ENTRETIEN AVEC Frédéric MUSSO
par  Marie Bataille et Jacques Teissier

 

 

Oeuvres de Frédéric Musso

Frédéric Musso se considère davantage comme un poète que comme un romancier.   Il a pourtant publié trois romans mais, passionné de poésie, il en a une connaissance approfondie, précise et exigeante. Comment mieux le définir que par ces quelques mots tirés de son recueil "les mots dorment loin du rivage" :

Le poète, on dirait le sculpteur qui pose un linge humide sur sa glaise avant de rallier la gesticulation du monde (...) A la fin, le poème ne semble plus qu'un de ces bibelots que les femmes posent devant les livres-photographies, boîtes d'allumettes étrangères, receuils de sentences lilliputiens, timbales gravées de l'enfance. Le poète devient dur. De la glaise sans linge, au vent d'une véranda. Le poète dessine un voilier dans la marge et lève le siège. Solitude barricade.


Bonjour Frédéric Musso. Vous avez publié plusieurs romans, vous êtes également poète. Pouvez-vous nous présenter votre parcours d'écrivain?

F. M. Cela commence assez tôt, en sixième, à Notre-Dame d'Afrique, le collège de Jésuites d'Alger. J'ai neuf ans. Le père qui dirige la chorale nous fait écouter un disque 78 tours: "Les Châtiments de Victor Hugo" par un comédien du Français . "Il neigeait, l'empereur revenait lentement/Laissant derrière lui brûler Moscou fumant..." Premier coup de foudre. Je me mets à composer des alexandrins solennels et maladroits. Des histoires d'armée en déroute et de grognards désenchantés… J'en arrive vite à considérer la poésie comme l'art premier, dont les autres ne sont que des flexions. Puis, pendant le dernier trimestre de troisième, au collège de Rambouillet, je tombe dans Valéry. Deuxième coup de foudre, cette fois de nature plus intellectuelle. J'ai quinze ans. Valéry avant les romantiques - Hugo, le géant domine de si haut - cela prive de quelques joies adolescentes et naturelles. Enfin, je découvre Rimbaud, les surréalistes et les contemporains... Max Jacob, Ponge, Char, Michaux, Guillevic, la prose, le poème en prose. La fabrication de l'image. Une autre musique, différente du chabada euphonique de ceux qui ont oublié ou qui n'ont jamais fréquenté la prose hardie et musculeuse du XVIIe siècle.

Si je comprends bien, vous vous définissez davantage comme poète que comme romancier ?

F. M.- Oui, dans la mesure où, après trois romans, je n'ai plus publié que des "machins" - mélange d'essai, de poésie et de récits fragmentaires - ou des recueils de poèmes. Et puis, pour écrire un roman, il faut en éprouver le désir, se convaincre qu'on crée un univers, il faut vivre en état d'obsession. Je parle un peu cuisine, là... Fabriquer un poème ressemble à quelque chose de bachelardien, de divisible en séances, comme le travail du peintre ou du sculpteur. Avec un petit carnet dans la poche...

Vous exercez le métier de journaliste. Auriez-vous aimé ne faire qu'écrire ?

F. M.. Il m'est arrivé, à deux ou trois occasions, de me trouver dans la situation de choisir. La peur? La paresse? Celle-là, il faudrait en parler comme il faut. Je suis surpris par le nombre d'écrivains qui revendiquent un passé de cancre alors qu'ils ne l'ont jamais été. Cancre, cela vous a quelque chose de rebelle. J'en connais peu qui avouent la paresse. Est-ce pour cela que l'écriture m'apparaissait comme une activité qu'on vole aux devoirs et aux leçons, que ce soit chez les Jésuites ou au lycée? Pensionnaire, je désertais l'étude, la salle d'étude, pour écrire. Je n'ai pas beaucoup changé. Ecrire pour soi reste quelque chose de gratuit qu'on arrache à l'ordre. Evidemment, ce n'est pas une attitude très saine.

Ce n'est pas si étrange puisque vous considérez l'écriture comme un art.

F. M. La poésie est un art du réel. Elle tente d'en dévoiler les secrets en même temps qu'elle s'en veut l'énigme. Les mots sont des matériaux. Deux mots ensemble forment déjà une image. On peut développer ce jeu qui n'est pas un jeu d'enfant. Il y a quelque chose d'artisanal dans la fabrication du poème. Disposer de mots, comme de couleurs. Des mots isolés, chimiquement neutres jusqu'à ce qu'ils prennent une puissance neuve dans le poème et signifient plus que dans l'usage ordinaire. Plaisir de polisseur. Un jour de printemps dernier, à Anduze, un homme assis devant une porte de la Rue-Basse était en train de passer un morceau de cade au papier de verre. Je me suis arrêté. Nous avons parlé du bois, de son odeur, de son grain, et je pensais au poème. Une anecdote: Paul Valéry, étudiant à Montpellier, se promène dans la campagne avec son ami Pierre Féline, futur polytechnicien. Ils arrivent à un petit pont qui franchit un ruisseau. "Ce ruisseau, dit Paul Valéry, je le qualifierais de scrupuleux." Pierre Féline s'émerveille de la justesse de l'image: l'eau qui hésite à trouver son chemin. "Sais-tu qu'en latin, poursuit Valéry, scrupulus signifie petit caillou." Autre vision de l'eau sur son chemin. Voilà donc une harmonique. Il me semble bien que la poésie consiste en cette multiplication apparemment innocente de significations, d'éclairages et de perspectives, en cet art de la surprise: celles dont le poète est maître, celles dont le lecteur est maître. Le poème en prose est un jeu savant et compliqué, non dépourvu d'émotion. Il s'agit de se tenir à la pointe de soi, de résoudre un problème, de maîtriser un grand nombre de paramètres, pour aboutir à de la beauté. Faisons une comparaison. Dans le pays, en ce moment, il y a des vignerons qui font du bon vin avec un sérieux, une passion, une obstination de poètes. Plus je m'approche de la connaissance de leur métier, plus je prends conscience d'une ressemblance. Macération, fermentation des mots. Point trop de bois dans le vin. Point de chevilles dans le poème...

Vous opposez la forme fixe à la liberté de la prose. Dans la poésie que vous pratiquez, ne vous imposez-vous pas vos propres contraintes ?

F. M.Les contraintes se fondent souvent sur des refus: refus du lyrisme de broussaille, du sens et de la place trop convenus d'un mot. D'autre part, les rythmes, les attaques, les métaphores sont variables presque à l'infini. Je dis presque parce qu'on a beaucoup rêvé au livre - celui de Mallarmé ou de Borges -, au catalogue raisonné de toutes les images. Le ruisseau scrupuleux, impossible de le refaire. Flagrant délit de chapardage. Dans un poème, Aragon compare une cornette de religieuse à un "espoir d'oiseau migrateur". C'est proprement incontournable. Il n'y a plus de cornette, mais quiconque s'y aventure doit trouver autre chose. Dans "Un pékin en Chine", je parle de l'odeur de la neige, une sensation impérieuse que j'avais recueillie avec la fierté d'un inventeur. Mon ami le poète Jean Pietri - aujourd'hui décédé - à qui j'avais envoyé le livre me fit remarquer que l'odeur de la neige se trouvait déjà dans Michaux. Je me suis senti coupable. Réminiscence? Il faudrait connaître tous les poètes de tous les pays, de tous les temps, connaître tous les tours, tous les vices et composer un poème pur, vierge et vivace d'aujourd'hui. Parler d'un coucher de soleil sans être un épigone, voilà l'idéal.

Il faut donc refuser les images qui ont déjà été employées ?

F. M. A coup sûr! Mais on ne peut pas avoir tout lu. L'art du poème consiste donc en cet écartèlement entre le vice et la pureté. C'est le nombre des paramètres qui permet la nouveauté. Il y a encore de quoi s'immiscer.

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A vous lire, on a l'impression que le travail de l'écriture est très important. Comment procédez-vous?

F. M. On m'a parfois reproché ce qu'on appelle la "surécriture". Ce qui n'est pas très agréable; pour signifier qu'on voyait le travail les Romains disaient: "Cela sent l'huile". Ces passages qui paraissaient " surécrits " étaient pourtant venus presque spontanément, je n'ose dire sous le coup de l'inspiration. D'autres passages qui donnaient une impression de simplicité étaient beaucoup plus travaillés. Il m'a fallu en tirer quelques conclusions. Je parle ici de l'écriture romanesque. Le problème ne se pose pas de la même façon en poésie, dans la mesure où la concentration du texte est beaucoup plus grande et l'aire de jeu beaucoup moins vaste.

Pensez-vous qu'il y a un lien entre l'écriture journalistique et la poésie ?

F. M.. - Il y en a nécessairement un puisque je me sers du même stylo et du même ordinateur. Et puis je vous ai dit que la poésie est un art du réel... Elle joue un rôle dans le journalisme mais de manière secrète. Un invisible efficace. Un extrêmement léger décalage stylistique. Inversement, le journalisme, qui est aussi une pratique du réel, a une influence sur la poésie. Il interdit certaine mièvrerie. J'ai longtemps dissocié les deux genres. Aujourd'hui, je ne suis plus si ferme. Le but du journaliste est de se procurer de l'information et de la traiter de la manière la plus claire, la plus lisible, la plus simple et la plus captivante; certains disent accrocheuse. Le but du poète est semblable. La différence tient au champ d'expérience. Les sujets, les thèmes du journalisme, de la guerre au fait divers, ne varient pas fondamentalement. Ceux de la poésie me semblent moins explorés - l'intime et l'universel à la fois, c'est tout au moins le but que se propose tout poète -, donc plus aventureux. Dans ce cas, je n'éprouve pas le besoin d'accrocher. Surtout ne pas embrouiller le client puisque je suis le premier client. L'obscurité, s'il y a lieu, ne réside pas dans le poète mais dans ce qu'il tente d'éclairer.

J'ai une question plus précise. Elle concerne plus particulièrement les lecteurs du site et l'écriture sur Internet. N'avons-vous pas l'impression qu'on assiste à un foisonnement, à l'expression d'une grande richesse ?

F. M.Internet existe. Point. C'est la langue d'Esope: le pire et le meilleur. C'est avant tout un merveilleux instrument de communication. Certains s'émerveillent qu'on y trouve d'immenses banques de données, toute la culture du monde... Mais commençons par ouvrir un livre le soir avant de dormir. Quant à l'écriture sur Internet, je vois mal comment elle peut se distinguer de l'autre. Le réseau Internet ne fera pas un poète. Il pourra le révéler. La floraison ? La poésie, ce n'est pas de la rigolade, ce n'est pas laisser aller ses sentiments sur du papier. Il faut en lire, lire et lire, en bouffer, en faire des kilomètres. En revanche, l'ordinateur est un aide très précieux. Revenons aux images. Chaque poète a des images favorites. En les stockant dans la mémoire de la machine, il peut y revenir à tout moment, éviter les récurrences compulsives. En ce qui me concerne, j'écris d'abord sur le papier, chinois de préférence, puis je passe à l'écran pour la finition. Polissage encore, dont on peut garder tous les états, succession de becquets virtuels, de remords dont il faut bien, à un moment, interrompre la chaîne. Le fruit mûr doit tomber de lui-même. Enfin, la lecture sur écran ne suffit pas pour l'achèvement du texte. Il faut ensuite imprimer et relire, plume, pointe ou feutre à la main.