Des lilas à ciel ouvert

de Monique Laforce 
(illustré des oeuvres de Claude Fleury)
chez
 
Le Loup de Gouttière

(Québec, 2000) - 10€
ISBN: 2-89529-028-8
Oeuvre poétique, peintures & dessins

de Béatrice Douvre
chez Voix d'encre 

(Montélimar, 2000) - 19€
ISBN : 2-910957-46-2

par  Anita Beldiman-Moore
 

Avec le printemps refleurissent ces fragiles cabanes vertes sur la place Saint Sulpice à Paris : le 20è Marché de la Poésie s'est ouvert avec le naturel et la simplicité d'une foire de village. C'est lors de ce rendez-vous que j'ai rencontré Jacques et Marie pour la première fois en 1999. Jacques et son regard qui sourit si fort qu'il vous avale tout entier avec le soleil. Et Marie dont la voix a la brusque timidité de ceux que le doute a toujours fait avancer plus loin que les autres. C'est un marché aux souvenirs heureux donc que je suis allée voir s'éveiller jeudi à l'heure du déjeuner. Et cette année j'y ai rencontré deux femmes au détour des cagettes vertes empilées de livres. 

La première vit à des milliers de kilomètres d'ici, sur l'autre rive de la francophonie et la seconde est morte il y a huit ans de cela... aujourd'hui elle aurait eu mon âge. Mais leurs voix portent par delà leur absence physique. Elles disent la perte et la douleur. Elles disent l'incroyable profondeur de l'âme humaine. Ce sont deux questionnantes "au plus haut bord du monde".

Monique Laforce est poète et Québécoise, elle a publié quatre recueils aux sympathiques éditions Le Loup de Gouttière (1) dont Des lilas à ciel ouvert d'une absolue pureté.
Sans effusion, dans la rigueur d'une écriture taillée comme le granit, sans pathos mais sans fausse honte, elle pose la question ultime : comment vivre coupé en deux.

"Quand l'été nous coupera en deux une fois de plus, je serai l'ombre entre le soleil et toi. Je brûlerai toutes les feuilles aux heures muettes des souvenirs. J'aurai trahi ta mort avec tous les oiseaux prisonniers des murs déserts.

Egarée, transie, j'emprunterai le passage. Je marcherai en creux sur tes pas pour te continuer. Je persisterai à te prendre par la main pour jouer à la marelle. Je referai patiemment toutes nos saisons perdues. Ce sera juin ou dimanche." (p.34)

Ou encore :

"Moi qui ne suis désormais que ton absence, j'emplis de désordre la surface nette de l'avenir.

Je crie le silence, entre tes bras retombé." (p. 26)

Sans pudeur mais sans exhibitionnisme, avec la lente patience de celle qui tâtonne mais s'obstine à aller de l'avant, Monique Laforce avance par cercles concentriques et répétés : "Je suis dans cette errance de te perdre" redoute-elle (p.10). "Je rôde sous les escaliers. Dans l'errance de nous perdre." (p.16). "Tu as oublié" répète-t-elle au fil des pages pour ne pas avouer "tu ne peux plus" (p.27-29). Et ces répétitions sont plus que l'écho de da détresse, ce sont des balises pour ne pas se perdre dans sa souffrance. Et puis ce compte à rebours inversé, chronologie de la douleur ordinaire, "Du dernier jour de toi" au "neuvième jour de la détresse", au "dixième jour", à "Cette année-là" puis "cette semaine-là" pour revenir encore et toujours à 

"Cette heure précise, la même sur toutes les horloges. Refuser de mourir à l'envers des miroirs. Les pierres dans la gorge.

Arc-boutée contre la porte, griffer la solitude.

Enjamber la maison tombée comme une robe." (p52-60)

Parce qu'au bout de ce chemin où l'âme se dépouille de ses derniers masques, au bout de cette prière lancinante :

"Du temps,
du temps,
donnez-nous
du temps."
(p.95-98)

il reste la vie indéracinable et obsédante, comme le parfum du lilas en plein soleil. Et nous la croyons lorsqu'elle conclut : "Nous recommencerons. Je te dis que nous recommencerons. La vie. L'amour. Et même la mort." (p.100-102).

Et nous, échoués là, aux rives de l'absence, réalisons enfin que ce recueil n'est en fait qu'un long poème incantatoire écrit avec précision et précaution dont la voix toute en retenue n'en est que plus transparente de vérité.

Sortie de cet éblouissement, me voilà confrontée à cette autre voix d'outre-tombe. Doublement d'outre-tombe. D'abord parce que les mots de Béatrice Douvre tiennent tout entiers dans ce lourd volume de 201 pages (plus 25 de peintures et dessins de sa main), son Oeuvre poétique rassemblée par Alain Blanc chez Voix d'encre (2). En effet, elle aura traversé ce dernier tiers du 20è siècle avec la fulgurance que l'on retrouve dans ses poèmes. 1967-1994. Ces dates donnent le vertige. Ses mots aussi. Absolus. Entêtés. Prémonitoires.

"Qui pénètre la nuit et permet le silence ?
J'ai rêvé ce rire
C'était un autre seuil
Sur un peu de nuit dans l'herbe une brèche trop grande."
(p.11)

Et encore :

"Parce que mourir
Creusait le geste aux voisinage du jour
Tu aimas qu'une lampe
Sur les revers des tables
Informe ta solitude et sustente ta voix."

Nous sommes loin, dans ce recueil, du patient cheminement de Monique Laforce. Ici, les interrogations, pour être aussi brûlantes, sont jetées au fil des pages dans leur nudité chronologique. Seule Béatrice Douvre elle-même aurait pu les organiser, les élaguer. Tailler un recueil à la mesure de sa poésie comme l'écrit Philippe Jaccottet dans son émouvante préface. il reste ces nuits aveuglantes, ces lumières brûlantes qui déchirent les ténèbres et se reflètent de poème en poèmes comme des lampions dans le soir, balisant notre chemin.

"Une lampe tourne
Ô retailler
L'intervalle."
(p.34)

Et ce chemin, Béatrice Douvre semble en connaître la fin, comme dessinée en somme par la nature même de sa marche. Comme si tout ce talent, tous ces mots ne pouvaient avoir qu'une seule issue. Comme si, à pas même trente ans, elle savait que le temps était compté.

"Gravir
En l'acte de nommer
D'étreindre et de mourir."

Cette édition posthume, remarquable de pudeur et de tendresse, a ceci de touchant qu'au fil de ces feuillets à la pagination évanescente, elle nous fait cheminer avec l'auteur, trébucher, chercher, se reprendre, réécrire des mots déjà écrits pour y ajouter l'indispensable qui les rend autres. Et lorsque les mots se taisent, dans le silence qui suit la fin de leur musique, éclatent, hurlants mais muets, ses dessins et peintures qui donnent forme à l'égarement de ses poèmes.

Alors de tout ce cheminement-là, émerge une évidence : nous avons toujours le temps. Toute vie, si courte soit-elle, est complète.

"Il y a quelqu'un qui touche du doigt l'aube
Et l'aube recommence dans ces mains avancées

Les oiseaux libres ont fui qui les engendrent
Ils caressent de leur vol doucement tous les hommes
Le veilleur a pris une torche pour entendre
Les cris splendides et vrais au plus haut bord du monde."

 

 

 

 


(1) Les spectateurs du silence, Une chaise pour s'asseoir, 7... et celui qui nous occupe que je vous invite à découvrir pour les Québécois au 347 rue Saint-Paul, Québec G1K 3X1 (tél. : (418)694-2224 -  fax : (418)694-2225) courriel : loupgout@videotron.ca ; et pour les Français à la Librairie du Québec, 30, rue Gay-Lussac, 75005 Paris (tél. : 01.43.54.49.02 - fax : 01.43.54.39.15) mél. : libquebec@noos.fr .

(2) Vous pouvez retrouver cet éditeur remarquable qui associe presque toujours la voix d'un poète au pinceau d'un artiste pour des albums somptueux à la portée de toutes les bourses à cette adresse : Voix d'encre - B.P. 83 - 26202 Montélimar Cedex (tél. & fax : 04.75.01.93.42) mél. ablanc@free.fr