Friches

 

Revue trimestrielle de poésie contemporaine, vous trouverez dans  Friches de quoi vous mettre l'eau à la bouche ! Jugez plutôt :
- Un "grand auteur" est présenté et publié dans chacun des numéros.
- Plusieurs auteurs, connus ou non, sont également publiés (entre 5 et 10).
-Genèse d'un poème : un auteur analyse un de ses poèmes.
- Des critiques fouillées de recueils et de revues.
Friches est une revue d'un excellent niveau. Y être publié est une référence.

Friches
Cahiers de poésie verte
Directeur : Jean-Pierre Thuillat
Le Gravier de Glandon
87500 SAINT YRIEIX

4 numéros par an- Abonnement : 120 F.

 


N° 68

On trouve dans ce dernier numéro, un article signé Jean-Pierre Thuillat intitulé "Façon d'éditorial" pour justifier la place réservée à un poète non francophone, Mario Luzi. Avec une pointe d'humour, Jean-Pierre Thuillat invite les auteurs français à s'armer de patience, "qualité maîtresse, dit-il, pour qui prétend faire œuvre de poésie."
On lui saura donc gré de nous faire entendre cette grande voix italienne, présentée par Antoine Fongaro qui regrette, à juste titre, les infidélités incontournables de la traduction : "Il reste que la traduction ne peut absolument pas rendre les deux éléments fondamentaux d'un texte poétique étranger (ce qui revient à dire que la traduction de la poésie est impossible). […] La traduction, d'abord, ne peut pas donner les sonorités de la langue à traduire. […] Ce n'est pas tout ; la traduction ne peut pas rendre la langue, c'est-à-dire cette "parole" qui est l'essence même de la poésie."
Dommage pour le lecteur qui connaît l'italien car seuls lui seront livrés - hormis le premier d'entre eux - des poèmes traduits. Il est vrai que la traduction, quelle que soit sa qualité, ne peut absolument restituer la musicalité très particulière de l'original. Qu'on en juge :

Di che smanio ancora ?
di che non sono sazio ?
Ah cibo indéfinibile,
il tuo impasto
di morte et vita
non mi manchi,
non mi venga meno
la sua trasmutazione
in luce e desiderio -
pregava lui o era
- e usava la sua voce -
la pregliera
del mondo al mondo,
per il suo vigore
e per la sua costanza
nel tempo senza limiti di tempo :
di tempo e di eternità

De quel tourment suis-je encore agité ?
De quoi ne suis-je pas rassasié ?
Ah nourriture indéfinissable,                          
que ton mélange
de mort et de vie
ne vienne pas à me manquer,                            
que ne me fasse défaut
sa transmutation
en lumière et désir –
c'était lui qui priait ou bien c'était
– en utilisant sa voix –
 la prière
du monde au monde
pour sa vigueur
et pour sa permanence
dans le temps sans limites de temps :
de temps et d'éternité

 

Plus loin, d'autres pages sont réservées à une autre poète méditerranéen, le poète grec Athanasios Alexandridis. Belle voix que celle de ce poète dont j'ai envie de partager avec vous la traduction qu'il a faite lui-même de son poème "Je parle en espérant un passé plus brillant" :

Avec des labiales liquides :
Je tète ma mère.
Dentales battant dans le baiser fermé :
Je tète mes enfants.
La mamelle ferme la fissure :
Je tète ma mère et mes enfants.

Verbe actif ou moyen
La langue ne dort jamais.


Ainsi que l'annonçait Jean-Pierre Thuillat, six poètes français font entendre leur voix. Tout d'abord, Joseph Ohmann-Krause, dont j'ai apprécié la fluidité :

Toi, l'humble de cœur, tu te conjugues
à partir des sons de l'automne,
à partir des arbres à fruit sur lesquels
disparaissent les dernières abeilles, les
derniers faisans avant la neige.


Avec la poésie de Didier Champion, nous vivons un retour aux sources, un retour effaçant l'angoisse de la temporalité :

Derrière les signes renouvelés des oiseaux
le vide me semble mien
L'étendue de ma mort me paraît infime
et les métamorphoses dans le puits de l'instant
accordent l'infini à l'heure originelle.


Vient, à la fin, de ce premier cahier, Laurence Gray, dont les images jaillissent comme un bouquet de lumière :

Ces rondes gerbes rouges
glissantes et fluides de matière

Ces femmes tout en courbes d'ouvrage
enserrées d'ocre et coulées de lumière

Quelques douces mains vertes
allongent les bordures d'ombre

C'est un champ, ancien, couvert de coiffes bleues
de chapeaux d'herbe…


On trouvera aussi un article intéressant de Guy Riolle dans une rubrique dirigée par Gilles Lades et intitulée "Génèse d'un poème". Guy Riolle s'interroge, accumulant les questions et nous laissant le choix des réponses si tant est qu'il y en ait. 

Enfin, le deuxième cahier nous propose la voix d'Alain Guillard à travers des extraits de son recueil "Derniers feux" dont la poésie embrasse un passé vivant encore le temps du verbe :

Sur les ruines
nous ne construisons rien
nous attesterons pour ceux
partis
un règne éphémère


Xavier Martin, quant à lui, n'hésite pas à bousculer la sémantique pour susciter des images nouvelles : une cabane / colline la terre // et déjà / même une tour de bois / sans langue lèche le ciel.

Le dernier poète du cahier II est Jacques Lécuyer dont la langue est toute de concision. J'ai particulièrement apprécié un poème très bref, "Nuesto cobre" :

Le silence protecteur
Et deux paupières maîtresses
Cœurs furtifs immobiles
Au creux des fossés moites

Au rythme lent qui couvre
Un espace accompli
Je marche sur ton chemin
Au regard des étoiles.

Marie Bataille