Sommaire de la rubrique entretiens avec des écrivains

Beaux livres de Noël 2003 (1) et (2),
par Brigit Bontour

 

Entretien avec
Philippe Noisette

par Brigit Bontour

Pour accompagner le deuxième volet de nos pages consacrées aux beaux livres de fin d'année, comme promis, l'interview de Philippe Noisette.
Voir aussi la critique de son " Couturiers de la danse ".


MODERNITE

Journaliste du spectacle vivant : danse, cirque, musique, depuis douze ans, Philippe Noisette connaît assez bien les acteurs du monde de la danse et de la mode pour avoir mis à jour avec talent, les liens entre danse et costume. Costume, mot, qu'il préfère de loin au mot à celui de mode qui ne convient pas selon lui à l'art de la danse.


Brigit Bontour.

Quelle a été votre idée de départ pour l'écriture de votre livre " Couturiers de la danse " ?

Philippe Noisette.

J'avais envie d'un livre très illustré pour décrire les liens étroits existants entre costume et danse. Très vite, je me suis aperçu à travers des exemples concrets que tout au long du vingtième siècle, costume et danse étaient réunis lors des spectacles importants : Régine Chopinot et Jean-Paul Gaultier, Christian Lacroix et Carole Armitage, Yves Saint Laurent et Roland Petit…..pour ne citer qu'eux.
Dès le début du siècle, Diaghilev réunit autour de lui, Igor Stravinski, Pablo Picasso, Jean Cocteau, George Braque, Georges et Sonia Delaunay, Nijinski, Henri Matisse, Marie Laurencin, Georges Rouault, Juan Gris, Balanchine et surtout Coco Chanel, qui en 1924 signera ses premiers costumes pour le Train Bleu. La première synergie danse/ costume était née dans l'exemple type de la modernité du siècle débutant. Les costumes du spectacle devaient être des costumes de scène avec toutes les contraintes que cela suppose, mais sans rien de théâtral. L'élégance à l'état pur.

BB
Le résultat du Train Bleu est époustouflant car il lance à la fois la carrière de Chanel, qui restera fidèle à son sportswear très étudié et confirme celle de Diaghilev. Le tout sur fond d'un rideau de scène signé Picasso……

Philippe Noisette.

Bien sûr, ceci, grâce à Diaghilev qui a senti l'exceptionnel potentiel des artistes réunis autour de lui et a lancé avec Gabrielle Chanel le costume indissociable du mouvement du danseur. Pour la première fois sur scène, des danseurs en maillots de bains croisaient des joueurs de tennis vêtus des jerseys qui feront la fortune de Chanel.


BB

En fait vous avez surtout cherché à écrire une histoire du costume de danse plutôt qu'une énième histoire de la danse. Quels ont été vos obstacles principaux ?


Philippe Noisette

Oui, j'avais ce projet, et en " fouillant le pas de deux de la danse et de la mode " tout au long du 20 ème siècle, je savais qu'à partir de très nombreux dessins et croquis inédits, le résultat pouvait être intéressant mais j'avais sous-estimé les difficultés.
En effet, je savais que les dessins originaux étaient dispatchés soit chez les couturiers, ou chez les danseurs, par exemple chez Jean Paul Gaultier, ou chez Régine Chopinot, mais où, et dans quelle réserve effectuer des recherches ? D'autres se trouvaient à l'opéra, maison immense s'il en est…. et ce fut le cas pour chaque duo créateurs-chorégraphe.
La plupart des œuvres présentées sont des originaux, à l'exception de quelques-unes et le travail de qualité des photos a été très important. En tout le résultat a pris un an, mais je dois avouer que mon métier de journaliste m'a beaucoup aidé pour la connaissance des gens et le souvenir de la mise en place des ballets auxquels j'avais assisté.


BB

La danse est sans doute l'un des arts les plus anciens, mais que représente-elle par rapport aux arts plus " académiques " ? Par ailleurs, pourquoi la danse moderne est-elle si méconnue, et à fortiori son alter ego, le costume comme vous le démontrez dans votre ouvrage ?


Philippe Noisette

Il est vrai que la danse est un art universel. Les hommes préhistoriques dansaient déjà. De nombreuses fêtes populaires, ou non sont accompagnées de danses.
Tout le monde a un corps et bouge ! mais cet art à la fois narratif et abstrait, n'a pas de support écrit ou souvent trop succint pour aider à mieux le comprendre. Un opéra même le plus abscons a un livret. Pas un ballet. De plus la danse génère la peur du corps, l'intrusion de la pudeur dans la société occidentale.

BB

Quelle est l'interférence entre le costume, l'intervention du créateur et la danse, art en mouvement ?

Philippe Noisette

Le costume permet de voir comment chaque créateur s'est posé la question de la contrainte du corps en mouvement. Le couturier n'habille pas un danseur pour être beau mais pour qu'il puisse vivre, bouger, faire partager ses émotions, transpirer, vivre.

BB

Le costume n'est-il pas aussi pour le couturier un terrain d'expérimentation rêvé pour ses futures collections ?

Philippe Noisette.

Si, la plupart du temps. C'est le cas par exemple de Jean-Paul Gaultier qui a dessiné en 1993 des cagoules pour Régine Chopinot. Or ces costumes n'étaient pas du tout destinés à la pratique de la danse . Elles furent abandonnées et…. reprises en cette saison, lors de la collection prêt à porter 2003-2004 où des cagoules sont attenantes à des tailleurs. Mais plutôt que de parler de ratage, il faut parler d'essais, de recherches et jamais d'échecs.
La danse est un vrai terrain de rencontre pour la mode et très souvent des vêtements typiques, voire mythiques comme les caches cœurs, les ballerines ou les fines chaussures de cuir blanc sont récupérées par tout un chacun pour leur confort et leur élégance évidentes.

BB

Quel est le spectacle qui restera dans votre mémoire comme le plus abouti, le plus émouvant ?


Philippe Noisette

Sans aucun doute celui de Merce Cunningham en 2000, " Scenario ", habillé des costumes de Rei Kawabuto de " Comme des garçons ".
Les costumes de Rei Kawabuto étaient en fait de simples robes, shorts ou T shirt rayés de couleurs franches, rouges ou vertes, mais sous lesquelles étaient cousues des prothèses de tissus, épousant le corps de l'artiste. Idée qu'elle avait déjà expérimentée en 1997 lors de sa collection " Body meet dress ". Mais, permettant cette fois par cette invention, à Merce Cunningham de déplacer le centre de gravité du corps du danseur. Ce qui fut l'obsession et la recherche de toute la vie du chorégraphe. Ce spectacle très commenté fut une véritable apothéose pour les deux artistes.
En effet, la rencontre entre ces deux monstres sacrés, le plus grand chorégraphe Américain et l'une des plus intéressantes stylistes japonaise a tenu du hasard, de l'innovation, et produit au final, le grain de folie propre aux œuvres inoubliables.
De plus ce spectacle créé en l'an 2000 a permis le passage de la danse et du costume de danse dans le nouveau millénaire en toute beauté.

Brigit Bontour