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Jean François Paillard,

scrutateur de

nos compromissions

par Gaëlle Perret   le 3 octobre 2001


La démarche de Jean François Paillard est originale. Ecrivain, il a publié un premier roman foisonnant, délirant et sombre, l’an dernier,  Animos (éditions du Rouergue, collection “ La Brune ”), associé à un album d’images qui met en scène l’univers graphique du roman intitulé le Guide du XXI siècle[1].
En septembre prochain paraîtra son deuxième roman et son pendant illustré, la vie rêvée, le tome II du guide susnommé. Entre l’écriture et le dessin qu’il pratique depuis son plus jeune âge, Jean François Paillard a résolument décidé de ne pas choisir. Il souhaite même réitérer tous les 2 ans cette expérience, en publiant un roman complété par un ouvrage graphique.
 
 
“ Des champs de betteraves ” à Sciences Po en passant par San Francisco…

Jean François Paillard est né, à Paris, en 1961. Il grandit en grande banlieue parisienne, dans  “ un village perdu au milieu des champs de betteraves… ” C’est l’époque où les cadres et les ouvriers essaiment autour de Paris où l’industrialisation va grand train, où les paysages ruraux se transforment, les villes nouvelles surgissent et grignotent la campagne. Thème qu’on retrouve dans Animos : cet environnement urbain plaqué, comme factice, au milieu des champs qui fait dire à Jean François qu’il a “ l’impression d’être un peu de nulle part ”, sans vraies racines. Ce sentiment est renforcé au cours de son adolescence, lorsque ses parents s’installent à Mantes la Jolie. Univers petit bourgeois où “ on tenait à distance ” tout ce qui rappelait la banlieue mais où “ le sentiment d’être coincé dans un univers conçu par des gens qui ne vivaient pas sur place ” est le même pour tous.
 Après son bac, Jean François vit un an aux USA, près de San Francisco. Il y apprécie “ une ambiance assez surréaliste ”, on est en 78, c’est encore les hippies, un esprit de contestation, des villas en cèdre rouge au milieu de paysages désolés. Il rencontre des vétérans du Vietnam, des gars d’une trentaine d’années “ cassés dans leurs têtes ” et côtoie une génération proche de la sienne pour qui la guerre n’est pas qu’un simple mot.
C’est aussi la découverte d’une autre littérature (Hubert Selby Jr, Hunter S Thompson, BD underground, etc.), issue de la contre-culture hippie des années 70. “ Un vrai choc littéraire, j’ai découvert qu’on pouvait écrire d’une façon beaucoup plus libre ”.
 
A son retour, Jean François prépare un peu par hasard, le concours d’entrée à Sciences Po, et le réussit. De 81 à 88, il mène “ une vie d’étudiant attardé ” et se passionne pour les Sciences Humaines (droit, anglais, préparation de l’agreg de sciences sociales, DEA de sociologie à l’EHESS, etc.). Durant 7 ans il étudie, “ tout un tas de choses en marge de la littérature ”, lit énormément d’essais (philo, socio), pioche à droite à gauche des savoirs, des expériences. Tout en écrivant en marge, des textes courts, des nouvelles, ce qui lui fait dire qu’il se considère “ un peu comme un autodidacte de l’écrit ”.


 
                    


De l’entreprise à l’écriture…
Après avoir côtoyé le monde de l’entreprise durant quelques années et avoir exercé différentes fonctions (consultant, chargé de mission dans un groupe de maisons d’édition, directeur des ressources humaines…), Jean François est aujourd’hui journaliste free lance et surtout écrivain. “ C’est toujours difficile de lier activité professionnelle assez intense et son propre travail de création mais j’essaye vraiment que ce ne soit pas qu’un simple hobbie. L’univers professionnel est à la fois source de compromission et d’inspiration importante.  Il faut en passer par-là pour savoir ce que c’est que de se compromettre dans un univers professionnel ” (Il a participé au cours de sa carrière à la mise en place de plans sociaux…).
 
Analyse de la compromission…
Ses thèmes de prédilection puissent leurs racines dans son vécu aussi bien personnel que professionnel. Tout ce qui touche à la compromission et par extension à l’univers concentrationnaire l’intéresse et lui pose question. Ce sont des thèmes qu’on rencontre dans Animos et qu’on retrouvera dans son prochain roman.
Son intérêt marqué pour la guerre et les camps est lié à un épisode assez curieux de son enfance. Jean François, âgé de 8 ans tout au plus, est emmené par ses parents en visite au mausolée de la déportation à Paris. Il s’y perd et est confronté à des images et des photographies abominables et dérangeantes qui le marquent fortement. A sa sortie du musée, “ le fait de voir que la vie continuait malgré tout, qu’il faisait beau m’a pas mal frappé... L’événement n’en a été que plus traumatique pour le gosse que j’étais !  ”.
 
Par une approche littéraire, nourri de ses lectures et de son intérêt pour la sociologie, il tente de comprendre “ comment les individus sont capables de s’engager dans des processus de destruction massive, comment ceux-ci arrivent à se compromettre dans des organisations qui les dépassent (…,) tout ce travail d’autojustification d’actes injustifiables ” (A grande échelle : cf. Papon, l’Allemagne nazie, etc.), et plus proche de nous cette “ logique d’enfermement assez implacable ” qui nous concerne tous à travers les thèmes de l’urbanisation galopante, la rurbanisation, la transformation de zones rurales en zones commerciales, anonymes…
 
Ainsi dans son second roman, le personnage principal “ un jeune cadre d’une entreprise immobilière, va être amené à faire des choses pas très sympathiques… Il vit dans une résidence gardée, il conduit une bagnole automatique, traverse des zones d’activités, fait ses courses dans des centres commerciaux géants… ”
 
Encore une fois, creusant ces thèmes abordés dans Animos, où sa volonté était de sonder les conséquences philosophico-sociologiques de l’après guerre (enfermement, isolement, urbanisme, etc.) Jean François s’interroge sur la manière dont on participe sans y penser à des processus globaux, questionne la notion de paysages modernes, de zones urbaines et isolées, scrute nos manières de vivre et d’habiter aujourd’hui l’espace.
Le tome II du guide du XXI siècle se présentera comme “ une sorte de critique en images de cet univers commercial mais aussi comme un livre de chevet (sans prétention aucune) qui veut explorer des thèmes différents traités à l’emporte pièce ”.
 
Naissance d’Animos
L’histoire d’Animos, de sa conception est une longue histoire. Féru de nouvelles et de poésie, Jean François commence par écrire des textes courts qu’il envoie à différentes maisons d’éditions. Contacté il y a plus de dix ans par Les Presses de la Renaissance, on lui conseille vivement d’écrire un roman, car les nouvelles décidément ne sont pas très vendeuses surtout lorsqu’on est inconnu.
Animos est ainsi composé de textes écrits aussi bien il y a 20 ans que d’autres beaucoup plus récents. L’intérêt de l’écriture réside dans le style et les techniques employés. “J’écris des petits textes en essayant de varier aux maximum les plaisirs ”. Jean François constitue une sorte de bases de données qui va donner naissance à une histoire globale puis il élague petit à petit. Avec les images du guide du XXI siècle, il procède de la même manière, accumulant depuis l’enfance des matériaux divers, qui peu à peu prennent forme, se répondent. : “ je garde énormément de choses ”…
 
Animos réussit l’écrit…
L’accueil de la presse est plutôt positif. Pour Jean François “ un premier roman est remarqué ou il est totalement ignoré mais je ne sais pas si seule la qualité littéraire est en jeu… Au début lorsque le livre sort on est très content, on dévore les critiques puis on se demande si certains l’ont vraiment lu ”… Les réactions des lecteurs sont évidemment importantes. Elles surprennent parfois, certains ont vu des choses dans le livre auxquelles on n’avait pas même pensé…
   
… et passe l’oral
Jean François, par l’intermé diaire d’un ami, Laurent Benjamin, directeur des éditions théâtrales Crater ( http://www.geocities.com/~ruisseau/editions/crater.html ) fait la connaissance d’un comédien Jean Marc Hérouin à qui il propose de faire des lectures publiques et /ou radiographiques de passages d’Animos. Cette rencontre débouche sur une adaptation théâtrale d’une partie du roman donnée l’été 2000 à Avignon (Off). Un projet est en cours, celui d’un film vidéo d’une heure basée sur cette expérience. A suivre, donc !      

Pour les impatients et les curieux qui ne pourront attendre l’an prochain pour découvrir le nouveau roman de Jean François Paillard (toujours aux éditions du Rouergue) une partie des images et du texte de La vie rêvée (tome II du guide XXIème
siècle) paraîtra, pour nous mettre en appétit, dans la revue d’architecture INEX[2], une revue annuelle atypique publiée par le groupe Périphériques (soa@club-internet.fr), qui n’hésite pas à donner la parole à des artistes sur des questions liés à l’urbanisme.
 
 
Influences diverses :
Littérature :Raymond Carver, Robert Coover, Hubert Selby Jr, Henri Michaux, Robert Pinget, Céline…
Sciences humaines : Erwin Goffman (et plus particulièrement les études de sociolinguistique), Luc Boltanski, Pierre Bourdieu…
BD : Moebius…
Poésie :Christian Prigent, Edouard Glissant, Jacques Roubaud (les expériences de l’Oulipo),
Théâtre : Christian Siméon, Remi De Vos, Christian Rullier…
 
En savoir plus sur Animos : http://www.lerouergue.com/adulte/labrune/labrune_frame.html
Lire la critique en ligne sur paru.com : http://paru.com/redac/critiqueLittérature/axxxx617.htm
Contacter l’auteur : jean-francois.paillard@libertysurf.fr


[1]  Auto-édité. On peut le trouver dans toute bonne librairie d’art, dans certaines galeries. Et par exemple “ Au Funambule ”, 48, rue Jean Pierre Timbaud, Paris 11ème.
[2] Librairie Hune par exemple, dans toutes librairies d’art et d’architecture.