience du problème avant de retomber dans ce travers. Or selon moi, la Chine ne peut se développer qu’en sortant de ce manichéisme inscrit très profondément dans l’histoire du pays. EV Comment imaginez-vous l’accueil fait à votre livre en Chine s’il était un jour traduit ? SF Il n’est pas encore certain qu’il paraisse en Chine, mais il serait forcément perçu comme un électrochoc. D’abord parce que les intellectuels se sont embourgeoisés et s’intéressent peu au problèmes du peuple et ensuite parce que les chinois dans leur ensemble comprendraient difficilement qu’un nez d’éléphant s’intéresse aux mingong.
Propos
recueillis par Brigit Bontour. |
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