EV.
Pourquoi avoir choisi pour thème de votre livre " Les
jours fragiles ", la figure d'Arthur Rimbaud à l'agonie
?
PB
: Arthur Rimbaud m'obsède depuis longtemps, et j'ai voulu comprendre
l'inintelligible. La vie de Rimbaud étant en elle-même
un roman, j'ai trouvé logique de le mettre au cur d'un
mystère romanesque. J'ai choisi de parler de Rimbaud mourant,
car c'est le moment de sa vie où il est le plus vulnérable
et ces six derniers mois sont les moins connus de sa vie. Totalement
à rebours de ce qu'il a vécu. Il revient à l'endroit
même qu'il a voulu fuir toute sa vie, c'est à dire la
ferme familiale où vivaient sa mère et sa sur.
Je suis allé vers Rimbaud pour ses mots bien sûr, mais
aussi parce que beaucoup de choses de lui m'échappaient dans
son destin indéchiffrable.
E.V
Avez-vous l'impression d'avoir compris le mystère Rimbaud ?
PB
:
Un peu, mais je parlerais plutôt d'intuitions, je crois m'être
approché d'une certaine vraisemblance, mais sûrement
pas d'avoir totalement saisi sa personnalité complexe.
EV
Autant que Rimbaud, la mort et la souffrance ne sont-ils pas les thèmes
principaux du roman comme d'ailleurs dans vos livres précédents
?
PB
Oui, car la mort est un prétexte. La mort, qu'elle soit déjà
survenue ou soit à venir pose des questions sur ce que vous
êtes ou étiez. Et dans le cas de Rimbaud, l'imminence
de sa mort, même s'il ne la perçoit peut-être pas
de façon claire est la raison de son retour. Il ne serait jamais
revenu en France et surtout pas dans sa famille, même s'il n'y
reste que trente jours avant de tenter de fuir à nouveau vers
l'Afrique s'il n'avait pas été mourrant.
La souffrance est un thème qui me touche de très près
car j'ai perdu mon grand-père dans les mêmes conditions
lorsque j'avais seize ans et j'ai gardé les images et les sensations
de cette époque. Ce livre est donc un hommage que je lui rends.
EV
Pourquoi avez-vous choisi pour parler de Rimbaud, le point de vue
de sa sur Isabelle à travers son journal intime fictif
?
PB
Parce qu'il s'agit d'un roman et que l'on connaît peu de choses
sur cette femme. Donc, je pouvais inventer, ce qui me permettait d'écrire
un roman et non une biographie. Je me suis mis dans la peau d'un personnage
entre le " je et le jeux ". Par ailleurs le journal intime
offre la possibilité d'avoir un regard profond, d'une extrême
pudeur.
Car sa sur, une " vieille fille " selon les normes
du 19 ème siècle accepte d'entendre les horreurs proférées
par Rimbaud, son athéisme, son homosexualité seulement
parce qu'il va mourir et que personne n'aura accès à
ce journal.
Sinon, elle ne l'aurait pas fait, tout en sachant que son frère
est un surdoué, qu'il a un lien avec la postérité.
Mais elle reste avant tout une paysanne qui écrira une biographie
de Rimbaud quelques années plus tard totalement expurgée.
Je lui fais dire d'ailleurs " qu'Arthur Rimbaud ne pouvait entrer
souillé dans l'histoire ".
EV
Comment avez-vous pu de façon aussi juste prendre l'identité
d'une " vieille fille " du 19 ème siècle et
décrire par exemple en quelques mots à peine esquissés
une des scènes les plus réussies du livre, celle de
la masturbation d'Isabelle, tabou majeur à cette époque
?
PB.
Parce-que j'aime endosser la peau d'un personnage qui m'est totalement
étranger, sinon j'écrirais de l'auto-fiction. Je ne
peux écrire autrement. Dans un " Garçon d'Italie
" je me mettais à la place d'un mort qui observait et
commentait tout depuis son cercueil.
Il s'agit d'un pari, mais c'est quand on est loin de ses bases que
l'on peut à mon avis parler le mieux de soi.
Quant à la scène de masturbation d'Isabelle, c'était
une gageure totale. Par essence je ne peux pas connaître cette
sensation, donc je me suis lancé.
EV
En lisant " Les jours fragiles " avec le personnage abominable
de la mère, on ne peut s'empêcher de penser aux liens
que vous avez avec la vôtre.
PB
Il n'y a aucun problème avec ma mère, nous sommes très
proches, mais il est vrai que la mère d'Arthur Rimbaud était
un monument de froideur et d'insensibilité. Pas une seule fois
elle n'ira le voir quand il est redescendu à Marseille malgré
les courriers alarmants d'Isabelle. Et encore pire, en apprenant la
mort de son fils, elle fera creuser un trou dans le cimetière
et s'y allongera, comme pour l'essayer !
EV
Comment
avez-vous pu résister à l'envie de parler du poète
que vous n'évoquez que de façon très furtive
?
PB
Il m'a en effet été très difficile de ne pas
me focaliser sur le poète, mais encore une fois il s'agit d'un
roman. Je crois que les romanciers doivent abdiquer leur érudition
pour au contraire susciter une émotion. D'autre part, Isabelle
ne savait rien ou presque de Rimbaud poète, et je ne pouvais
donc pas parler de sa poésie puisque je me mettais à
sa place.
J'ai bien sûr été tenté d'évoquer
le poète, comme j'avais très peur d'aborder ce personnage
de front, j'ai détourné le problème par le biais
d'Isabelle, ce qui me permettait de le voir son côté
humain plus que grand poète.
Il ne faut pas oublier non plus que Rimbaud ne parlait plus jamais
de sa poésie.
Toutefois
quand il reçoit en Afrique en 1890, deux lettres lui faisant
part du succès qu'il a en Europe, où on le nomme "
Chef de la poésie décadente ", il garde ces lettres
qu'il glisse dans son portefeuille. C'est sans doute un signe qu'il
n'avait pas oublié totalement le poète qu'il avait été
et était encore même s'il n'écrivait plus. Du
moins de la poésie, car il écrivait encore des lettres
et finit sa vie avec les mots.
La veille même de sa mort, agonisant, souffrant le martyre à
Marseille, il écrit encore une lettre au directeur des Messageries
Maritimes avec cette dernière phrase : " dites-moi à
quelle heure je vais être transporté à bord
.
Avec l'idée de repartir en Afrique retrouver Djami le jeune
homme qu'il avait aimé avant de revenir en France. Il avait
un incroyable instinct de survie dans sa décision de repartir
et surtout de ne pas mourir à Charleville.
EV
Les écrivains racontent très souvent la même histoire.
Apparemment vous échappez à cette catégorie,
même s'il y a un fil rouge dans votre uvre qui est la
mort.
PB
En apparence seulement, car si je trouve toujours un dispositif narratif
différent, des cadres qui n'ont rien à voir, on retrouve
en effet, toujours la mort, comme un accélérateur du
temps. Qu'elle soit passée où à venir. On retrouve
aussi toujours deux êtres face à face. Des êtres
qui s'interrogent sur la nature de leurs liens noués ou dénoués.
Il y a toujours dans mes romans un lien mis à l'épreuve
de quelque chose, et ce lien est en général la mort.
Propos
recueillis par Brigit Bontour.