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par Emmanuel Hiriart

Traversée du temps

de Joseph-Paul Schneider

Editinter, 117 p, 78 F

 

Altération subtile des pierres, succession des deuils, vanité des entreprises que l'on crut décisives, temps retrouvé de l'écriture, ironie tendre ou dure, imparfaitement cyclique, des saisons : le temps est un tissu complexe, à la fois durée subjectivement construite et quatrième dimension de l'espace des physiciens. La vie est sa difficile, sa belle traversée. Ce livre posthume de Joseph-Paul Schneider est (aussi, car comme tout ensemble de poèmes il est susceptible de lectures multiples qui s'enrichissent sans se contredire) une cartographie du temps. D'abord il apparaît comme une longue ligne que parcourt « le marcheur », écrivain arpenteur, personnage récurrent dans œuvre du poète mais dont l'importance s'accroît ici considérablement.

« Le long de la route poussiéreuse

Il marche dans l'ombre

Des pas qui mesurent l'espace

Signes mouvants du corps qui avance »

Cette marche est une quête, celle d'un horizon où le temps (donc le visible) s'effacerait

« Loin de tout foyer

Toujours le chemin sans fin

Des pas qui s'en vont

Au devant du marcheur

Et de ces paysages

Qui se défont

[...]

Dans l'épuisement des images? »

Mais la quête du marcheur échoue toujours, et l'apparente linéarité de sa progression s'avère circulaire

« le cercle se referme

Sur les pas du marcheur

Il entend la nuit monter

Sur toutes ces ombres »

L'invisible lui demeure étranger 

« Il attendait un pas

qui ne vint

jamais »

« jamais les pas du marcheur

Ne se réconcilieront avec l'horizon »

L'art ni la poésie ne sauront échapper totalement au cadastre du temps. Pourtant il y a des saisons, traversières comme des flûtes que la seconde partie du recueil explore et qui permettent, comme des gués, de traverser (quelques instants d'éternité) le fleuve de Caron. Le rythme de l'écriture accompagne le changement de lumière. En alternance avec les poèmes tendus, où la géométrie du langage semble fuir l'adjectif et sa chair tentatrice, on trouve désormais de courtes proses vivantes, associées à des souvenirs concrets, souvent venus de l'enfance alsacienne. « Retrouver dans l'odeur de feuilles humides et de marrons luisants les souvenirs de mes forêts d'enfance. Il faut parler dans le vent et la pluie pour voir se dénouer vos visages sur le grand parcours de nos innocences sauvages ». Les forêts (les clairières surtout), les œuvres des artistes amis (le peintre Brandy, le sculpteur Bertrand Ney), le corps des femmes permettent d'amadouer le temps, de donner sens à sa fuite en la pétrifiant dans le filet du rythme.

« Le monde nouveau que tu inventes

Au défi de ton horizon

s'étoile déjà des constellations

De tes lignes formes et couleurs

Entre œil et l'univers

Seuil à franchir

Loin très loin des ombres longues »

(poème dédié à Brandy) 

Il faut parfois savoir « Laisser aboyer la mort/ pour que s'éclaire le regard » (quand on connaît la phobie des chiens de Joseph-Paul Schneider l'image ne présente pas la mort comme une menace anodine !).

Pourtant la tonalité d'ensemble de cette œuvre posthume du grand poète alsacien est sombre, la nuit l'emporte en définitive et l'inquiétude qui l'a toujours tenaillé face au monde me semble cette fois l'emporter sur l'espoir d'une transcendance, même si le dernier poème du recueil affirme le contraire.

Emmanuel Hiriart