Entretien avec Michel JEURY

Réalisé par Marie Bataille

Michel Jeury partage son inspiration entre le Périgord, qu'il a quitté en 1987, et les Cévennes où il s'est installé depuis. Il a obtenu le prix Terre de France / La Vie, en 1988, pour Le vrai goût de la vie. Aux éditions Robert Laffont, il a récemment publié: L'Année du certif, Les Grandes Filles, Le printemps viendra du ciel. jeury1.jpg (16434 octets)

I. LE METIER D'ECRIVAIN

Sur le site Ecrits… Vains, pratiquement tous les auteurs sont des amateurs.
Vous, vous êtes publié depuis longtemps.
Depuis quand êtes-vous un auteur à part entière?

Je récuse le terme "à part entière". Vivre de sa plume, même si la plume est un PC ou un MACINTOSH et être un auteur à part entière, ce n'est pas du tout synonyme. On peut très bien être un très grand auteur et ne pas vivre de sa plume. Soit parce qu'on n'en a pas besoin parce qu'on est prof ou journaliste soit pour tout autre raison. Pennac, qui jouit d'un très grand prestige, a gardé un poste dans l'enseignement. En ce qui me concerne, je vis de ma plume depuis environ vingt-cinq ans, si bien que j'ai une grande expérience de ce qu'il faut faire, de ce qu'il ne faut pas faire et de ce que je ne sais pas ce qu'il faut faire ou pas.

Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire?

C'est toujours à peu près la même chose: ça se dessine dans l'enfance. Bien souvent, il s'agit d'une enfance solitaire dont le premier pas est la lecture et le deuxième pas l'écriture, car l'écriture ne précède pas la lecture. Je n'ai pas lu très tôt: j'avais presque six ans quand j'ai su lire couramment. Vers huit-neuf ans, j'ai lu des bouquins qui pouvaient paraître un peu difficiles pour mon âge. C'étaient des romans d'aventure ou d'anticipation et je me souviens d'avoir lu La fin d'Illa de José Moselli, qui appartient à cette école de l'anticipation et des voyages extraordinaires que l'on peut considérer aujourd'hui comme la science-fiction française. Puis je me souviens d'un bouquin: Le tour du monde de deux gosses d'Arnoux Galopin. J'ai lu aussi Balzac, sans rien y comprendre, des romans de la Série rose et puis des bandes dessinées. La fin de la guerre est arrivée, j'avais alors entre dix et onze ans et je lisais ce qui me tombait sous la main. En fait, il est rare qu'un grand lecteur n'ait pas, un jour, l'envie d'écrire.

Pourquoi ce passage à l'acte? Je n'en sais rien. Personne ne le sait clairement. J'ai eu, très jeune, envie d'écrire. Puis, j'ai connu quelqu'un qui est devenu, beaucoup tard, un ami: Paul Mystère, qui écrivait des romans pour enfants et des scénarios de bandes dessinées dans Coq Hardi. Les gamins lui écrivaient pour lui poser des questions sur les lieux de ses romans. Et un jour, un petit gamin, un peu naïf, lui a écrit pour lui demander "comment doit-on faire pour écrire des histoires comme les vôtres?". C'était moi. Il m'a répondu et je ne savais pas qu'il habitait à cinquante kilomètres de chez moi. Je l'ai rencontré trente ans plus tard., chez le même éditeur.

Votre roman "l'année du certif" a été adapté à la télévision. Qu'en est-il des droits d'auteur dans ce cas?

Tout ce qui concerne les droits annexes, l'audiovisuel, le cinéma, la télévision, est à partager avec l'éditeur qui a les droits au départ. Pour moi, c'est Laffont. J'ai touché la moitié des droits qui ont d'abord été payés par Télé-Images puis par France 3. Pour L'année du certif, le premier passage est arrivé un an après la sortie du bouquin et a permis d'augmenter les ventes. En outre, j'ai été bien servi par un réalisateur que j'aime beaucoup et dont j'avais beaucoup aimé Blanche et Marie, qui était passé au cinéma. Je n'avais pas écrit le scénario et je n'ai donc pas été payé pour cela, ce qui était tout à fait normal.

Avez-vous envie d'écrire des scénarios?

Je ne sais pas. C'est un autre métier. Je suis attaché à des choses qui sont un peu différentes: l'exactitude des détails, la réalité psychologique. S'il fallait le faire, je m'y mettrais, mais j'ai près de soixante-cinq ans et j'ai envie de continuer à écrire des bouquins. Au début des années quatre-vingts, j'ai eu un scénario de science-fiction qui a été tourné. Mais L'année du certif est le premier de mes livres qui ait été tourné. Il y a deux projets: la suite de L'année du certif, qui est Les grandes filles et puis un projet de feuilleton est complètement bloqué actuellement pour La vallée de la soie.

Ils attendent sans doute que le second volume paraisse?

Non. Il y a eu de grandes restructurations et en particulier sur France 2. Deux feuilletons ont été très mal reçus par le public parce qu'ils étaient trop longs. Mais on rentre là dans des problèmes qui dépassent tellement les auteurs qu'on ne peut qu'accepter ce qui vient. Et si ça vient, c'est tant mieux. Il est vrai que pour un auteur, la petite cerise sur le gâteau que représente le tournage n'est pas désagréable.

Parlez-moi de votre métier d'écrivain: est-ce que votre parcours a été facile?

Ah! Ah! qu'est-ce qui est facile? Qu'est-ce qui est difficile? Vous savez, il est difficile de répondre. On pourrait poser la question à n'importe qui. Est-ce que votre parcours d'enseignant a été facile?

Je vais préciser: est-ce que vous avez eu beaucoup de mal pour être édité la première fois ?

Non. Non, par malheur. Il vaut mieux avoir des difficultés au début qu'après. Les difficultés au début sont plus pédagogiques. Il vaut peut-être mieux bloquer un peu au début qu'avoir un grand trou noir après, comme celui que j'ai eu, moi. Non, le parcours n'a pas été facile et il est toujours difficile parce que j'ai toujours été partagé, déchiré même, entre des envies: entre mon côté amoureux du futur, du ciel, de l'aventure céleste et futuriste — j'ai tout de même écrit une quarantaine de bouquins de science-fiction dont cinq ou six ne sont pas trop mauvais — et l'envie de raconter mes racines paysannes. Il y a toujours eu un antagonisme entre ces deux choses et il est rare que j'aie pu réunir les deux. Cela a compliqué mon parcours.

Est-ce que vous êtes déchiré entre l'ancrage dans la réalité et le rêve?

Oui, oui. Sauf qu'il faudrait peut-être nuancer les deux termes. La réalité? Qu'est-ce qui est réel? qu'est-ce qui ne l'est pas? Ce n'est pas si simple. Quant au rêve… on peut aussi rêver du passé. Parmi les bouquins qui me font encore rêver, il y a Les hauts de Hurlevent. C'est le passé, c'est le rêve. Entre quoi suis-je déchiré? Entre mon amour du passé, la recherche des racines et la modernité, l'extrême modernité qui n'est pas loin du futur. Ce que je peux dire, c'est que je suis toujours déchiré entre deux projets, deux espérances. Quelqu'un de méchant dirait que je suis assis entre deux chaises. Il est vrai que tout est plus facile quand on ne veut qu'une chose à la fois.

 Comment faites-vous pour écrire: êtes-vous capable de vous astreindre à une discipline? ou bien attendez-vous l'inspiration?

Il y a longtemps que je suis un professionnel. Je me connais bien; alors, je me suis imposé des habitudes régulières mais avec de la douceur, quand même. J'ai, il est vrai, des séances de travail régulières pour lesquelles je m'oblige à être là, devant l'ordinateur, et à travailler. Je m'oblige à travailler de manière très régulière. Il y a aussi les échéances de l'édition qui m'y contraignent et me mettent quelquefois le dos au mur. Bien sûr, je suis libre. Si j'ai un quart d'heure ou une demi heure de retard dans ma séance du matin ou du soir, personne ne me le reproche. Je me le reproche un peu mais… enfin, ce n'est pas une catastrophe. Il est évident que si on est professionnel, il faut s'imposer une certaine régularité. C'est la condition sine qua non. C'est un peu plus difficile que pour un salarié sauf pour deux métiers qui s'apparentent au mien, parce qu'on peut tricher: le paysan ne récoltera pas s'il ne sème pas, le représentant qui n'a pas un patron derrière lui. Je suis fils de paysan, j'ai été représentant. J'ai appris à gérer mon autonomie, ce qui n'est pas toujours facile. Il y a des apprentis auteurs qui butent sur la difficulté que représente cette liberté apparente que l'on a de travailler ou de ne pas travailler. Je suis tout de même relativement organisé. Je travaille tous les matins. Je prends très peu de vacances parce que j'ai beaucoup de mal à trouver un loisir qui m'intéresse plus que mon travail, mis à part la lecture qui est un loisir mais aussi, pour moi, un travail.

Pour moi, la règle c'est d'être à neuf heures devant mon ordinateur. Si j'y suis à neuf heures et demie, je me sens un peu coupable… mais enfin!…

Cet été, par exemple, il faisait trente-deux ou trente-trois degrés dans mon bureau si bien que je ne travaillais pratiquement pas à l'ordinateur dans l'après-midi. Mais j'avais autre chose à faire: la documentation, les notes.

Puis, j'ai une séance du soir et de la nuit. A partir de dix ou onze heures. Quand je sens l'envie venir, je vais à l'ordinateur et je travaille une heure, deux heures, trois heures. J'essaie de ne pas travailler moins de cinq ou six heures par jour à l'écriture; mais il faut ajouter deux heures à côté. Une organisation est donc indispensable.

Et puis, il y a aussi l'organisation imposée par l'édition. Avec l'éditeur, on travaille beaucoup par téléphone, pour les corrections et la mise au point. Et là, je suis, bien sûr, extrêmement tributaire des horaires et des impératifs des gens avec qui je travaille. Je suis alors obligé de régler mes horaires de travail sur les leurs.

 Comment se passent les rapports entre écrivain et éditeur(s)?

C'est toujours très compliqué et très variable d'un éditeur à l'autre. Pour moi, ça ne se passe pas trop mal. Je travaille presque exclusivement avec les Editions Robert Laffont. Son équipe a entièrement changé mais il continue à veiller paternellement sur l'édition, même si, en raison de son âge, il ne la dirige plus. C'est quelqu'un de tout à fait remarquable. Un des grands hommes de l'édition. Je m'entends bien avec la nouvelle équipe. Les relations deviennent très vite personnelles. Il se trouve que j'ai un directeur de collection qui est alésien, qui a fait une très belle carrière et qui la continue à mi-temps. Il a soixante-dix ans. Il a été très longtemps directeur des programmes littéraires de France Loisirs. C'est ainsi qu'il m'a "découvert". Il a bien aimé ce que je faisais. Il m'a beaucoup aidé. Puis, il a pris sa retraite de directeur de France Loisirs à soixante-cinq ans mais il a voulu continuer dans l'édition et il est devenu mon directeur de collection. Il y a plusieurs catégories de directeurs de collection. Il y en a qui sont à l'intérieur d'une maison d'édition et d'autres qui sont, en partie, à l'extérieur. Dans une maison d'édition, c'est quelqu'un qui fonctionne un peu comme un agent général d'assurance qui a un portefeuille de clients. Et un directeur de collection a un portefeuille d'auteurs. Je suis donc un des auteurs de Claude Gagnières. D'ailleurs, je suis aussi avec lui au jury du Cabri d'or. Nous avons des relations extrêmement amicales. J'ai également de très bonnes relations avec le directeur littéraire général des éditions Laffont, Antoine Audouard.

Et puis, il y a une chose très importante pour moi: c'est de travailler longuement sur un manuscrit. Non pas au niveau de la correction des fautes de frappe ou de ponctuation ou d'orthographe. Cela est le travail des correcteurs de l'imprimerie. Il s'agit d'un niveau plus profond: celui de l'écriture, de la construction, du style: un travail très approfondi qui se fait en collaboration. J'ai la chance d'avoir quelqu'un chez Laffont qui travaille en profondeur sur mes manuscrits. Il met souvent des centaines, voire des milliers de notes. Après, nous travaillons par téléphone, quelquefois de longues heures, pour atteindre un très grand fini. Je suis très content qu'il ait la moitié de mon âge parce qu'il voit certaines choses que quelqu'un de mon âge ne verrait pas.

Enfin, il est vrai qu'on s'attache à une maison d'édition et, quand on s'en va, pour une raison ou pour une autre, c'est un véritable crève-cœur.

 

II. VOTRE DERNIER ROMAN

Vous avez commencé à écrire de la science-fiction. Or, votre dernier roman, LA VALLEE DE LA SOIE est complètement différent: c'est plutôt un retour au passé, au XIXème siècle, et le cadre est celui des Cévennes, centré sur la sériciculture.

On peut le considérer comme un roman historique, social et psychologique. On pourrait même dire qu'il s'agit d'une épopéepuisque vous prévoyez une suite: l'épopée d'une jeune fille (femme) cévenole qui n'a qu'une passion- celle des vers à soie – et qui met tout en œuvre pour parvenir à ses fins.

Pourquoi ce(s) choix?

Il y a d'abord mon évolution personnelle: quand j'ai quitté la science-fiction, je me suis attaché au roman de terroir. J'étais alors à l'école de Brive et j'avais envie de me rapprocher de l'autobiographie, de parler de mon enfance paysanne que je ne cesse de raconter d'ailleurs. Ensuite, je me suis intéressé au passé proche, puis au passé plus lointain. En 1987, je suis venu habiter en Cévennes. Quand je suis arrivé ici, j'ai vu de très grandes et très hautes maisons. Et quand j'ai demandé pourquoi ces grandes et hautes maisons, on m'a dit que c'étaient des magnaneries et qu'il y avait, dans chaque mas cévenol, un étage qui était une magnanerie. Et je me souviens bien aussi de la première fois où je suis venu ici, c'était en hiver: les arbres n'avaient pas leurs feuilles. Il y avait des mûriers qui ressemblaient beaucoup à des saules. Puis, quand je suis revenu au printemps, j'ai vu à leurs feuilles que ce n'étaient pas des saules. C'étaient des mûriers. Et c'est ainsi que j'ai commencé à ressentir l'extraordinaire emprise qu'avait eu, sur ce pays, le vers à soie, la sériciculture. Un peu plus tard, un ami m'a fait constater que le Sud-Ouest était un pays riche où les gens étaient pauvres parce que la richesse était concentrée entre quelques mains mais que les Cévennes étaient un pays pauvre où les gens étaient riches. Ils ont connu une grande aisance à l'époque du vers à soie. Ceci m'avait beaucoup frappé et petit à petit, quelque chose s'est créé en moi, un désir, une envie d'écrire sur ce sujet qui m'apparaissait considérable. J'en ai alors parlé à mon directeur de collection. J'ai accumulé beaucoup de documentation à partir de ce moment-là, j'ai parlé à beaucoup de gens dont certains m'ont beaucoup aidé. A la soie j'ai ajouté la dimension religieuse du protestantisme qui m'a fasciné. C'est un élément incontournable, comme on dit dans le jargon médiatique. Cela a pris plusieurs années. Dans l'intervalle j'avais écrit deux livres sur les Cévennes, sur un sujet que je connaissais bien, à savoir l'école, avec L'année du certif. Je l'ai situé dans les Cévennes, un pays qui a du caractère et c'est du pain béni pour un auteur. J'ai donc abordé cela avec timidité, au début, la peur de choquer ou d'entendre les gens dire: "De quoi se mêle-t-il celui-là qui vient tout juste de débarquer et qui parle de nous?". Mais rien de tout cela n'est arrivé. Je me suis, au contraire, senti adopté par le pays. Je me suis donc dit que le moment était venu de me mettre à mon grand projet.

Vous avez accumulé beaucoup de documentation pour écrire ce roman. Comment gérez-vous toutes vos notes? Quelle part ont-elles dans le roman, à l'arrivée? Quelle est, aussi, la part de l'imaginaire?

J'ai une certaine expérience de la chose parce que tous les livres que j'ai écrits depuis que j'ai abandonné la science-fiction – j'excepterai Le vrai goût de la vie qui était très proche de l'autobiographie et pour lequel je n'ai pratiquement rien consulté –, que ce soit Une odeur d'herbe folle , Le soir du vent fou, La grâce et le venin, La source au trésor, Le printemps viendra du ciel ou L'année du certif ce sont des livres dans lesquels j'ai formé ma technique de romancier des racines mêlant personnages imaginaires et réalité. C'est une chose que je sais un peu faire. C'est une alchimie, une mayonnaise qui prend ou ne prend pas.

J'essaie de construire des personnages forts car j'aime les personnages forts et qui paraissent vraisemblables.

En ce qui concerne la documentation, je dois dire d'abord que je suis quelqu'un qui voyage peu, je n'ai pas Internet où, d'ailleurs, il n'y a pas grand chose sur le passé. Donc, je réunis, je rassemble de la documentation. Pour l'école, je le fais depuis quarante ans, depuis que j'ai été instituteur et je le fais pour beaucoup d'autres choses sans savoir d'ailleurs si je m'en servirai. Mais je suis surtout un fanatique des "puces". J'ai, une fois, acheté un camion entier chez un brocanteur mais enfin… passons. Je fréquente peu les bibliothèques, elles sont trop loin, tout est trop loin pour moi. Je suis un grand fidèle du marché aux puces d'Anduze et j'accumule, depuis des années, des documents. C'est ce que je fais depuis que j'ai le projet de travailler sur le thème de la soie. J'ai cherché de façon plus précise beaucoup de choses. J'ai lu beaucoup de livres dont certains sont d'ailleurs arrivés presque trop tard. Je ne sais pas très bien prendre des notes à partir des livres. Mais j'aime avoir des livres autour de moi. Il y en a des tas énormes qui sont souvent par terre, sur le plancher où il m'est plus facile de les attraper et je m'y plonge. Quand, grâce à la documentation, je suis parvenu à bien me représenter l'époque, un milieu, un travail, une situation, je place mes personnages là-dedans et je rajoute de la documentation, trop même parfois car mon éditeur m'en a fait couper cinquante pages dans La vallée de la soie.

Parmi mes projets, d'ici à dix-huit mois, il y a une saga de l'école primaire sur laquelle j'ai déjà beaucoup écrit et qui se situerait entre la Monarchie de Juillet et la Quatrième République, et peut-être jusqu'au début de la Cinquième, je ne sais pas… Si tout va bien, il y aura à peu près trois volumes. Le plus difficile est de trouver des documents sur la période la plus ancienne: avant et autour de 1850, c'est difficile. Depuis plusieurs années, j'ai donc réuni de nombreux documents. J'ai une importante collection de manuels scolaires dont j'ai d'ailleurs tiré une sorte d'anthologie, La gloire du certif, qui est aussi une sorte de recueil de citations et qui tient à la fois du livre de nostalgie et du bêtisier. Mais les manuels scolaires ne suffisent pas; il faut beaucoup d'autres documents sur l'école, des journaux scolaires, des articles…

Je dois avoir sur ce sujet des documents répartis dans cinq ou six caisses. Comme je connais bien le sujet, je peux fouiller là-dedans avec une grande facilité.

Le problème que j'ai eu, avec La vallée de la soie, c'est que je ne connaissais pas bien le sujet et de ce fait, il m'était beaucoup plus difficile de comprendre la documentation. Il se fait donc une sorte de mayonnaise qui réussit plus ou moins. Enfin, d'après les lecteurs ou les libraires ou même la critique, il semblerait que j'ai assez bien réussi. J'écris donc actuellement le deuxième volume qui s'intitulera La soie et la montagne et qui se situera à Lyon. Je ne sais pas si je réussirai aussi bien. C'est un métier et j'essaie de ne pas m'en tirer trop mal. Est-ce difficile? Oui… sans doute… Ce qui m'aide, c'est la passion que j'ai pour cette époque, pour le pays aussi. C'est peut-être ma passion pour les Cévennes qui m'a aidé dans La vallée de la soie. J'ai un peu moins de passion pour la ville de Lyon, mais il est difficile de passer à côté quand on écrit un roman sur la soie.

Et puis, j'ai une passion pour mes personnages. Elle m'aide beaucoup même s'il arrive aussi qu'elle m'arrête… quand le personnage ne me plaît pas.

A propos de personnages, comment vous y êtes-vous pris pour créer le personnage d'Alexandrine?

 Ah! Je ne sais pas par quel mystère, mais j'avais envie que ce personnage s'appelle Alexandrine. Seulement, je me disais "Voilà. Il y a peu d'Alexandrine en Cévennes. Tu vas prendre un prénom qui est peu cévenol." Il fallait pourtant, sans que je sache pourquoi, que mon personnage s'appelle Alexandrine. C'était un véritable obstacle. J'ai essayé d'autres prénoms. J'aimais bien Thirza. C'est d'ailleurs un personnage secondaire de mon roman. C'est un prénom qu'on ne trouve guère qu'en Cévennes, c'est la transformation d'un prénom biblique.

Puis un des mes cousins lointains, qui est un passionné de généalogie et qui explore toutes les Cévennes m'a permis de trouver deux ou trois Alexandrine. J'avais donc le "feu vert".

Il arrive souvent, très souvent, qu'à travers une rêverie qui peut durer des années, un personnage soit contenu dans son prénom. Alexandrine était donc une cévenole protestante, de la commune de Valleraugue. Un livre m'a par ailleurs beaucoup aidé, il s'agit des Chroniques cévenoles de Rémi Teissier du Cros. J'ai choisi un endroit que j'appelle Les trois vallées qui est à peu près Valleraugue, un pays très marqué par le réveil protestant allant parfois jusqu'au mysticisme dans la période de la Restauration au Second Empire. Valleraugue, Alexandrine… tout à coup, mon personnage est sorti tout armé en moi: elle ne pouvait pas être une autre, elle ne pouvait pas être ailleurs.

Est-ce que cela a également déterminé le caractère du personnage?

Oui, oui, bien sûr. Par un biais aussi… vous savez? Flaubert disait "Madame Bovary, c'est moi". Et, quand j'étais au collège, j'étais intrigué. Je me demandais comment ce gros Flaubert, ce gros bonhomme pouvait être cet être tout en finesse, tout en légèreté? Avec Alexandrine, c'est un peu ce qui s'est passé pour moi. Alors son nom, son lieu de naissance, son protestantisme un peu révolté lié au réveil… ce côté un peu panthéiste… quand on habite au pied de l'Aigoual, ce lieu magnifique des Cévennes, il est difficile de ne pas confondre Dieu et l'univers. Ainsi, tout en étant moi, Alexandrine était aussi tout ce qui constituait son milieu, son époque et sa situation.

 Qu'est-ce qui est le plus important pour vous: la trame narrative? les personnages?

Quand j'écris, ce qui importe pour moi, c'est le personnage, essentiellement. Pour élaborer la structure, il faut passer beaucoup de temps, bien sûr mais ce sont surtout les personnages qui m'importent.

Qu'est-ce qui vous donne l'impression que le roman est réussi? Est-ce l'appréciation du lecteur ou est-ce dû à un fort sentiment intérieur?

Il y a un sentiment à la fois de satisfaction et d'insatisfaction. Il faut donc attendre la réaction des lecteurs, des premiers lecteurs qui sont ceux de l'édition. Mais ce qu'on attend, surtout, c'est la réaction des lecteurs critiques des journaux et des lecteurs lecteurs. Le premier lecteur qu'on attend est celui qui a acheté le livre. Quand quelqu'un vous dit qu'il en a pour son argent, il y a là de quoi vous rendre très heureux.

Pensez-vous que le bouche à oreille puisse jouer?

Oui, bien sûr ! C'est le bouche à oreille qui m'a créé mon public. J'ai un public très populaire et j'en suis heureux. Mes livres, pour la plupart, marchent très bien en club, à France Loisirs. Il y a des gens qui hésitent à entrer dans une librairie où ils ont peur de rencontrer des gens qu'ils croient plus intelligents ou plus cultivés qu'eux. La librairie française a tendance à être très élitiste et c'est pour cette raison que certaines personnes ne s'y sentent pas à l'aise.

La vallée de la soie n'est encore sorti qu'en librairie. Les critiques arrivent maintenant, avec du retard à cause du Mondial, au moment où le livre a presque fini sa carrière. L'année littéraire commence, on est en septembre. Chaque vague pousse la précédente. Si mon livre s'est un peu vendu, c'est grâce aux libraires et au bouche à oreille.

Vous faut-il beaucoup de temps pour écrire un roman de ce type, une fois épluchée toute la documentation?

Il me faut une bonne année, généralement. Sauf pour L'année du certif: il m'a fallu quatre mois mais c'était un sujet que je connaissais bien.

 

III. VOTRE PARTICIPATION A ECRITS… VAINS?.

Sur le site Ecrits… Vains, nous avons un atelier d'écriture et un forum, ce qui permet aux différents auteurs de travailler sur l'écriture ou d'échanger des points de vue.

Même si vous ne disposez pas (pas encore) d'Internet, il vous serait possible d'y participer, par courrier, éventuellement ou mieux, par disquettes. Est-ce que cela vous intéresserait?

Je dispose de très peu de temps, malheureusement, cependant je suis très favorable à cette démarche.

 Les écrivains amateurs du site n'ont qu'une envie: progresser. Vous qui êtes un écrivain confirmé, quels seraient les conseils que vous pourriez leur donner pour atteindre ce but? Peut-on, d'ailleurs APPRENDRE à BIEN écrire?

C'est un vieux conflit entre la mentalité française et la mentalité anglo-saxonne. Les Français, jusqu'à il y a vingt ou trente ans, considéraient qu'il s'agissait d'un don. La création d'ateliers d'écriture est assez récente. Ils considéraient qu'on naissait écrivain: on ne le devenait jamais.

Les américains ont une conception totalement opposée. Il y a des ateliers d'écriture dans toutes les universités américaines. Beaucoup d'auteurs, notamment en science-fiction, ont été formés dans des ateliers d'écriture. Les américains sont partisans de l'apprentissage et je crois qu'ils ont raison. Je ne crois pas qu'on puisse apprendre à être Alexandre Dumas, Flaubert, Stendhal mais je crois que l'on peut apprendre à s'exprimer et à sortir ce que l'on a en soi. En fait, je pense que tous ceux qui partagent cette opinion ont un maître incontesté, bien connu dans les Cévennes, et qui est Robert Louis Stevenson. Vers l'époque de son voyage en Cévennes, il était connu comme un journaliste critique littéraire et non pas comme le grand auteur qu'il est devenu par la suite. On lui reprochait de critiquer les autres alors qu'il n'avait lui-même jamais écrit de romans. Il a relevé le défi, ce qui a donné les grands livres que sont L'île au trésor et Le Dr Jekyll et Mister Hyde. Et dans un petit bouquin qui est paru chez Payot, il dit d'excellentes choses sur l'art d'écrire.

Si je devais donner des conseils aux auteurs amateurs de votre site, je leur conseillerais de lire des bouquins sur l'écriture, justement. Il y en a eu beaucoup. C'est mal ressenti par les Français, mais c'est important. L'idéal, bien sûr, c'est l'enseignement. L'important, c'est de dépasser les blocages qui sont en nous et d'être franc avec soi-même. Quand on écrit, c'est pour communiquer. Reste à vaincre la peur que nous ressentons tous. Moi je préfère montrer mes écrits aux professionnels. L'entourage a toujours tendance à biaiser. L'écriture peut être une chose qui gâche complètement la vie. Je parle de ceux qui écrivent et qui ont peur d'affronter la critique. Il faut donc être d'accord avec soi-même. Il faut avoir le maximum de contacts avec des gens qui sont dans la même situation. C'est pour cela que les ateliers, les forums sont importants. Un professionnel qui anime un atelier d'écriture apprend souvent lui-même autant qu'il enseigne. C'est en effet en enseignant qu'on apprend le mieux. Il est donc évident que l'atelier d'écriture est une chose très utile et qu'il faut y participer. A partir de là, on peut considérer que c'est une première marche vers un escalier long à monter. Il faut être prêt à gravir ces premières marches. L'atelier d'Internet peut apporter beaucoup avant de s'attaquer à une écriture plus rigoureuse, mise en forme, susceptible de retenir l'attention des éditeurs puis d'être édité. On a toujours à apprendre son métier et on ne cesse jamais de l'apprendre.

Je vais vous raconter l'histoire d'une jeune femme qui a envoyé son roman à un éditeur et reçu la réponse classique: nous avons apprécié votre manuscrit mais il ne correspond pas à ce que nous souhaitons publier. Quelque temps après, elle a rencontré quelqu'un qui travaillait chez cet éditeur X. Il jette un coup d'œil sur son roman et lui dit "Je le trouve bien… C'est curieux qu'on vous ait refusé ce manuscrit. Donnez-le moi et je vais essayer de le relancer chez X par un circuit intérieur." Et cette fois, l'éditeur X s'écrie: "Oh! mais que ce manuscrit est beau! Il est excellent. Nous allons le publier et le défendre." Et le manuscrit a obtenu le Goncourt! Il s'est vendu à quatre cent mille exemplaires.

Tout est possible. Il faut travailler sérieusement et rigoureusement, le plus difficile étant de commencer et ce que vous faites peut aider les auteurs et je vous en félicite.

A Générargues, le 4 septembre 1998.


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Dans la collection "Ailleurs et Demain" :

Le temps incertain
Les singes du temps
Soleil chaud poisson des profondeurs
Utopies 75 (en collaboration avec Ph. Curval, Ch. Renard et J.-P. Andrevon)
Le territoire humain
Les yeux géants
L'orbe et la roue
Le jeu du monde

Aux éditions Seghers :

Les gens du Mont Pilat (collection "Mémoire vive").

Œuvres de Michel Jeury

Chez Robert Laffont :

Le vrai goût de la vie
Une odeur d'herbe folle
Le soir du vent fou
La grâce et le venin
La source au trésor
L'année du certif
Le printemps viendra du ciel
Les grandes filles
La gloire du certif

Dans la collection "L'âge des étoiles" :

Le sablier vert

Le monde du Lignus