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Défends-toi, beauté violente

un recueil de Jean-Paul Michel

 

par Emmanuel Hiriart

SOMMAIRE

 


Après Le plus réel est ce hasard, et ce feu, Jean-Paul Michel poursuit la publication de ses « poèmes rassemblés », qui permettent de mieux prendre la mesure de l'originalité et de la cohérence de son parcours. Le premier volume, couvrant la période 1976-96, permettait, en couvrant une durée assez longue, de saisir une évolution et sa cohérence interne. Les premiers textes relevaient d’une esthétique du fragment, expression d’une pensée critique. Sur la table rase ainsi préparée avait pu ensuite s’établir une poésie de l'affirmation, de l’éloge parfois, disant « la dimension héroïque du contemporain » (Gérard Noiret). La présentation conjointe de ces deux ensembles montrait qu’ils étaient solidaires comme le sont, d’après Niezsche, poésie apollinienne et chant dyonisiaque dans la tragédie grecque. Le second volume, qui reprend des textes publiés entre 1985 et 2000, privilégie la confrontation avec l'être.

Il s’agit de débusquer la « beauté violente » du réel, par le pouvoir retrouvé de nommer justement. « Le cercle du réel tangente le cercle de la poésie. Il contient tous les autres [ceux du désordre aveugle, de l'amour et de l'enfance] qui l'animent comme son ressort secret » « la sagesse est de reconnaître comme sa loi le mouvement nécessaire des cinq cercles ». C'est dire l'ambition d'une entreprise littéraire qui entend refuser le « nihilisme fin de siècle » et se placer à la hauteur d'un Hopkins, ou d'un Hölderlin (avec qui JP Michel partage l'amour de la Grèce, pays des pêcheurs, des marchands et des philosophes). Ces références, soit dit au passage, suggèrent la continuité entre le travail du Poète Jean-Paul Michel et son activité d’éditeur, à la tête des éditions William Blake and co, et permettent de rappeler que son activité créatrice ne se limite pas à l’écriture, mais concerne aussi l’artisanat du livre.

«La vérité nue, nous dit-il est suffisante matière à la poésie». Le montre par exemple cet éloge de Shakespeare peint en « homme vulgaire », par delà le bien et le mal. Il faut peut-être en effet avoir « spéculé un tant soit peu sur les grains » pour dépasser les autres par « le courage de dire en vérités très crues «cette argile mélangée de sottise qui est l'homme » ». De ce dévoilement doit naître une beauté nouvelle, difficile certes, rebelle, résistante, « divisée » mais « vivante », comme celle d’Hopkins. La vérité dont Jean-Paul Michel fait l’éloge n’est pas la construction mentale routinière que l’opinion commune appelle réalité. Ce n’est pas non plus la beauté de la nature: sur elle il

« donne la victoire à la puissance

aujourd’hui déprisée : l’art ».


La poésie n’est pas une représentation qui éloignerait de l’être, ferait obstacle à sa saisie : « le signe est l’être de l’être». Le propos de Jean-Paul Michel est volontiers philosophique, mais il s’agit d’une philosophie incarnée par la grâce du verbe, qui ne se cantonne pas dans une sphère intellectuelle étrangère au monde. Souvent véhémente, tendue mais non brisée par les ruptures multiples du vers, son écriture est étreinte toujours reprise, dévoilement brûlant d’une présence qui
« bondit à nouveau », énergie, saisie du réel comme chance. Le portrait de Mohammed Khair Eddine, placé au centre du livre, dit ce qu’implique de déchirement et de jouissance l’engagement poétique lorsqu’il est ainsi vécu intensément, pour ouvrir à la pensée des horizons nouveaux.

Emmanuel Hiriart

Défends-toi, beauté violente
de Jean-Paul Michel
Flammarion, 199p, 120 FF

 

                                                                                  

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