|
Récompensée par le Grand Prix de
l'Académie française le 24 octobre dernier pour
son très beau roman " La Princesse de Mantoue ",
Marie Ferranti s'explique sur l'originalité de son oeuvre.
En effet, dans ce texte assez court où elle imagine la vie
d'une " vraie fausse " princesse du quinzième siècle
s'opposent une langue très pure, voire minimaliste et une histoire
brutale. Histoire illuminée toutefois par la création
du peintre Mantegna et l'élaboration de " La Chambre des
époux ".
De ce contraste est né un livre brillant, inclassable et marquant.
Sûrement la plus belle réussite de cette rentrée.
B.
Pourquoi avez-vous choisi ce personnage de Barbara de Brandebourg, finalement
assez secondaire dans l'histoire de son siècle ?
MF
Je n'aime pas imaginer la vie des personnages célèbres.
Elles n'ont été que trop vécues ; elles sont usées
par les légendes que chacun en a, les lieux communs. Comment
s'extirper de cela ? Au lieu que la vie de personnages méconnus
ouvre toutes les perspectives.
B.
Les notes historiques de la fin du livre sont-elles réelles ou
bien destinées à brouiller encore un peu plus les pistes
?
MF
Les notes sont vraies. Je ne voulais pas que l'on puisse lire ce livre
comme un roman historique. En même temps, il était difficile
pour le lecteur de ne pas le considérer comme tel, puisqu'il
obéit aux codes de ce type de romans. Cependant, la postface
produit un autre effet, inattendu celui-là, une gêne dans
la lecture déjà effectuée qui oblige pratiquement
le lecteur à relire " La Princesse de Mantoue " sous
l'angle de la fiction pure.
B
Pourquoi avez-vous écrit un livre aussi court, minimaliste même
pour relater une histoire flamboyante et magnifique ?
MF
Je crois que la brièveté du livre était nécessaire
à la densité de l'histoire : il ne fallait pas "
diluer " le sujet.
BB
Quelle est la part vraiment historique du roman, mis à part,
l'existence de la famille de Gonzague et du peintre Mantegna ?
MF
Elle tient dans les détails : la nomination de Fransesco au
cardinalat, le rapport de Louis de Gonzague et des princes de Milan,
le meurtre d'Antonia Malatesta etc
..
1/ 3
BB
On a parfois l'impression que pour vous, l'art est de très loin
supérieur aux gens, voire à leur vie même. Qu'en
pensez-vous ?
MF
Non, je ne crois pas que l'art soit supérieur à la vie
; ce n'est qu'une des multiples expressions de la vie, qui peut parfois
permettre de vivre.
BB
Qu'avez-vous projeté dans les rapports de la princesse et de
sa fille, qu'elle sacrifiera à la raison d'état ?
MF
Je n'ai rien projeté. J'ai établi très consciemment
cette relation détestable entre la mère et la fille parce-que
je trouve qu'une certaine esthétique naît de la cruauté
éprouvée, subie ou non.
BB
Imaginez-vous qu'un personnage comme Barbara de Brandebourg puisse grâce
à un roman prendre corps, à l'image d'une Madame Bovary
? La littérature a-t-elle selon vous ce pouvoir ou cette puissance
?
MF
Je ne sais pas. J'ignore la puissance de la littérature sur les
autres. Pour moi, c'est une passion dévorante. Il est évident
que l'on peut retrouver des personnages symboliques dans la vie courante
(Mme Bovary, Rastignac etc
), mais alors nous nous plaçons
en dehors de la littérature, là où elle ne pose
plus de question.
BB
Le manque de communication est-il du au siècle dans lequel se
déoule l'histoire ou bien est-il d'une grande modernité,
la solitude et le culte du soi n'ayant fait que remplacer l'étiquette
et le protocole ? Avez-vous finalement décrit à travers
des personnages vieux de six cent ans un des travers du monde moderne
?
MF
Le manque de communication ne me semble pas être moderne, seulement
une façon différente d'utiliser le langage selon les époques.
Racine dans la préface de Mithridate dit qu'il laisse telles
quelles les paroles de Plutarque traduites par Amiot car elles avaient
une " grâce que je ne crois pas pouvoir égaler dans
notre monde moderne ". Tout est dit.
Le culte de soi dont vous parlez est somme toute nouveau. Ce souci,
non pas de sa gloire, qui serait légitime, mais de faire parler
de soi, ou de parler de soi, a pour moi, quelque-chose d'hystérique
que l'on n'ose pas nommer ainsi parce-que tout le monde ou à
peu près peut s'y reconnaître. Seul le processus d'identification
possible du lecteur à l'auteur semble être la préoccupation
majeure des éditeurs et de beaucoup d'écrivains actuels.
Du coup, la question de la littérature pure semble être
laissée à quelques anachorètes. Tant mieux.
2
Je ne sais pas si je décris un mode de communication du monde
moderne. Je ne sais vraiment pas comment on communique dans ce monde,
mais j'aime ce monde.
Je n'ai pas la nostalgie d'un monde ancien et disparu, cependant, j'en
aime la trace que je retrouve dans les livres, et dans les images que
les peintres nous ont laissées.
BB
Aviez-vous conscience en écrivant ce livre du jeu de trompe l'il
subtil de votre personnage principal : j'existe, je n'existe pas, mais
je marque de mon empreinte l'imagination des lecteurs ; ou bien la construction
littéraire s'est-elle imposée à vous d'elle-même
?
MF
Oui, j'avais une pleine conscience de ce jeu. La construction ne s'impose
pas d'elle-même. Le plaisir de l'écriture de ce roman a
résidé en partie dans le plaisir de le construire tel
que je voulais qu'il apparaisse au lecteur.
Propos recueillis par Brigit Bontour.
|