Jointure

64 rue Pelleport
75020 Paris

directeur de publication : Jean-Pierre Desthuilliers
4 numéros par an
abonnement : 180 FF

 Revue qui s’annonce « de poésie et d’art » (des pages en papier glacé sont réservées aux reproductions). Elle a pris le parti de publier la qualité qu’elle soit classique ou moderne. Elle ne boude pas le plaisir des vers réguliers et rimés. Une analyse très fouillée de recueils. Une rubrique critique de revues. 

 

Jointure n°63 

En première partie de la revue, J.P. Desthuilliers présente une entreprise qui m’intéresse au plus haut point car elle concerne ce lien mystérieux entre le texte et l’image. Il se propose en effet d’illustrer les 32 gravures d’Henri Landin « Suite de Faust ». Je m’interroge : J.P. Desthuilliers serait-il dessinateur autant que poète ? J.P.Deshuilliers explique : la tradition est plutôt que les graveurs illustrent les poètes (…) nous avons voulu retourner cette logique associative en remontant le chemin habituellement. » Empruntant le langage de l’artisan, J.P. Deshuilliers n’hésite pas à parler de fabrication de poèmes à partir de gravures. Le poète devient illustrateur. Intéressant retour des choses qui révèle la complémentarité et les lacunes de chacun des deux modes d’expression.  Ce que j’expérimente dans cette tentative, c’est la réalité symétrique : ce que sait exprimer Hervé Landin par l’image, je ne sais pas forcément le mettre en mots et mon texte demeure saveur incomplète, cri partiel, caresse interrompue ».

Il se défend de réinterpréter le Faust de Goethe, c’est bien du  Faust de Landin que parlent ses poèmes. Il oublie au passage de mettre le doigt sur l’incomplétude de l’image qui apparaît quand on la pose en regard du texte. Le proverbe prétend qu’une image vaut mille mots, les poèmes de J.P. Desthuilliers prouvent qu’un texte peut valoir mille images : Avant de pénétrer/ la fosse du destin/ je m’interroge sur les saveurs du savoir:/ si ce que vais voir sera spectacle neuf, / ou bien ressassement/ d’actes déjà joués ?/ (…) Suis-je bien cette Foule au dehors du décor/ Eparse dans le trait  au bord de cet accord/ Ebauche de visage ou esquisse de corps ?/

 Les poèmes proposés dans la partie nommée « Ecriture I » ont en commun une atmosphère romantique voire sentimentale. J’aime particulièrement ceux de Jeanine Baud dont la sobriété n’est pas dénuée de lyrisme : le froissement des robes/ a su délier l’écorce / de ces arbres nus/ La sève/ et le sel mêlés/ ont suscité / l’angoisse et/ le vouloir des ors/ La lumière expliquera peut-être/ le sens / pour que le sang / affleure.

Christiane Cauet évoque la passion du succube : L’aube de ce jour le dira:/ si je te pardonnais de m’avoir créée misérable, / Peut-être enfin serais-je/ rédemptée / Et je vous jette/ Ô préférences, / une averse incendiaire de roses/ dont je retiens les épines/ plantées dans mes mains./

Jehan Despert  parle avec justesse de solitude : il est l’inexistant,/ l’abandonné de soi/ le nul au bord de rien

Patricia Larancon nous détrompe : le poème n’est pas fait de mots, il est fait d’au-delà des mots, d’entre les mots (…) Les mots, au fond, que sont-ce sinon des épuisettes ? Attrape-t-on jamais vraiment les papillons ?

Geneviève Raphanel : Nommer ce qui a été recouvert/ dans l’humilité de ceux / qui ne demandent pas.

Ma préférence va au poème de Francine Guréghian Salomé : la vie dans les talons/ vouée au béton/ je respire le ciel/les oiseaux noctambules/ me font la courte échelle/ de leurs ailes fatiguées/pour un sourire aux anges/ avant le lever du jour/

On s’étonne de retrouver dans un bouquet de ce style l’humour grinçant de Georges Friendenkraft sans pitié pour l’école qui lave les cerveaux, au service de régimes totalitaires: au cours de mathématique/ les chérubins sont assis/ un grand zèbre exophtalmique/ leur crie »si et seulement si »/l’intelligence ruisselle/ de ces prodigieux cerveaux/ le sang aussi s’amoncelle/ entre sol et soliveau.

 « Ecriture II » est consacrée à la prose, textes courts ou extraits de recueils. Dans L’interstice, Jean-Paul Gavard-Perret pose la question : si ce n’est pas un roman mais un tissu ? La suite du texte nous entraîne dans les méandres de sensations et de visions au subtil érotisme : Il sort de sa réserve en cette reptation (…) Elle sait faire, il n’a pas à demander le reste. Sur la langue une marche (son alphabet). (…) c’est elle qui le mange, c’est lui qui a joué. Un texte proche de la perfection que j’ai relu plusieurs fois. Pas un mot de trop jusqu’à la réponse : commencerait la vie – si ce n’est pas un roman, si c’est un tissu qui la hante.

 

Xavière Remacle