![]() |
Second entretien avec Michel Jeury
par Marie Bataille |
|
|
1. Michel Jeury, vous venez de publier votre dernier roman, La charrette au clair de lune, aux Éd. Robert Laffont. Nos lecteurs qui, maintenant, vous connaissent bien, savent que vous avez été instituteur. Est-ce pour cette raison qu'il y a autant d'enfants dans vos romans ? J'ai lu aussi La soie et la montagne, suite de La vallée de la soie. Si Alexandrine est maintenant adulte, il y a désormais sa toute jeune fille, Marie. Toujours des enfants, donc R. Il y aurait vraiment plus d'enfants dans mes romans que dans le monde réel, dans la vie ? Enfin, oui, plusieurs de mes romans sont des récits d'enfance : la mienne plus ou moins transposée. D'abord Le vrai goût de la vie, qui est, comme La charrette, très inspiré de mes dix ans dans le Périgord. Dans Une odeur d'herbe folle, Vincent, mon héros a quatorze ans. Il me ressemble toujours beaucoup. Au cabaret des oiseaux est raconté par une petite fille, Many, qui est tout à fait moi. Angéline de La source au trésor est aussi une enfant quand elle surgit dans le récit. Et les jeunes héros de L'année du certif , etc. J'aime beaucoup raconter des histoires dont les enfants sont les princes. Faut-il une explication ? Je vais essayer d'en proposer une. Il existe peut-être une sorte dobservatoire intérieur, doù chacun de nous regarde le monde et la vie. Pour moi, ce lieu est mon enfance. Je me reporte toujours à elle, par un penchant instinctif, comme si elle était pour moi la mesure de toutes choses. Non seulement, jécris sur mon enfance, mais jécris de mon enfance. Lunivers dun enfant, cest sa famille et son village ou son quartier et ses rêves. Sans doute est-ce pour cela que la plupart de mes livres (il y a quand même des exceptions, Le printemps viendra du ciel, La soie et la montagne ) sont des romans familiaux, qui ont pour cadre une maison, une commune, un village, un cercle étroit à lhorizon fermé. Quand un sujet de récit me vient, cest le plus souvent quelque chose qui se noue entre mon enfance, plus que jamais présente en moi, et lexpérience de lâge mûr. Cest une impression denfance revisitée par lhomme dâge ; cest lexpérience de lâge exaltée par un rêve denfance. Je crois que la marque personnelle de mes romans est là. Dans La charrette au clair de lune, je me sens tour à tour, très profondément, chacun des personnages, et pas seulement Pierrot, qui est assez mon portrait à dix ans. Un roman où aucun enfant n'apparaîtrait serait sans doute pour moi impossible à écrire (sauf s'il s'agit de science-fiction mais là ce sont des rêves d'enfant vécus par des adultes). Même dans Le printemps viendra du ciel, roman sur la résistance, une petite fille nommée Julia joue un rôle important. Je trouve que c'est un des personnages les plus réussis. Et quand quelques romans, les enfants sont à la fois acteurs et, d'une certaine façon, témoins du récit. 2. La dernière fois que nous nous sommes vus, vous nous avez montré tous les livres que vous vous étiez procurés pour écrire votre prochain roman. Évidemment, j'ai retrouvé les traces de ce que vous nous aviez montré : la description de la bicyclette, les dessins des billets de banque, les références aux anciens manuels scolaires Pas de doute, vous aimez retrouver les objets du passé. Pourquoi cette fascination ? Et, question subsidiaire, d'où vous vient ce souci d'extrême réalisme dans vos romans ? Vous vous situez d'emblée dans la lignée des Zola, Flaubert, ces auteurs qui, eux aussi, accumulaient les documents les plus arides. R. Comment "recréer" le passé sans les objets qui le peuplaient et entouraient les gens. Mais je ne crois pas qu'ils me fascinent. Ils m'intéressent beaucoup, certes, et dans deux cas : lorsque je trouve qu'ils peuvent m'aider à faire vivre une histoire ; quand ils me servent à revivre mon enfance. J'écris des romans populaires, et les objets qui participent à mon récit sont presque tous des objets de la vie courante, qui jouaient un grand rôle dans la vie des gens : des outils, comme la meule à aiguiser dans la Charrette, des machines comme celles des filatures, dans la Vallée, et dans tous mes livres, des lampes et des lanternes, des véhicules, charrettes ou premières autos et, bien entendu, les billets de banque. En fait de fascination, j'ai essayé de rendre celle que ressentaient les enfants des pauvres devant ces bouts de papier qui étaient les choses les plus merveilleuses du monde, tant par leur valeur que par leurs illustrations. Je revois très bien, aussi, ma première lampe de poche. Et le joug des vaches, et la chaîne du puits Vivre était difficile en ce temps-là, c'est pourquoi les objets du quotidien étaient si importants. Les bêtes, les vaches, les chiens (le cheval du Printemps ) ont aussi une certaine place dans mes romans. Zola, Flaubert, je suis flatté. D'où me vient mon souci de réalisme ? Je compte sur l'impression de "réalité" pour que les lecteurs croient à mes histoires, et peut-être pour que j'y croie moi-même. Certains auteurs travaillent sur la langue. Moi, je m'en sers de mon mieux pour renforcer le sentiment du vrai. Par exemple, je n'emploie que des expressions qui existaient à l'époque de mon récit cela non seulement dans les dialogues mais dans le récit proprement dit. Oui, c'est un parti pris. Simplement, il ne m'était pas possible d'en prendre un autre, parce que je suis ainsi. 3. Il y a dans vos romans, en règle général, deux grands centres d'intérêt : les rapports humains et notamment les rapports familiaux et le travail. Mais le travail, me direz-vous, passe nécessairement par les rapports humains. Dans votre tâche de romancier, quel est le centre d'intérêt qui prime, selon vous ? Il se trouve que nous avons eu une discussion très serrée, via notre forum, sur le thème du travail : n'y a-t-il pas perversion à croire que le travail entre en ligne de compte dans la reconnaissance de l'Autre ? Vu la façon dont vous traitez ce thème et, qui plus est, de manière récurrente, votre point de vue de romancier serait intéressant. R. Hum, cette division en "centres d'intérêt" me semble un peu artificielle. L'importance du travail dans mes romans vient du fait que je raconte presque toujours l'histoire de pauvres gens qui n'avaient à qui on ne laissait que le travail pour subsister et exister. Le rôle que joue le travail dans mes livres est tout de même très variable. Il est extrêmement important dans la saga de la soie, dans La charrette, dans les "romans d'instituteur" ; beaucoup moins dans les récits d'enfance. Le travail prend peu de place dans Le vrai goût de la vie, Une odeur d'herbe folle, Au cabaret des oiseaux, La source au trésor Dans La grâce et le venin, le "métier" d'Aline Colin, la leveuse de maux, est si particulier qu'on ne peut guère l'assimiler à un travail. Dans Le printemps viendra du ciel, la guerre et la Résistance créent d'autres rapports humains. Le travail au sens courant du mot est quasi absent. Je ne peux pas dire quel centre d'intérêt prime car je ne raisonne pas ainsi. En tout cas, la place du travail dans mon uvre est très variable. Dans un roman contemporain que j'ai en projet, sur les protestants, le travail n'aura que peu d'importance. Jadis, il ne comptait guère dans la bourgeoisie ; il comptait forcément beaucoup pour des gens cloués à leur tâche douze heures par jour et plus. Aujourd'hui, son rôle n'est plus déterminant dans les rapports humains, sauf cas particuliers (les artistes, les chercheurs, les écrivains, etc.) Je ne comprends pas vraiment la fin de la question. Dans la vie la vie actuelle je ne sais pas. Peut-être. Sans doute. Dans le roman, c'est plus compliqué. On a souvent reproché au roman bourgeois de mettre en scène des personnages exempts de contingences matérielles (ce fut, plus d'une fois, le cas pour les héros de Françoise Sagan) et qui pouvaient consacrer tout leur temps à leurs affaires sentimentales et à leurs états d'âme. Comme lecteur, j'aime bien savoir d'où les personnages de romans tirent leurs revenus. Je trouve aussi qu'il y a parmi les héros des romans français d'aujourd'hui un peu trop d'artistes, d'écrivains, de journalistes, des gens qui travaillent dans l'édition, le commerce d'art, etc. Oui, ce choix des auteurs est peut-être pervers. De toute façon, comme dit Robert Newton Peck : fiction is folks (c'est le titre d'un de ses manuels d'écriture romanesque). Oui, la fiction, c'est des gens. Mais je ne dirai pas : c'est des rapports humains. Et écrire n'est pas "communiquer". 4. Pouvez-vous nous raconter la genèse de votre dernier roman ? Vous m'aviez dit être parti du personnage d'Alexandrine pour La vallée de la soie. Est-ce le cas ici ? Je pense notamment au personnage de Marie. Encore une femme qui a du caractère R. Pour la Charrette, la question est plus difficile. J'ai pensé plus longtemps à ce sujet. De nombreuses et longues réflexions se sont recoupées. Il me semblait que je n'avais fait qu'effleurer le sujet de la vie des métayers dans Le vrai goût de la vie et Une odeur d'herbe folle. J'avais envie d'y revenir et de le traiter sous un autre angle. Je voulais donc parler de mon expérience, en la transposant : d'abord dans le temps. J'ai connu cette vie, mais vers la fin du temps des métayers. Rappelons qu'en 1946 l'Assemblée constituante a adopté le statut du fermage, suivant un vu du Conseil national de la Résistance. Les droits des fermiers et des métayers étaient considérablement accrus ; le métayage a presque disparu. Ce statut dépassait les rêves les plus fous des métayers des années 1920 et 30. C'était un séisme. On a oublié ; je voulais faire revivre cette époque. J'ai reporté mon histoire une dizaine d'années avant la guerre, une demi-douzaine d'années avant le front populaire. Il n'existait alors pas l'ombre d'un espoir pour les métayers. En vieillissant, ils perdaient presque toutes leurs chances de louer une propriété. C'est ce qui terrifie Marie, et c'est pour cela qu'elle tient tant à devenir propriétaire. Voilà le cur de mon sujet. Je suis donc parti d'une situation. J'ai imaginé une famille de métayers qui n'était pas tout à fait dans les normes, étant donné que je me suis projeté à la fois dans les quatre personnages. Et je leur ai donné en prime une intrigue romanesque, qui n'était peut-être pas nécessaire pour eux mais qui l'était pour moi. Marie est plus consciente de la réalité que Victor qui se laisse un peu vivre. C'est aussi le cas dans la vie : les femmes me paraissent souvent beaucoup plus réalistes que les hommes. Et le phénomène se poursuit avec les enfants : Suzie, songe pour "s'en sortir" à travailler en ville ; elle est prête à tout. Pierrot, le doux rêveur, a envie d'écrire des histoires. Comme si c'était un métier ! (Mais il l'a fait quand même et ça n'a pas si mal marché, merci.) Je voulais aussi, dans ce roman, donner l'avantage aux rêveurs, aux étourdis, aux insouciants sans cesser de soutenir les réalistes. Bon, enfin, je suis quand même parti d'un personnage réel, que j'aimais beaucoup : cette brave vache qui porte le nom ce n'est pas sa faute ni la mienne d'une star d'aujourd'hui, Casta. N'ôtez pas la vache, la charrette n'avancerait plus ! 5. Et si vous me parliez de votre prochain roman ? Je suis sûre que vous avez déjà une idée. R. Oui, un peu plus qu'une idée. Ma façon de travailler, avec la recherche patiente de la documentation m'oblige à préparer mes livres avec au moins trois ou quatre ans d'avance (mais plus de vingt ans pour Le printemps viendra du ciel !). Mon prochain roman (à paraître) est terminé depuis un an. Je compte quand même un mois de travail de révision et mise au point avec l'éditeur. Il s'appelle La classe du brevet, et il est très inspiré par ma troisième dans une boîte catholique assez rigolote, en 1947. Le suivant est terminé depuis un peu plus de trois mois : c'est encore une "histoire d'école". Un matin d'octobre raconte la vie d'un instituteur et d'une institutrice dans la montagne du Pilat, en 1909, leur difficile rencontre et ce qui s'ensuivit (l'homme sera tué à la guerre). Là aussi, un enfant, Colinet-la-Toupie joue un rôle très important. Je suis en train de boucler un essai sur la morale à l'école (eh oui, encore et toujours !) sous les IIIe et IVe républiques, et les leçons qu'on peut en tirer pour aujourd'hui avec beaucoup de citations. C'était un travail en collaboration avec mon ami Jean-Daniel Baltassat, que les gens de Saint-Jean du Gard ont bien connu. En collaboration aussi, le roman que je suis en train d'écrire, avec Alain Grousset, "auteur jeunesse" qui souhaite maintenant écrire pour les adultes. Chère Nounou est l'histoire, assez romanesque, d'une nourrice du Morvan à Paris, vers 1889-1892. Mon contrat avec les Éditions Robert Laffont (signé pour quatre livres, La charrette étant le dernier du précédent contrat) indique encore deux titres : Le secret du mas Cavalier (un roman cévenol) et Le temps du bac (qui est un peu la suite logique de La classe du brevet). Je prépare aussi Les gens de Paris (Cévennes) et Le cahier du soir (Sud-Ouest). Il est possible qu'un autre sujet vienne s'intercaler. Et je prépare aussi, à tout hasard, des documents pour des projets plus lointains ou plus aléatoires. Voilà comment ça marche. Comment ça marchera si Dieu me prête vie, santé et courage ! 6. Je sais que vous prenez souvent de votre temps pour vous pencher sur les jeunes auteurs qui viennent vous consulter. Votre expérience de romancier reconnu vous permettra certainement de leur donner de précieux conseils. Pouvez-vous leur dire comment on peut "réussir" un roman. R. Hélas , il n'y a pas de recette. Mais on s'aperçoit que les auteurs, jeunes ou moins jeunes, qui ont assez de passion et de patience, de courage et de discipline réussissent tôt ou tard. Je ne répéterai pas les consignes de présentation élémentaires qu'on trouve dans toutes les revues, fanzines et magazines d'écriture, et que mon ami Jean-Claude Dunyach appelle "format standard de soumission d'un texte" ( Galaxies, été 2000). Même si l'on n'est pas convaincu de l'utilité de ces règles, il faut les appliquer pour n'avoir plus à y songer. Et après ? Ou plutôt avant ? C'est un peu plus difficile. Qu'est-ce que "réussir un roman" ? C'est d'abord réaliser, aussi bien que possible, un projet. La réussite commence souvent mais pas toujours, bien sûr avec le projet : d'un livre ou d'une carrière. Par exemple, on peut se lancer dans l'écriture d'un roman à partir d'une idée, d'une passion (je suis fou de plongée sous-marine ou de généalogie, j'ai envie de ), d'une admiration (j'adore Tom Wolfe ou Bridget Jones, j'aimerais devenir le Tom Wolfe français ou la Bridget , etc.). Ou bien on est un grand lecteur, une grande lectrice de thrillers, et à force d'en lire, on finit par s'imprégner des techniques, des trucs, on voit venir l'auteur deux heures à l'avance, et un beau jour, on se dit : Et si je me mettais à écrire, moi aussi, des thrillers ? Il y a autres manières de former un projet. Mais on a moins de chances de réussir quand on n'en a pas du tout. Autrement dit : il est utile de savoir ce qu'on veut. Cela signifie-t-il qu'on ne peut pas écrire en se cherchant ? Si, on peut. Mais il faut aussi vouloir. Avoir la patience d'essayer, de poursuivre, de changer, de recommencer. Aussi longtemps que nécessaire. Jusqu'au bout. Jusqu'au succès. Un auteur, un romancier par exemple, débutant ou non, doit apprendre à doser patience et impatience, ambition et humilité. Souvent, tout se décide à ce niveau plus qu'à celui du talent littéraire. Dans un cocktail mondain, aux États-Unis, quelqu'un demanda un jour à un écrivain célèbre : " Comment faut-il faire pour écrire ? " La réponse tomba : " Sit down and write." Asseyez-vous et écrivez. Très bien. Mais j'ai plutôt envie de dire à bon nombre de candidats au métier des lettres : " Calmez-vous et réfléchissez. Asseyez-vous ou couchez-vous, si vous préférez et demandez-vous ce que vous voulez. " Savoir ce qu'on veut n'est pas si facile. D'abord, tous, nous voulons tout : le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière. C'est humain. Mais vouloir tout, c'est trop. Vouloir peu est un signe de faiblesse. Alors, il faut savoir ce qu'on peut vouloir. Et le vouloir. A partir de là, tout est possible. Et quand on y est, on a vite (enfin, plus ou moins vite) trouvé les voies et les moyens. Les modèles sont dans toutes les bonnes librairies, et même dans les mauvaises, et d'ailleurs aussi dans les supermarchés. Les modèles, on peut les récuser. Très bien, à condition de savoir pourquoi et comment. Si l'on en choisit un, on peut se tromper. L'admiration n'est pas forcément la meilleure conseillère. On a le droit de se tromper, mais pas trop longtemps quand même Oui. Tout cela est simple et bien connu. En avant, calme et penché (sur le cahier ou le clavier). Non, pas si vite. Ici, un conseil personnel, tiré de mon expérience trop personnel peut-être. La patience dans l'impatience est l'art suprême. Je crois qu'avant d'écrire pour de bon, au-delà des notes, des esquisses, etc., il est extrêmement utile de penser et rêver, ou rêver et penser, un futur ouvrage. Quand on a commencé à rédiger, il est bien souvent trop tard. Tout se fige très vite. L'histoire, les personnages, le sujet collent au papier. Or il est bien pour l'auteur de pouvoir tourner et retourner un récit dans sa tête, le malaxer, l'étirer, le ramasser, le déformer en toute liberté ce qu'un logiciel graphique peut faire à une image et plus encore. Le cerveau du créateur, incomparable machine, du moins pour le moment. Quand cela a été fait longuement, avec curiosité et exigence, il n'est pas très difficile de rédiger un plan ou un synopsis ; mais il apparaît quelquefois que ce n'est plus nécessaire. Cette étape est souvent négligée, ou même ignorée. A noter quand même, une sorte de correctif : tout peut être rattrapé à l'écriture. L'excès, le manque, l'erreur. TOUT. Mais alors Bonne chance. Michel Jeury |
||